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« Elles sont partout… »Les femmes et la ville en temps d’épidémie, Montréal, 1918-1920[1]

  • Magda Fahrni

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  • Magda Fahrni
    Département d’histoire
    Université du Québec à Montréal

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Le 13 octobre 1918, William Lyon Mackenzie King, le futur Premier ministre du Canada, confia à son journal intime ses impressions sur l’épidémie d’influenza qui sévissait au pays. Il y qualifia cette « grippe espagnole » de « fléau épouvantable », et remarqua que les jeunes femmes rendaient un service « splendide » comme infirmières bénévoles dans tous les coins de la ville[2]. Si King avait été à Montréal plutôt qu’à Ottawa durant les dernières semaines de la Grande Guerre, il y aurait vu quelque chose de semblable. Là aussi, les femmes jouèrent un rôle actif dans la lutte contre la pandémie d’influenza de 1918, qui en six mois tua 50 000 Canadiens, dont 14 000 Québécois et plus de 3500 Montréalais. Cette épidémie, ainsi que son « écho », l’épidémie d’influenza de l’hiver 1920, nous permettent d’explorer, dans le contexte montréalais, les rapports entre les femmes et la ville[3].

À court terme, l’épidémie fit de certains espaces publics des espaces dangereux ou interdits. Paradoxalement, elle engendra chez de nombreuses femmes montréalaises de nouvelles connaissances de la ville ; elle leur permit de connaître la ville autrement. Nous aimerions aborder la question des femmes et la ville – une problématique récemment étudiée à l’échelle internationale par de nombreux historiens[4] – sous deux angles différents. D’abord, au moment de cette crise médicale dramatique, les femmes nous apparaissent comme des personnes qui, en qualité de gardes-malades, de religieuses et de bénévoles, ont grandement contribué à soigner les malades de la ville. Dans cette situation extraordinaire, on trouvait dans les hôpitaux, les asiles, les refuges, les dispensaires et les maisons privées de Montréal des religieuses, des infirmières visiteuses, tout comme de simples citoyennes. Aussi, comme nous le verrons, l’épidémie a donné à certaines femmes un rôle dans la ville qui était non seulement « public », c’est-à-dire visible, mais aussi publiquement reconnu. Leurs efforts furent dotés d’une importance civique ; ces femmes étaient partie prenante dans la ville et dans la santé civique[5].

Cependant, les femmes comptaient également parmi les victimes de l’épidémie ; en leur qualité de malades ou de parents de malades, elles nous apparaissent comme les gardiennes des foyers soumis à l’intervention des bénévoles, des autorités médicales et des autorités municipales pendant ce moment prolongé de crise. En temps de catastrophe médicale, l’espace domestique était lui aussi bouleversé, n’étant plus véritablement « privé ». Dans un deuxième temps, nous allons donc explorer les intrusions des « visiteurs » (et souvent des « visiteuses ») dans les maisons privées pendant l’épidémie, ainsi que leurs rapports avec les femmes qui y vivaient. Ces visites ont produit, nous le verrons, des connaissances inédites de la ville et surtout de ses domiciles et quartiers ouvriers.

À partir de sources variées – archives religieuses et municipales, documents d’associations privées, presse à grand tirage, périodiques – cette étude brosse un portrait d’une crise médicale qui nous aide également à comprendre le quotidien des femmes vivant en contexte urbain. L’étude se termine avec un « épilogue » qui considère quelques-unes des conséquences de ce moment singulier dans l’histoire de Montréal. Cet article vise à situer les Montréalaises dans les historiographies internationales de la ville, de la santé et de la charité. En même temps, il nous rappelle la spécificité, à certains égards, de l’expérience montréalaise. D’après les chiffres officiels, les Montréalais catholiques, protestants et juifs, francophones et anglophones, ont souffert de l’influenza à peu près dans la même mesure[6]. Néanmoins, les clivages religieux et linguistiques, le caractère confessionnel de la charité et les agrégations résidentielles, déterminées tant d’après la classe sociale que la langue, ont fait que ces diverses communautés ont en quelque sorte vécu l’épidémie d’influenza séparément.

I. Espaces dangereux, espaces nouveaux

L’influenza est une maladie fort contagieuse qui, au pire moment de l’épidémie de 1918, aurait tué un Montréalais toutes les neuf minutes[7]. L’une des conséquences immédiates de cette crise médicale était donc de faire de certains espaces urbains et publics des espaces dangereux, et parfois des espaces prohibés. En raison de l’épidémie, les autorités municipales et médicales fermèrent les écoles, les universités, les cinémas, les théâtres, les salles de danse et les salles de quilles. Les Églises catholiques et protestantes ont collaboré avec ces autorités et annulé la plupart des offices et des services religieux[8]. Comme s’exclamait alors un journaliste du Devoir, « Les églises [sont] fermées à un moment où la foi des fidèles les aurait remplies plus que jamais[9]... » Même la déclaration faite à la fin d’octobre par Paul Bruchési, archevêque de Montréal, à savoir qu’il fallait « absolument donner satisfaction au sentiment religieux de la population qui réclame l’ouverture des églises le jour de la Toussaint et surtout le jour des Morts », ne persuada pas le Bureau de santé de surseoir à sa décision[10].

Les autorités municipales et médicales remirent également en question l’usage du tramway. Véhicule de la mobilité urbaine en temps normal, il était en temps d’épidémie un lieu d’encombrement et de contagion[11]. Selon le docteur Boucher, le tramway constituait même « le pire foyer de l’épidémie[12] ». Afin d’éviter l’encombrement des tramways et l’entassement dans les rues, la Ville réduisit également les heures d’ouverture des grands magasins[13]. Ces décisions municipales furent reçues avec consternation, des délégations de marchands détaillants du centre-ville et de la rue Mont-Royal descendant sur l’Hôtel de Ville afin de protester[14]. Les publicités témoignent du fait que les magasins à rayons craignaient une perte de leur clientèle féminine ; elles suggèrent également que certaines entreprises tenaient compte de l’épidémie en planifiant leurs stratégies de marketing. De nombreux magasins, dont Dupuis Frères, Morgan, Ogilvie et Holt Renfrew, exhortaient les femmes à faire leurs emplettes le matin[15]. Dupuis Frères proclama que « The Hygienic Conditions of Dupuis Grocery Are Unsurpassed » et publicisait des désinfectants et l’eau Riga, « for use during the epidemic[16] ». Au Bon Marché, pour sa part, annonça une « Grande vente spéciale d’articles de deuil » (chapeaux noirs, gants noirs, mouchoirs avec bordure noire)[17].

Même les téléphones publics étaient suspects en temps d’épidémie. Les Montréalais se servaient de ceux-ci et des téléphones dans des lieux commerciaux pour diffuser la nouvelle de l’épidémie et pour faire venir des secours aux malades – au point où les lignes téléphoniques étaient surchargées et l’on demandait au public « de se servir du téléphone pour des cas d’absolue nécessité seulement[18] ». Outre les limites technologiques du système téléphonique, on s’inquiétait également du taux de maladie très élevé chez les femmes employées comme téléphonistes et qui, durant l’épidémie, étaient débordées de travail et épuisées[19]. Mais surtout, certains craignaient que le téléphone ne soit un moyen de transmettre la maladie. Le Bureau de santé, par exemple, conseilla « aux personnes qui ont chez elles des téléphones à l’usage du public de mettre dans le cornet un tampon de coton absorbant trempé dans un antiseptique[20] ».

Tout à coup, donc, ces nombreuses fermetures, interdictions et avertissements firent en sorte que les femmes virent leurs rapports quotidiens avec la ville transformés. Leurs déplacements habituels étaient remis en question ; elles n’avaient plus la même liberté d’intégrer les espaces publics comme bon leur semblait. Pour de nombreuses femmes, l’épidémie eut un impact non négligeable sur leur travail et leurs loisirs[21]. Paradoxalement, durant l’épidémie, et justement à cause de l’épidémie, de nombreuses femmes purent se familiariser avec de nouveaux espaces – des quartiers de la ville qu’elles ne connaissaient pas auparavant, et surtout, l’intérieur des foyers des malades.

II. Ces femmes qui ont soigné Montréal[22]

Le 4 novembre 1918, cinq semaines après l’apparition de la « grippe espagnole » à Montréal, un journaliste de La Patrie écrivit : « La part que les femmes ont prise dans la lutte contre l’épidémie d’influenza ne sera probablement jamais entièrement connue. Chaque jour, on découvre encore de nouveaux dévouements[23]. » Il est vrai que les femmes ont participé en grand nombre aux secours. En partie, cela peut être attribué au fait que la charité et les soins de santé relevaient habituellement des femmes. Cependant, pour certaines Montréalaises, il s’agissait également d’un devoir civique. Les règlements municipaux interdisant les assemblées durant l’épidémie, les activités normales des associations féminines et des bonnes oeuvres étaient ralenties ou annulées[24]. Dans ces conditions, les femmes possédant un certain esprit civique leur substituaient alors leur activité auprès des victimes de la grippe. Les femmes des fédérations paroissiales de la Fédération nationale Saint-Jean-Baptiste, par exemple, ont travaillé de concert avec la Société Saint-Vincent-de-Paul pour distribuer des secours monétaires aux familles pauvres et affectées par la maladie[25]. Les bénévoles de la Federation of Jewish Philanthropies, pour leur part, distribuaient des dépliants décrivant, en yiddish, comment prévenir et traiter l’influenza[26]. Les religieuses de nombreuses congrégations catholiques, notamment les Soeurs Grises et les Soeurs de la Providence, se trouvaient au chevet de malades catholiques mais aussi protestants, dans les hôpitaux d’urgence et dans des maisons privées[27]. Comme l’a dit Ernest Décary, président du Bureau de santé, « Elles sont partout[28]... ». Les soins qu’elles apportaient aux malades étaient non seulement thérapeutiques, mais aussi spirituels. L’annaliste des Soeurs Grises de Montréal, par exemple, a affirmé à la mi-octobre que, « Déjà, nos soeurs ont eu la consolation de relever l’âme de leurs patients et de faire entrevoir la vie éternelle à quelques mourants[29]. » Les infirmières visiteuses professionnelles du Victorian Order of Nurses (VON) ont quant à elles rendu visite à 5500 malades montréalais (catholiques, protestants et juifs) en cinq semaines[30] ; à côté du VON oeuvraient aussi des infirmières bénévoles et temporaires.

Pour soigner les citadins, ces femmes durent parcourir la ville entière, car il n’y avait guère un quartier de Montréal qui n’était pas touché par la maladie. Ainsi, les automobiles sont rapidement devenues indispensables à la campagne contre la grippe. Des appels de voitures furent lancés par le VON[31] et par le pasteur de la paroisse Saint-Patrick[32]. Divers citadins répondirent à ceux-ci, et les infirmières visiteuses du VON, les Soeurs Grises et d’autres communautés religieuses en profitèrent[33]. Le VON affirma que sa capacité de travail avait plus que doublé à cause des nombreux prêts de voitures[34]. Pour sa part, le Catholic Social Service Guild transporta 80 soeurs infirmières en voiture. Le Guild suggéra également au public que les femmes capables de conduire leur propre voiture offrent leurs services comme chauffeurs aux infirmières et aux bénévoles[35]. Il s’agissait d’un moyen décidément « moderne » de parcourir rapidement la ville, puisque les voitures transformaient les rapports au temps et à l’espace[36]. Pour les femmes, c’était non seulement une façon d’explorer et de connaître de nouveaux secteurs de la ville, mais également une façon de la connaître autrement. Les autorités publiques reconnaissaient d’ailleurs qu’elle pouvait être un lieu inconnu et même dangereux pour ces femmes ; le Bureau de santé, par exemple, décida « de munir les infirmières de brassards aux armes de la Ville pour les signaler à la protection de la police à toute heure[37] ».

L’historienne Esyllt Jones, dans un article récent sur l’épidémie d’influenza à Winnipeg, évoque le discours, très répandu durant cette crise, d’un « héroïsme au féminin[38] ». Elle signale notamment la reconnaissance accordée aux infirmières visiteuses et surtout aux bénévoles qui aidaient les malades. On voit la même reconnaissance pour les femmes montréalaises : par exemple, celle accordée aux infirmières visiteuses du Victorian Order of Nurses et des Gardes-malades de Ville-Marie, y compris celles qui, dans les mots de La Patrie, « tombent, frappées par la grippe[39] ». Mais le discours de « l’héroïsme féminin » était particulièrement évident en ce qui concerne les communautés religieuses. La presse quotidienne signalait leur bravoure et racontait leurs bonnes oeuvres : La Patrie, par exemple, loua « l’admirable dévouement des religieuses » et leur « zèle incomparable », et remarqua que « Ces gestes admirables ne sont pas rares chez nos religieuses. De tout temps, elles nous ont accoutumés à des actes d’héroïsme[40]. » La contribution des religieuses à la guérison de la ville a par ailleurs été saisie de façon littéraire dans un poème d’Albert Ferland, intitulé « Fresque du fléau » :

En ce dimanche lent, vide de chants d’église,

La Prière s’esseule en pleurs à la maison ;

L’ennui des temples clos pèse sur l’horizon ;

La mort fige la Ville, ô peine où l’on s’enlise !

On s’isole, et pourtant, en robe noire ou grise

Maintes filles de cloître ont remis l’oraison

Pour porter leur pitié vers l’humaine moisson,

Rechercher des grabats où la Vie agonise.

La vertu douce et grave et qui baisse les yeux

Dieu veut donc nous montrer son Lys mystérieux

Dans la sévérité d’une heure amère et sombre !

Ses saintes sous nos toits frappés par le Fléau

Ont sur des fronts mourants penché leur frais bandeau

Et le ciel d’un regard qui se tenait dans l’ombre.

À l’honneur des religieuses canadiennes,

Montréal, novembre, 1918[41].

Parfois, les communautés elles-mêmes adoptèrent la rhétorique de l’héroïsme. L’annaliste des Soeurs Grises, par exemple, insistait sur « l’héroïque dévouement de nos soeurs », sur les « heureuses héroïnes[42] ». Elle comparait les soeurs à « d’intrépides soldats, qui tressaillent en entendant résonner le clairon, [et] répondent à l’appel[43] ». Comme le démontrent les historiennes Aline Charles et Elizabeth Smyth, ce discours d’héroïsme se retrouvait aussi dans les annales et les nécrologies de religieuses en d’autres contextes et à d’autres moments. Les deux formes littéraires étaient destinées à un lectorat interne (la congrégation elle-même) et se voulaient édifiantes : elles visaient à créer et à fournir des modèles de comportement féminin aux religieuses[44]. Les religieuses étaient d’ailleurs conscientes de cet objectif : comme le décrivait l’annaliste des Soeurs Grises en octobre 1918,

Il est un dévouement et un héroïsme, qui pour être dignement loués auraient besoin d’une autre plume que la nôtre ! Cependant, il ne faut pas oublier que nous écrivons l’histoire de la communauté, que plus tard, nos soeurs appelées à nous succéder viendront se réconforter au souvenir de ces jours d’intense charité vécus, comme nous aimons à lire dans nos annales et à revivre les pages où se conserve l’histoire du typhus et de la variole à Montréal[45].

Un modèle littéraire héroïque existait donc déjà. Nous proposons néanmoins que cette rhétorique de l’héroïsme ait eu un poids particulier en temps de guerre. De nombreux décès d’influenza se sont produits chez les religieuses et chez les infirmières laïques : en effet, il s’agissait de morts sur un « champ de bataille » féminin, sur le front intérieur plutôt qu’en Europe. L’annaliste des Soeurs Grises décrivait deux religieuses, malades de l’influenza, qui étaient « […] étendues tranquillement sur leur lit de douleur, comme le soldat qui se repose après la journée du combat[46]... ». Par ailleurs, la description de l’organisation des Soeurs Grises pour la descente dans les hôpitaux de Montréal ressemble étrangement à la mobilisation des troupes militaires :

Après avoir nommé Mère assistante Dionne pour la direction de l’hôpital-civique de la rue Moreau, Mère assistante McKenna pour la direction du travail de nos soeurs à l’hôpital Meurling, notre Mère désigne nos soeurs Couture, Laviolette, Chrétien, Bayle, D’Arche, Côté, Chénier, de l’hôpital Notre-Dame, Irénée et Hormidas pour ce dernier dit hôpital qui s’ouvrira demain et nos soeurs Panet, Bérubé, Champoux, D’Avignon, Rousselot, S. Germain et Boismier pour la rue Moreau. Ces religieuses qui n’attendaient qu’un ordre, qu’un mot, qu’un désir sentent déjà leur âme s’élever à la hauteur de la mission que le ciel leur prépare, elles sont prêtes, on le voit, à leurs démarches agiles et joyeuses[47].

La lutte contre le fléau profitait de l’effort de guerre ayant déjà mobilisé de nombreuses femmes montréalaises : la journaliste Madeleine Huguenin mettait les efforts des Dames de la Croix-Rouge canadienne-française au service des victimes de l’épidémie ; Helen Reid, du Fonds patriotique canadien, recrutait des infirmières pour soigner des malades protestants ; les dames de la Montreal Soldiers’ Wives’ League apportaient du linge, des vêtements, de la nourriture et du combustible aux familles des militaires[48]. Il est clair que des femmes se sont données un rôle d’une importance civique certaine : outre Huguenin et Reid, signalons les efforts de la professeure, militante, et future candidate politique Idola Saint-Jean, qui dirigeait le Poste de secours pour les malades et leurs familles à l’angle des rues Mansfield et Sainte-Catherine. Saint-Jean et son équipe de femmes et de jeunes filles procuraient les services de médecins et d’infirmières aux familles dans le besoin, et pourvoyaient ces mêmes familles en linge et en nourriture[49].

Cependant, si le vocabulaire de la guerre était employé au service de la lutte contre l’influenza – les journalistes et les divers intervenants parlaient d’un « combat », d’une « bataille », et de « l’ennemi » - cela ne voulait pas dire que les morts héroïques de la grippe étaient nécessairement des morts patriotiques. Vu le contexte politique de la Grande Guerre au Québec et au Canada, il est fort possible que l’héroïsme des morts au sein des infirmières et des religieuses ait fait l’unanimité dans une plus grande mesure que les morts patriotiques des soldats en Europe[50]. Par ailleurs, quoique l’héroïsme des femmes décrit par ces interlocuteurs ressemble à l’héroïsme des soldats par son insistance sur la bravoure, le sacrifice, et même la force physique, il n’en demeure pas moins que c’était un héroïsme typiquement « féminin[51] ». L’héroïsme des religieuses, des infirmières et des bénévoles était parfaitement compatible avec le rôle maternel des femmes ; le genre de tâches valorisées par cette rhétorique de l’héroïsme ne s’écartait pas beaucoup de ce que l’on attendait des femmes en temps normal au début du xxe siècle.

III. Femmes gardiennes du foyer

Les efforts des infirmières, des soeurs religieuses et des bénévoles étaient donc essentiels dans la lutte contre la grippe. Mais puisqu’elles étaient débordées, comme les hôpitaux généraux et les nombreux hôpitaux d’urgence mis sur pied durant l’épidémie, c’était avant tout les mères de famille – et souvent leurs filles – qui se retrouvaient sur la ligne de front dans la bataille contre l’influenza[52]. Cela était d’autant plus le cas que les visites de la famille élargie pendant l’épidémie étaient découragées par les autorités médicales[53]. Néanmoins, dans une situation où plusieurs membres d’une même famille étaient souvent terrassés par la maladie, l’intervention de l’extérieur était essentielle, et ce, même si les autorités municipales et médicales insistaient sur l’isolement des malades.

Le phénomène des visites à domicile n’était certainement pas nouveau à Montréal, mais il fut intensifié en ce temps de crise médicale. Par ailleurs, ces visites étaient différentes, à certains égards, de celles qui les avaient précédées. D’abord, si les malades étaient parfois signalés aux autorités municipales et médicales par des voisins ou par d’autres citoyens, il arrivait très souvent que les malades demandent d’eux-mêmes cette intervention[54]. Cela contrastait avec la situation habituelle, c’est-à-dire les « visites » non sollicitées.

Une autre différence était aussi visible : parmi les « visiteurs », il y avait certes des dames patronnesses, mais aussi des médecins, des infirmières, des soeurs religieuses et des employés municipaux. Religieux et laïcs travaillaient ensemble, ainsi que professionnels et bénévoles. Il ne s’agissait d’ailleurs pas uniquement de femmes ; les « escouades volantes » de pompiers et de policiers qui apportaient de la nourriture et du charbon, qui allumaient les poêles et qui préparaient les repas, faisaient le travail des fils ou des pères de famille[55]. Cela n’est pas sans rappeler l’historiographie abondante sur le mélange du « privé » et du « public » dans les systèmes de santé et de bien-être au Québec et au Canada au xxe siècle[56]. Cette coexistence du privé et du public témoigne également de tout un spectre de motivations chez les « visiteurs » : obligation professionnelle, devoir religieux, sentiments charitables.

Une fois chez les malades, les infirmières et les religieuses assuraient autant le bien-être social que les soins de santé. Elles donnaient aux malades de la nourriture, du linge, des vêtements et du charbon – secours d’autant plus importants qu’il n’y avait pas de remède connu pour l’influenza. Les Soeurs Grises apportaient leurs « petites valises portatives de médicaments utiles » quand elles rendaient visite aux malades mais, une fois à l’intérieur des maisons affligées, elles agissaient tant en qualité de cuisinières et de buandières que de pharmaciennes et d’infirmières[57]. Selon l’infirmière Olive DeLany, du VON, les grandes quantités de bouillon fournies par des donateurs privés ont joué un rôle aussi important que celui des soins médicaux dans la guérison des malades[58]. L’épidémie a donc gommé les distinctions entre les soins de santé et la charité en général que l’historienne Ellen Ross a observées en Grande-Bretagne à la même époque[59]. Par ailleurs, ces exemples corroborent les conclusions des études récentes en histoire de la santé, à savoir qu’il est très difficile de séparer les efforts de « care » et de « cure » dans le travail des infirmières[60].

De plus, l’effort soutenu des bénévoles, des soeurs et des infirmières visiteuses contraste avec la réticence des voisins à aider les victimes du fléau. Mentionnons par exemple le cas d’une famille d’immigrants russes, dont le père et les trois enfants étaient malades. Les voisins refusèrent de les aider par crainte de la contagion[61]. Si cette réaction peut être attribuée tout simplement à la xénophobie, de nombreux autres exemples suggèrent cependant que les voisins ont été aussi méfiants envers les malades canadiens-français et canadiens-anglais[62]. Les femmes célibataires vivant en pension semblent d’ailleurs avoir été particulièrement isolées[63]. Cette réticence de la part des voisins nous oblige à repenser les visions un peu trop romantiques de la sociabilité urbaine ; du moins, il faut reconnaître les limites de la sociabilité « entre voisins[64] ». Les sceaux rouges apposés par les médecins de la ville sur la porte des maisons affligées par la grippe ont sans doute exacerbé le désir des voisins de garder une certaine distance. Par contre, nous pouvons nous demander si parfois ce n’était pas les malades eux-mêmes qui hésitaient à faire venir les voisins chez eux, et qui faisaient appel aux visiteurs « officiels » plutôt qu’aux voisins dans un effort pour préserver l’intimité du ménage. La situation lors de l’épidémie était peut-être un avant-goût de celle décrite par Denyse Baillargeon pour les années 1930, où les familles ouvrières préféraient ne pas partager leurs problèmes financiers avec leurs voisins[65].

Les visites auprès des malades ont sûrement aidé de nombreuses victimes de l’épidémie à survivre à cette épreuve. Néanmoins, comme aux temps ordinaires, l’assistance donnée lors de ces visites avait souvent une dimension moralisatrice qu’on ne peut pas oublier. Nous dirions cependant que la condescendance qui structurait généralement les rencontres entre familles ouvrières et dames patronnesses était atténuée par le contexte particulier de l’épidémie. Si les quartiers ouvriers étaient les plus durement touchés par l’épidémie[66], les pauvres n’étaient pourtant pas les seuls à souffrir de la grippe. En outre, comme le remarque l’historienne Michelle Perrot, même en temps « normal », « la moralisation n’exclut pas la compassion[67] ». Il reste que l’intervention auprès des familles ouvrières témoignait d’un déséquilibre de pouvoir : un déséquilibre structuré par la classe sociale, ainsi que par la faiblesse physique et émotionnelle des malades et des mourants[68].

Comme preuve de ce déséquilibre de pouvoir, remarquons le fait que nous ayons peu de témoignages des personnes « visitées ». Une victime franco-catholique de la grippe aurait apparemment dit à la presse montréalaise que les visites des religieuses ressemblaient au « bon Dieu qui pénètre chez nous[69] ». Une mère anglo-protestante, pour sa part, écrivit à la Montreal Soldiers’ Wives’ League pour la remercier des denrées alimentaires que la Ligue lui avait envoyées et lui demander d’autres provisions pour la semaine suivante[70]. Il est possible de voir en cette femme l’archétype de la « mère reconnaissante » qui, selon Ellen Ross, était une idée courante chez les infirmières visiteuses de Londres à la même époque[71]. Néanmoins, cette femme montréalaise savait où aller chercher de l’aide et la demandait apparemment sans gêne.

Les visites à domicile entreprises durant l’épidémie engendrèrent une nouvelle conscience – ou une conscience plus aiguë – de la pauvreté et des mauvaises conditions de vie dans d’importants secteurs de la ville. Les femmes participant aux efforts du Poste de secours ont dépisté au cours de leurs recherches des familles sans draps, sans oreillers, sans couvertures, sans serviettes, sans pain, sans charbon et sans argent[72]. Le Devoir a remarqué plusieurs mois après la crise que, « [l]’an dernier, pendant l’épidémie d’influenza, les infirmières volontaires ou professionnelles qui furent chargées de la visite des quartiers pauvres, revinrent atterrées de ce qu’elles y avaient vu. Chaque logement, à très peu d’exceptions près, dirent-elles, est un taudis[73]. » C’était - les « visiteuses » s’en rendaient compte -, des conditions qui existaient même en temps « ordinaire ». La Patrie, décrivant « les cas de misère noire » découverts durant l’épidémie, affirma que « L’épidémie aura porté à la connaissance du public, des états de choses contre lesquels il faudra sévir et le bureau d’hygiène se promet de ne pas négliger les mesures à prendre pour diminuer la malpropreté et le dénûement [sic] dans lesquels vivent – volontairement souvent ! – certaines familles pauvres[74]. » Les « explorations urbaines » des femmes ont forgé, selon les mots de l’historienne Judith Walkowitz, de nouvelles vérités ; comme le dit Ellen Ross, les visites à domicile constituaient aussi de la recherche en santé publique[75]. Il s’agissait d’une vision urbaine et de connaissances urbaines propres, en quelque sorte, aux femmes. Nous avons peut-être affaire, ici, à ce que l’historienne Maureen Flanagan appelle « a women’s vision of the city » – sauf que nous insistons pour dire que ce n’était pas une vision innée, mais plutôt une vision créée et cultivée par ce que ces femmes virent durant l’épidémie et par ce qu’elles vécurent[76].

IV. Conséquences et conclusions

Vers la fin d’octobre 1918, le Montreal Star exprima le voeu que Montréal soit bientôt une « city of renewed health[77] ». Lorsque la ville retrouva enfin sa santé, c’était en grande partie grâce aux femmes. Lors de l’épidémie de 1918, et encore une fois lorsque l’influenza revint en 1920, de nombreuses Montréalaises mirent à profit leur connaissance de la ville. Nous proposons, en fait, que les connaissances acquises lors de l’épidémie de 1918 permirent de mieux gérer celle de l’hiver 1920[78]. En même temps, ces épidémies donnèrent aux Montréalaises une nouvelle compréhension de la ville.

Au pire moment de l’épidémie, Éva Circé-Côté, journaliste montréalaise au Monde ouvrier (qui écrivait, comme l’historienne Andrée Lévesque l’a démontré, sous le nom de Julien Saint-Michel[79]), rédigea une chronique sur le fléau. Dans un article intitulé « Pourquoi ne pas prévenir plutôt que de guérir », elle écrivait :

Quand les épidémies fondent sur nous, il y a un réveil d’esprit philanthropique. Pendant quelques semaines, on parle de mesures préventives pour protéger les masses contre la contagion, mais quand le danger est passé, les autorités retombent dans leur somnolence. […] Quand la peur du danger sera passée, chacun rentrera dans sa coquille pour n’en sortir qu’au prochain fléau[80].

Nous dirions qu’au contraire, l’activité dans le domaine de la santé publique suscitée par l’épidémie continua pendant l’entre-deux-guerres. On assista à une intervention (modeste, certes) de la part de l’État québécois : par exemple, la Loi de l’Assistance publique, votée en 1921, et la réorganisation du Conseil supérieur d’hygiène de la province de Québec en 1922[81]. Le gouvernement fédéral, pour sa part, mit sur pied un Département de santé en 1919, lequel englobait une Division de bien-être de l’enfance[82]. Plusieurs provinces anglophones instaurèrent des allocations aux mères nécessiteuses au lendemain de la guerre : une mesure qui visait non seulement des veuves de guerre, mais aussi des veuves de la grippe[83]. Si l’intervention étatique constitue, comme certains chercheurs l’affirment[84], l’un des changements majeurs dans le domaine de la famille au cours du xxe siècle, nous assistions à ses débuts pendant l’épidémie d’influenza. La prise de conscience des questions de la pauvreté et de la santé publique par certaines femmes réformatrices ou professionnelles ne fut d’ailleurs sûrement pas étrangère à ces développements étatiques.

Par ailleurs, à côté de cette intervention étatique modeste, il existait aussi un rôle continu, et nous dirions même renouvelé, pour l’assistance privée. Le Conseil canadien du bien-être de l’enfance fut ainsi fondé en 1920, en partie grâce aux efforts de femmes comme Helen Reid, elle-même active dans l’effort montréalais contre la grippe. Le VON, pour sa part, espérait utiliser la crise médicale de 1918 comme argument de promotion de la nécessité d’infirmières bien instruites[85]. Le Conseil supérieur d’hygiène de la province de Québec chanta les louanges des religieuses, qui, selon le Conseil, auraient comblé le manque d’infirmières « professionnelles » pendant l’épidémie[86]. Le Docteur J. A. Baudouin, assistant-secrétaire-directeur du Conseil supérieur d’hygiène, réclama quant à lui, en 1921, « Que les associations volontaires continuent à travailler de concert avec le Conseil » dans la lutte contre la mortalité infantile et la tuberculose[87]. Cette valorisation du service social privé fit en sorte que les femmes continuèrent à jouer un rôle capital en soignant la ville et ses citadins durant l’entre-deux-guerres[88].

Au crépuscule de la Grande Guerre, de nombreuses femmes montréalaises – infirmières, religieuses, bénévoles et simples citoyennes – manifestèrent leur intérêt dans les fortunes de la ville et dans la santé civique en participant à la lutte contre « l’ennemi » au pays. D’autres citadines – les malades, ainsi que les mères, soeurs et filles des malades – vécurent les effets de l’épidémie chez elles, dans les divers quartiers de la ville « envahis » par les « visiteurs ». Presque toutes les Montréalaises virent leurs rapports quotidiens avec la ville chamboulés pendant la durée de la crise médicale. Cependant, si peu de Montréalaises échappèrent à l’impact de l’épidémie, on ne voit pas vraiment de femmes militantes travaillant ensemble malgré leurs différences de classe sociale et d’ethnie, comme l’a discerné l’historienne Maureen Flanagan pour les femmes à Chicago à la même époque[89]. Certes, des femmes bourgeoises et des ouvrières, des catholiques, des protestantes et des juives, des francophones et des anglophones participèrent à la campagne contre la grippe espagnole. Mais, de manière générale, elles le faisaient de façon parallèle, retranchées dans leurs associations et dans leurs réseaux respectifs. Si l’épidémie met en relief les rapports particuliers qu’entretenaient les Montréalaises avec leur ville, elle nous rappelle également la force des clivages linguistiques et religieux qui structuraient la métropole québécoise et canadienne au début du xxe siècle.

Appendices