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AUBERT DE LA RÜE, Philippe, Canada incertain — Un pays à la recherche de son identité. Collection Alternance. Les Editions du Scorpion, Jean d'Halluin, éditeur, 1, rue Lobineau, Paris 6e, 1964. 219 p.[Record]

  • Lionel Groulx

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Compte rendu un peu en retard. L'ouvrage a pris quelque temps à nous parvenir. Nous le déplorons pour nous-mêmes et surtout pour l'auteur qui méritait d'obtenir au Canada la plus grande publicité. L'oeuvre est, en effet, de haute qualité. Elle nous apporte beaucoup plus qu'un reportage même de grande classe. Elle est une étude loyale, fouillée et profonde qui pourrait nous faire oublier celles d'André Siegfried, si remarquables par certains aspects et parfois si superficielles. M. de la Rue a le regard aigu et dispose, cela se voit, d'une solide formation d'économiste et de financier. Chacun, pour s'en persuader, n'aura qu'à lire le premier chapitre: "Le profil canadien". On peut croire à un survol. Mais comme déjà presque tout le contenu du livre s'y trouve condensé, ramassé en un synoptique puissant. L'on lira de même avec un égal contentement ces autres chapitres: "L'individualité canadienne", "Le couple Ca-nada-U.S.A.-I.-Symbiose", "... II - Perspectives". Dans cette symbiose l'auteur a fort bien aperçu les liens de dépendance qui enserrent Tun et l'autre pays, liens économiques et liens de défense militaire. De même a-t-il clairement discerné les lourdes influences qui pèsent sur le Canada et qui pourraient en faire chanceler le destin. En histoire, des causes et des événements s'entrecroisent parfois qui défient toute volonté humaine. Ces chapitres du Canada incertain font, en effet, se demander si, à moins de catastrophes ou de conjonctures imprévues dans le cours de la fortune américaine, l'histoire d'un autre voyage du pot de terre et du pot de fer n'aurait pas chance de se répéter. Et à propos de conjonctures, nous nous demandons toutefois si l'auteur a tenu compte de la présence d'une Amérique latine dans le Nouveau-Monde et des répercussions possibles de cette moitié du continent dans la prochaine histoire.

Sur l'ensemble des problèmes du Canada français, surtout ceux-là de sa vie intérieure, l'auteur nous apporte encore des

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vues qui font réfléchir. On y discerne un effort manifeste pour bien saisir la Question du Québec. On peut regretter toutefois que, pour s'être contenté de sources trop exclusivement anglo-canadiennes ou américaines, beaucoup de pages du Canada incertain manquent déplorablement de nuances, si même elles n'en prennent pas à la légère avec la réalité. M. de la Rue fonde souvent ses jugements sur les ouvrages de l'Américain Mason Wade, dont l'oeuvre n'est pas sans mérite, mais, au dire de l'un de nos jeunes historiens et non le moindre, aurait été, de tous les observateurs étrangers, celui qui aurait le moins compris le problème canadien-français. Sans doute, M. de la Rue, un peu comme trop de ses compatriotes, se défend mal de son esprit métropolitain à l'égard des groupes français vivant hors de France. Il n'accorde qu'une confiance légère aux oeuvres des Indigènes qu'à ses yeux nous sommes. Il y a donc peu recouru opportunément, sauf peut-être deux fois. Mais j'en sais d'autres qui seront étonnés de se voir cités là, en dépit de la haute opinion qu'ils puissent avoir d'eux-mêmes. L'auteur, du reste, ne nous a pas laissé ignorer qu'il s'est surtout documenté auprès du "Canadian Institute of International Affairs (15)". Et son "Introduction" est datée de "Toronto-Neuilly-Seine".

Pour cette raison, il lui arrive de trouver un peu trop persistant le souvenir que nous avons gardé de 1760 et du traité de Paris. Un Français, nous le concevons, a quelque peine à saisir ...