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Comptes rendus

CHARLES, Aline, Quand devient-on vieille ? Femmes, âge et travail au Québec, 1940-1980 (Québec, Éditions de l’IQRC, 2007), 391 p.

  • Lisa Dillon

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  • Lisa Dillon
    Département de démographie, Université de Montréal

Traduction : Jean-Louis Trudel

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L’ouvrage d’Aline Charles, Quand devient-on vieille ? Femmes, âge et travail au Québec, 1940-1980, est une étude multidimensionnelle du vieillissement des femmes qui explore les concepts d’âge, y compris les limites du troisième âge et la retraite, à la lumière du labeur des religieuses catholiques, des employées et des bénévoles dans deux hôpitaux montréalais vers le milieu du XXe siècle. Cette étude bien pensée combine un profil quantitatif des employées dans deux milieux hospitaliers et une analyse qualitative des dossiers administratifs qui décrivent la carrière de ces femmes et leur traitement par les cadres de l’hôpital. Charles propose une histoire institutionnelle des travailleuses en milieu hospitalier dans le contexte de la professionnalisation croissante, de la masculinisation et de la « laïcisation » des hôpitaux québécois, tout en explorant le changement des attitudes à l’égard du grand âge dans un environnement complexe qui incluait à la fois une congrégation religieuse et des administrateurs publics.

Cette monographie est une contribution précieuse tant à l’histoire du vieillissement qu’à celle du travail. La première partie du livre, une analyse institutionnelle des travailleuses hospitalières qui élargit la définition du travail pour y inclure les bénévoles, intéressera les historiens des femmes et du travail, tandis que la seconde, qui fait l’historique des changements d’attitude et de politiques à l’égard des travailleuses hospitalières vieillissantes, sera utile aux historiens et aux démographes qui se penchent sur le vieillissement. Les similitudes et les différences des employées de l’hôpital, des bénévoles et des soeurs infirmières, et les appréciations de leurs rôles respectifs constituent un thème majeur présent dans tous les chapitres de l’ouvrage. L’analyse de Charles des niveaux et types fluctuants de pouvoir exercés par les Filles de la Sagesse et les Hospitalières de Saint-Joseph attachées à l’Hôpital Sainte-Justine et à l’Hôtel-Dieu de Montréal est particulièrement utile et intéressante. Ces religieuses, pour qui le travail et la vie consacrée se confondaient, luttèrent pour préserver leur rôle légitime de travailleuses hospitalières et d’administratrices, mais l’instauration de leur position importante dans les hôpitaux fut graduellement érodée à mesure que les hôpitaux passaient sous la tutelle publique, et masculine.

Les différences, en fonction du sexe, des décisions administratives relativement au travail des personnes âgées et à l’âge de la retraite constituent un autre thème majeur de cette monographie. L’auteure offre des comparaisons éclairantes du traitement réservé aux employés féminins ou masculins, et elle décrit dans un cas un conflit d’intérêt entre des employés hospitaliers en grève et des bénévoles engagés temporairement pour les remplacer. Puisque ce genre de conflit met en évidence la démarcation des diverses catégories de travailleuses hospitalières, il eût été souhaitable qu’elle donne davantage d’exemples de conflits entre les différents groupes de travailleuses. Il aurait aussi été utile de faire le lien entre les analyses quantitatives et qualitatives : par exemple, est-il possible que le double profil des bénévoles des deux hôpitaux, un groupe constitué pour une part d’adolescentes célibataires et, pour l’autre, de veuves et de femmes séparées de plus de quarante ans, ait pu influencer la définition opératoire de la vieillesse ?

Pour discerner les concepts d’âge de travail en milieu hospitalier, Charles a consulté les commentaires figurant au dossier des employées. Elle souligne plusieurs fois que les références explicites à l’âge et au grand âge étaient rares (« un cul-de-sac statistique ») et recourt à une série de cas exemplaires pour résumer les concepts d’âge à l’oeuvre dans les deux hôpitaux. Pour comprendre les idées des religieuses sur le vieillissement et le travail, Charles s’est tournée vers les nécrologies, les notices élogieuses sur certaines religieuses rédigées par leurs consoeurs ; il est regrettable, comme le note l’auteure, que les sources disponibles n’en révèlent pas davantage sur les points de vue des religieuses mêmes.

Par son analyse du discours institutionnel sur la vieillesse au milieu du xxe siècle, Charles comble un vide important de l’histoire canadienne – voire mondiale – de la vieillesse. Elle fait l’historique de l’émergence d’une définition de plus en plus précise de la vieillesse entre 1940 et 1980, et compare cette vision à celle du milieu du xixe siècle. Charles oppose la conception de la vieillesse exprimée par les soeurs infirmières et les conseils d’administration des hôpitaux durant les années 1940 et 1950, et les politiques touchant la retraite mises en oeuvre par les administrations des hôpitaux publics à partir des années 1970. Sa présentation des politiques et des attitudes dans les hôpitaux au milieu du xxe siècle est particulièrement perspicace. Les soeurs hospitalières louaient les religieuses qui continuaient de travailler en dépit des limitations d’un corps vieillissant, et voyaient dans la vieillesse « l’ultime leçon d’humilité » pour des soeurs qui avaient auparavant eu de grandes responsabilités.

Tout particulièrement, les religieuses catholiques et les conseils d’administration des hôpitaux des années 1940 et 1950 avaient adopté une notion individualisée de la vieillesse. Pour eux, la vieillesse ne commençait pas à un âge déterminé, tel que 60 ou 65 ans ; une religieuse ou une bénévole étaient plutôt considérées comme âgées quand elles en étaient au point où il était nécessaire de prévoir des accommodements pour continuer d’utiliser leurs services. Quand elle décrit comment les hôpitaux de cette époque offraient des emplois rémunérés à des bénévoles qui venaient de perdre leur mari, Charles complexifie notre idée de la retraite au xxe siècle : en dépit de l’avènement des politiques modernes de retraite, en association avec la déqualification des travailleurs les plus âgés, la retraite a continué d’être une transition graduelle ou en dents de scie plutôt qu’une transition soudaine et à sens unique pour certains groupes précis.

En examinant le traitement réservé aux religieuses, bénévoles et employées, Charles nous propose une vision très nuancée de la vieillesse durant cette période du xxe siècle qui se démarque des perceptions contemporaines de la vieillesse : « … une vieillesse qui n’est ni entièrement négative, ni totalement positive, ni “repos bien mérité” après une vie de travail, ni “deuxième carrière” avant l’entrée dans le “quatrième âge” ». Ainsi, Charles apporte un correctif essentiel aux précédentes histoires du vieillissement, comme l’étude américaine de Howard Chudacoff, How Old Are You ? Age Consciousness in American Culture, en démontrant qu’une compréhension plus fluide du vieillissement pouvait encore l’emporter au milieu du xxe siècle dans des environnements de travail complexes qui faisaient intervenir des femmes, du travail rémunéré ou non, et une tradition hospitalière catholique.