Explorer la consommation dans une perspective historique[Record]

  • Magda Fahrni[1]

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  • Magda Fahrni[1]
    Département d’histoire
    Université du Québec à Montréal

Pourquoi étudier la consommation dans une perspective historique ? Comment l’examen de la consommation nous renseigne-t-il sur les spécificités d’une époque et d’un lieu ? Quelle lumière fait-il sur les moeurs, le niveau de vie et les débats politiques présents dans une société donnée ? Depuis une quinzaine d’années, à l’échelle internationale, les recherches sur la consommation se multiplient. Le Québec ne fait pas exception à cette règle, et nous trouvons dans ce numéro spécial de la Revue d’histoire de l’Amérique française quelques exemples de travaux récents dans le domaine. La consommation, telle qu’elle est analysée dans les écrits d’historiens, a plusieurs définitions. Dans un premier temps, on l’interprète comme la consommation littérale d’aliments et de boissons. Plus souvent, cependant, les historiens la définissent selon son sens « secondaire » : participer au marché et aux transactions commerciales, voire dépenser. Mais au-delà de sa simple définition, quelle est la signification de la consommation ? Pour certains chercheurs, il s’agit surtout de comprendre la place des pratiques consommatrices dans la sphère politique. La consommation engendre-t-elle une dépendance apolitique, voire non réfléchie, des consommateurs à l’égard des manufacturiers et des biens et du marché ? Ou peut-on (devrait-on) considérer les manières de consommer et les choix des consommateurs comme une prise de position idéologique, et même comme un acte politique ? Pour d’autres historiens, l’important est de comprendre les liens entre la consommation et la construction identitaire. Comment la consommation crée-t-elle des identités sociales – individuelles ou collectives ? Comment peut-elle servir de stratégie de distinction sociale et même de stratégie d’exclusion ? L’acte de consommer permet-il à l’acheteur individuel de s’épanouir ? La consommation a-t-elle un potentiel libérateur ? La consommation est un thème qui se prête à l’étude de toutes les sociétés et de toutes les époques. Que l’on pense aux émeutes populaires provoquées par les crises de subsistance à l’ère préindustrielle, aux débats autour du « luxe » dans l’Europe du xviiie siècle ou bien aux mouvements coloniaux de boycottage durant la Révolution américaine et les Rébellions bas-canadiennes de 1837-1838, il est clair que le concept de la consommation aide à comprendre la vie quotidienne à différentes périodes et à analyser les enjeux qui les traversent. Cependant, la grande majorité des études récentes se penchent sur la période du « capitalisme consommateur » et de l’avènement d’une société de consommation dans la plupart des pays occidentaux au xxe siècle. Il s’agit d’une période où l’on assiste à la démocratisation de la consommation, et même à la jouissance plus répandue d’un certain luxe. Le développement de la production industrielle au xixe siècle engendrait une consommation de masse et était, en même temps, stimulé par elle. Au cours du xxe siècle – époque de régimes fordistes, de salaires plus élevés, de vacances payées et d’États-providence structurés, du moins en partie, par la pensée keynésienne et donc par la reconnaissance officielle de la nécessité de la consommation – de nombreux citoyens européens et nord-américains ont pu se permettre, pour la première fois, d’acheter des biens au-delà du strict nécessaire. L’historiographie de la consommation touche à une multitude d’objets. Citons d’abord les études qui s’intéressent à la consommation des produits essentiels : aliments, logements, vêtements. Pendant longtemps, et peut-être plus encore parmi les historiens britanniques et français, les chercheurs se sont intéressés à la question du « niveau de vie ». L’industrialisation a-t-elle engendré une augmentation du niveau de vie des ouvriers ? Le sort de la classe ouvrière s’est-il, au contraire, aggravé durant et ...

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