Livres et revues

Recherches Sociographiques, V, no 3, 1964 — Les Presses de l’Université Laval.FAUCHER, Albert, « L’émigration des Canadiens français au XIXe siècle : position du problème et perspectives » ;PAQUET, Gilles, « L’émigration des Canadiens français vers la Nouvelle-Angleterre, 1870-1910 : prises de vue quantitatives » ;BOUVIER, Léon-F., « La stratification sociale du groupe ethnique canadien-français aux Etats-Unis ».[Record]

  • Jean-Pierre Wallot

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  • Jean-Pierre Wallot
    Musée national, Ottawa

Notes de lecture :

Mieux vaut tard que jamais. Excuse classique qui nous permet de souligner l'excellent numéro (V, 3, septembre-décembre 1964) que la revue Recherches sociographiques SL consacré, il y a quelque temps déjà, à l'émigration canadienne-française aux Etats-Unis. Trois articles bien charpentés y cernent d'un peu plus près un phénomène observé jusqu'ici sans trop de rigueur et à travers le prisme déformant d'un nationalisme tronqué. Ils débroussaillent de nouvelles avenues de recherches. Enfin, leurs auteurs ont évité en général de s'enliser dans un jargon trop technique.

Un premier article, d'Albert Faucher,1 encadre cette migration dans un "modèle" de pression, soit l'interaction de quatre régions de croissance différenciée: le Québec et les Maritimes; la Nouvelle-Angleterre et les états de l'Atlantique moyen; l'Ontario et le Centre-Ouest (la région des Grands Lacs) ; le Nord-Ouest américain et l'Ouest canadien. L'hypothèse la plus articulée de l'auteur et sa conclusion, c'est le caractère "permanent et séculaire" de l'attraction des Etats-Unis sur les provinces britanniques : attirance qui sourd de facteurs "structurels" (géographie surtout - et technologie: comunications naturelles du Nord au Sud; morcellement du Canada; richesses naturelles et

1 "L'Emigration des Canadiens français au XIXième siècle : position du problème et perspectives", pp. 277-317.

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réseau complexe de communication qui privilégient le Centre-Ouest américain, d'où une croissance économique qui éclipse celle du Canada, etc.) plutôt que de facteurs "conjoncturels", i.e. dus à telle ou telle conjoncture passagère (épuisement des terres dans la zone marginale qu'est le Québec, communications déficientes, stagnation économique, urbanisation, etc.). Cette infériorité fondamentale de croissance économique, dans Taire géographique en question, s'inscrit aussi dans un contexte mondial de révolution économique et industrielle, de prodigieuses migrations - 60,000,000 d'immigrants quittent l'Europe entre 1846 et 1914, dont 60% pour les Etats-Unis -, de nouvelles techniques de transport et de communication, de mobilité des hommes et des capitaux.

"Ainsi, l'émigration canadienne-française nous apparaît comme l'expression régionale d'un rajustement à l'échelle de l'économie nord-atlantique" (p. 279). Du point de vue canadien, elle reproduit sur le plan provincial un phénomène national: 1,000,000 de Canadiens ont quitté le pays, en 1888, et près de 750,000 immigrants n'y ont débarqué qu'en transit. La gravité exceptionnelle de cette coulée, pour les Canadiens français, tient non pas à son volume, normal en soi, mais à leur statut minoritaire au Canada. Enfin, l'attraction des états limitrophes s'exerce sur toutes les régions du Canada; et l'émigration emprunte généralement la voie la plus courte, s'oriente d'abord vers les régions les plus rapprochées pour des raisons d'économie.

Dans une première partie, Tauteur retrace les mouvements migratoires en Amérique du Nord. Le développement fantastique du Centre-Ouest draine les vieux états de l'Atlantique de plus de 25% de leurs habitants. D'autres Yankees descendent dans le Sud. Des vagues d'immigrants irlandais, allemands et anglais, puis ensuite de Canadiens français, viennent combler les vides, notamment dans les industries textiles de la Nouvelle-Angleterre. De là, une partie d'entre eux poussent plus loin, à l'Ouest. D'autres reviennent au pays natal. Dans une seconde partie, Tauteur relie les mouvements migratoires à la géographie et à l'histoire économique de l'Amérique du Nord: barrières géographiques entre les diverses colonies britanniques, parallèlement à de nombreuses avenues de circulation entre elles et les Etats-Unis; les axes Mississipi et Erié aux Etats-Unis, ce dernier évinçant peu à peu le premier avec les chemins de fer ...