Comptes rendus

JOLICOEUR, Catherine, Le Vaisseau Fantôme. Légende étiologique. Les Archives de Folklore, 11, Québec, Les Presses de l’Université Laval, 1970. 338 p. $10.[Record]

  • Benoît Lacroix

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  • Benoît Lacroix
    Institut d'études médiévales

L'Amérique française, disons: le Québec, l'Acadie, les Maritimes, une partie de l'Ontario, et jusqu'en Louisiane et dans les Antilles, sans compter tous les autres îlots, possède une légende dorée d'une richesse insoupçonnée de ceux qui vivent encore de la seule magie de l'imprimé. Cette littérature orale qui fut pendant longtemps celle de la majorité de nos gens s'enracine jusqu'au plus profond de l'homme et le rejoint par récits et chansons jusqu'à l'autre versant de sa vie: l'au-delà, l'invisible, l'inconnu, l'imaginaire. Mais, pour accéder à la connaissance scientifique de l'insolite il faut beaucoup de talent, de la patience, de l'intuition et surtout une volonté arrêtée de s'informer avant de juger, sinon on risque une théorie préfabriquée qui enferme à l'avance l'aventure orale dans le réseau de l'écrit.

Pour étudier la légende maritime, mondiale presque (p. 3) du vaisseau fantôme, pour comprendre ce qu'elle représente auprès de ceux qui l'ont vécue et la vivent encore, il faut aussi l'affinité avec son sujet et les habitants de la côte. La mer, ses grands espaces, ses bateaux, ses phares, ses sirènes dans la nuit, les glaciers, la brume, les débâcles, les oiseaux migrateurs, les tempêtes et jusqu'à la piraterie ont de quoi nourrir tout un peuple déjà porté par les lieux et l'histoire à imaginer le pire et à croire au meilleur (p. 131-138). La Gaspésie traditionnelle, l'Acadie et les côtes de l'Atlantique offrent en plus au chercheur de traditions et de folklore une religion qui enveloppe toute la vie: Dieu est là déjà, et aussi les âmes, les morts qui ont besoin de prières, le diable (p. 135 ss), le feu, les cloches, des cimetières, quelques apparitions exemplaires, voire des châtiments cruels.

Catherine Jolicoeur est acadienne et religieuse; elle connaît son monde, elle l'aime bien et surtout se souvient. Sa solide formation de folkloriste à

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l'Université Laval l'amène, partout où elle va, à multiplier les enquêtes et interviews: elle vérifie tout, codifie ses informations, identifie. Elle lit aussi et elle soupçonne les transferts de l'oral à l'écrit et de l'écrit à l'oral. Parfois sa science des vaisseaux (cf. index des pages 331-332) si grande nous fait oublier les fantômes mais il y a toujours cette bibliographie spécialisée qui court sur plus de vingt pages imprimées pour nous rassurer.

L'intérêt de cet ouvrage érudit - le onzième d'une collection bien connue des spécialistes - tient non seulement à son aspect documentaire mais aussi au fait que CJ. connaît son sujet dans toutes ses ramifications. D'un coup nous voyons s'ouvrir le champ immense des études de littérature et de folklore comparés, celui de la psychologie historique, des religions populaires, des mentalités du littoral, des théologies orales, etc. Un jour, quand nous en aurons assez de nous discuter en vase clos, peut-être pourrions-nous nous réunir pour étudier dans un contexte interdisciplinaire un type d'homme bien particulier de l'homme français d'Amérique, le migrateur et le navigateur. Cet être raconteur et discoureur-né, nomade et pourtant fidèle à lui-même, épris de poésie et de merveilleux, religieux jusque dans son imagination, a sa psychologie propre, ses réflexes, ses mots mêmes (p. 205-231); il est par son folklore relié à l'univers de tous ceux qui habitent au bord de l'eau.

Remercions tout de suite Soeur Jolicoeur de nous avoir offert un livre "acadien" qui soit en même temps un appel à l'étude de l'histoire ...