Livres et revues

ROQUEBRUNE, Robert de, Les Canadiens d’autrefois: Essais. Fides, Montréal et Paris. Tome I, 1962, 289 p. ; tome II, 1966,187 p.[Record]

  • Jacques Gouin

Romancier ? Erudit ? Mémorialiste ? Honnête homme du XVIIe ou du XVIIIe siècle égaré en plein XXe ? Simple anecdo-tier ou historien ? A lire Robert de Roquebrune, on hésite longtemps avant de pouvoir le classer dans Tune ou l'autre de ces catégories. Nul doute que les universitaires férus d'une stricte méthode scientifique et bardés de diplômes ronflants lui refuseront longtemps une niche dans leur panthéon bien gardé. Ils auront tort. Car cet homme de haute culture, qui perpétue chez nous la tradition d'écriture du charmant Aubert de Gaspé (Les Anciens Canadiens et Les Canadiens d'autrefois, les Mémoires de l'un et le Testament de mon enfance * de l'autre, cela se ressemble beaucoup, en effet) aura toujours pas mal de choses à leur apprendre, ne fût-ce qu'un peu de modestie et ce brin d'ironie qui tendent à disparaître des savants travaux de nos historiens d'aujourd'hui.

Dans ces deux volumes, modestement sous-titrés "essais", Fauteur a voulu tout simplement démontrer la vérité de cette affirmation, énoncée dans la préface à son tome I: "La petite

* Une suite à ce livre de souvenirs est annoncée chez Fides pour 1966, sous le titre, Quartier Saint-Louis, mais le livre n'est pas encore en librairie, semble-t-il.

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nation canadienne d'autrefois, étonnamment cohérente et organisée, n'a pas été uniquement ce peuple de bûcherons et de laboureurs dont on nous a trop souvent présenté l'image sentimentale. Elle fut bien autre chose, en effet, car elle avait formé une société complète et créé une civilisation originale" (Tome I, p. 10).

S'inspirant de documents peu ou mal exploités avant lui, qui lui sont devenus familiers grâce à son poste d'archiviste canadien à Paris pendant de longues années, Robert de Roque-brune évoque, dans ces deux volumes, toute une galerie de personnages plus ou moins célèbres de notre histoire, qui, sous sa plume, acquièrent un relief, une allure, un lustre insoupçonné. C'est que l'anecdotier vient ici au secours de l'historien. Les intrigues de cour, les querelles de famille, les aventures tragiques, galantes ou cocasses, tout cela confère à un Roberval, à un Champlain, à un Maisonneuve, à un Le Moyne, voire à un Jacques Bedout, héros canadien peu connu de la Révolution et de l'Empire, ainsi qu'à d'autres figures de second plan tout aussi pittoresques, un air de famille qui est bien de nous, à nous, et que nous aurions tort d'ignorer.

Nous aurions tort également, toujours selon l'auteur, d'écarter systématiquement de notre patrimoine cette "littérature inconnue" qui fut celle du Canada aux XVIIe et XVIIIe siècles. "Les Canadiens ont bien tort de ne pas oser faire dater leur littérature de ces oeuvres inspirées par leur magnifique pays... Pourtant Jacques Cartier, Samuel de Champlain et le marquis de Montcalm qui naquirent en France, appartiennent indéniablement à l'Histoire du Canada" (Tome II, p. 9). Que dire des Relations, "... oeuvre de poésie intense, ... un des monuments de la littérature du Canada au XVIIe siècle" (ibid., p. 12), des Lettres de Marie de l'Incarnation, "... chefs-d'oeuvre de prose ardente et fulgurante" (ibid., p. 13), de l'Histoire de Montréal de Dollier de Casson, qui "... écrivait comme un soldat" apparenté à Montluc ou à Bassompierre, tel que l'atteste ce passage relatant la façon assez hardie dont une Canadienne évita le scalp en saisissant son assaillant iroquois "par un endroit très sensible" (ibid., p. 14). Enfin et surtout, ce livre de Pierre Boucher, qui, pourtant, "... passa inaperçu en France où on n'avait pas la tête coloniale ...