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Comptes rendus

GAUVREAU, Danielle, Diane GERVAIS et Peter GOSSAGE, La fécondité des Québécoises 1870-1970. D’une exception à l’autre (Montréal, Boréal, 2007), 348 p.

  • Marianne Kempeneers

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  • Marianne Kempeneers
    Département de sociologie, Université de Montréal

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Le déclin de la fécondité au Québec prend place dans un mouvement de longue durée qui s’amorce dès la fin du xixe siècle. Ce processus n’est toutefois pas homogène, il se déroule selon des calendriers et des modalités spécifiques selon le milieu social, la religion, la langue, l’instruction ou encore le degré d’urbanisation des individus. Ainsi des niveaux de fécondité réduits apparaissent plus tôt chez les protestants anglophones que chez les catholiques, en particulier les catholiques francophones. Par ailleurs, le contraste rural/urbain est plus marqué chez ces derniers que chez les protestants anglophones. C’est en milieu urbain, au début du xxe siècle, que la limitation des naissances devient perceptible chez les francophones, alors que le déclin noté dans le groupe des protestants anglophones dès les dernières décennies du xixe siècle affecte presque autant le monde rural que le milieu urbain. Les catholiques anglophones pour leur part, occupent une position intermédiaire. Ce sont ces deux aspects, la longue durée et l’hétérogénéité du processus, que les auteurs nous invitent à explorer en profondeur dans cet ouvrage collectif.

A priori assez pointu, ce thème peut être considéré comme un révélateur privilégié de bien d’autres aspects de l’histoire sociale du Québec. C’est en effet à la montée du capitalisme industriel et de l’urbanisation que l’on assiste à travers cette transition de la fécondité, laquelle marque l’entrée de la société québécoise dans la modernité avec le bouleversement des valeurs culturelles et religieuses qui l’accompagne. Le tout s’inscrit dans un contexte où la morale de l’Église fait peu à peu place aux interventions de l’État.

L’étude réunit trois chercheurs provenant de disciplines différentes, à savoir la démographie (Danielle Gauvreau), l’ethnologie (Diane Gervais) et l’histoire sociale du Québec (Peter Gossage) et résulte de dix années de recherche collective sur ce thème de la transition de la fécondité québécoise. Elle repose sur l’idée qu’il y a, encore aujourd’hui, matière à réflexion dans ce champ pourtant beaucoup étudié.

La démarche prend appui tantôt sur des sources déjà éprouvées (recensements, synthèses d’études déjà publiées), tantôt sur de nouveaux matériaux de type quantitatif et qualitatif.

Un premier chapitre pose les balises théoriques de la démarche, invitant à un tour d’horizon des différentes explications du déclin de la fécondité ainsi qu’à une synthèse de l’évolution du régime démographique au Québec. Un second chapitre présente les résultats d’une analyse des discours publics sur le thème de la famille et de la limitation des naissances ; pour la période avant 1920, ce chapitre fait appel à des sources originales.

Les chapitres trois et quatre constituent la partie statistique du travail. Les recensements de 1871 et de 1901 permettent de documenter la période coïncidant avec l’amorce du déclin ; des données rétrospectives d’enquête et de recensement sont ensuite mobilisées pour dresser un portrait détaillé des étapes de la transition de la fécondité entre 1930 et 1970. Les trois chapitres suivants couvrent eux aussi la période 1930 à 1970, non plus sous l’angle statistique cette fois, mais selon une approche ethnographique basée sur une centaine d’entrevues réalisées auprès d’hommes et de femmes devenus parents entre 1930 et 1960, ainsi qu’auprès de prêtres et de médecins ayant exercé au cours de cette même période. Ces témoignages uniques mettent en scène, pour la période la plus ancienne, les multiples stratégies déployées pour avoir moins d’enfants tout en restant fidèle aux préceptes de la morale catholique ; la décennie 1960, celle où les niveaux de fécondité basculent définitivement et où l’Église cède définitivement le pas aux intervenants laïques, fait l’objet d’une attention plus particulière.

Ce qui se dégage des analyses et périodisations proposées dans cet ouvrage stimulant, c’est le fait qu’il ne s’est pas produit une transition de la fécondité, mais bien plusieurs, selon un large éventail de facteurs. Si les conditions matérielles d’existence s’imposent comme facteur prééminent des évolutions constatées, d’autre éléments historiques, culturels et politiques ont de toute évidence contribué à moduler ces évolutions. Il faut bien voir par ailleurs, et les auteurs prêtent une grande attention à cet aspect, que les hommes et les femmes se positionnent différemment face aux enjeux de la reproduction et de l’éducation des enfants. Si le matériel analysé ne permet pas de conclure que les femmes furent à l’avant-garde de la limitation des naissances, il met en évidence, surtout pour la période plus récente de l’étude, l’enchevêtrement complexe des relations de pouvoir à l’intérieur des couples, inhérent aux processus de décision. Car c’est là tout l’intérêt de cet ouvrage, c’est cette synthèse opérée entre, d’une part, l’approche de type « macro » que nous livrent les statistiques et les mises en contexte historiques et, d’autre part, l’approche ethnographique de type « micro » qui nous donne à voir des fragments biographiques révélateurs des processus sociaux complexes dans lesquels sont engagés les individus. On a là non seulement une synthèse inédite, d’une richesse sans précédent, sur une période cruciale de l’histoire du Québec mais aussi un cadre de réflexion rigoureux sur les enjeux sociétaux de la fécondité.