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Comptes rendus

TULCHINSKY, Gerald, Canada’s Jews, A People’s Journey (Toronto, University of Toronto Press, 2008), 630 p.

  • Jean-Philippe Croteau

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  • Jean-Philippe Croteau
    Département d’histoire, Université de Hearst

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Depuis une période récente, nous assistons à un foisonnement d’études sur la communauté juive au Canada qui prennent la forme de mémoires, de thèses, d’articles, d’essais et de monographies. Il convenait depuis un certain temps de rassembler ces études, souvent peu accessibles au grand public, tant par leur forme que par leur contenu, en une vaste synthèse. Gerald Tulchinsky avait déjà défriché ce champ d’études dans deux volumes, Taking Root et Branching Out, qui totalisaient plus de huit cents pages. Une étude volumineuse qui pouvait rebuter bon nombre de lecteurs. Canada’s Jews, A People’s Journey est donc une version remaniée des deux volumes précédents. Loin d’être un mauvais collage, l’auteur réussit à nous offrir une version qui conserve l’essentiel de l’information ainsi que l’unité et la cohérence du récit qui rendent la lecture facile et agréable à tous les lecteurs.

Cet ouvrage porte bien son titre. Il s’agit véritablement d’un voyage au coeur de la communauté juive au Canada pendant deux siècles d’histoire. La thèse de l’ouvrage vise à démontrer comment la culture et l’identité des immigrants juifs ont été influencées par le contexte de leur société d’accueil. D’après l’auteur, ce sont les conditions propres au Canada qui ont donné à la communauté juive ce caractère unique qui la distingue des communautés juives d’Europe et surtout des États-Unis. Pour ce faire, Tulchinsky reconstitue l’univers religieux, culturel, idéologique, social, économique et politique de la communauté juive au Canada de la fin du xviiie siècle à aujourd’hui. Il reprend bien sûr des thèmes connus – pour ne pas dire « classiques » — comme les élites sociales et économiques, l’antisémitisme, les politiques d’immigration du gouvernement fédéral, le mouvement ouvrier, la question scolaire au Québec, etc. Toutefois, il sort des sentiers battus en s’intéressant aux tentatives d’implantation de colonies juives dans les prairies, à la personnalité anglo-canadienne antisémite de Goldwin Smith – moins connu du public francophone –, au mouvement sioniste, l’effort de guerre de la communauté juive pendant la Seconde Guerre mondiale, à la question des criminels de guerre immigrés au Canada après la Seconde Guerre mondiale et à l’immigration des Juifs sépharades dans les années 1950 et 1960.

L’auteur maintient un équilibre entre l’histoire collective (groupes, classes sociales, mouvements sociaux et politiques) et les trajectoires individuelles au sein de la communauté juive. Il résulte de cette approche que le lecteur développe une connaissance intimiste de la communauté juive dans son ensemble, mais aussi des événements qui l’ont marquée, de ses grands personnages autant que de l’expérience vécue par ses « citoyens ordinaires », de ses mouvements sociaux et de ses institutions. Ce portrait de la communauté juive n’a été possible que grâce à un corpus documentaire extrêmement diversifié qui, sur le plan de la méthode historique, ne peut que mériter des éloges. En effet, Tulchinsky puise à la fois dans les fonds d’archives publics et privés au Canada, mais aussi aux États-Unis et en Israël. Il a consulté les journaux, les études gouvernementales et universitaires, les mémoires, les thèses, les articles et les monographies sur le sujet. Enfin, il a procédé à des entrevues avec des acteurs et des témoins pour la période la plus récente.

Cependant, nous ne pouvons que constater avec regret que l’auteur s’est référé à une historiographie principalement de langue anglaise, à l’exception de l’incontournable Pierre Anctil, dont il salue les travaux. Ce choix enferme son objet d’étude dans une perspective à sens unique. Ainsi, sur le sujet de l’antisémitisme, l’ouvrage est grandement influencé par les thèses de Betcherman, Robin, Delisle et même Richler qui voient le Québec d’avant la Révolution tranquille comme un terreau fertile et presque « naturel » pour la diffusion des idéaux antisémites. Bien que Tulchinsky fasse la recension des manifestations antisémites au Canada anglais, il en atténue l’importance pour rappeler la spécificité du Québec. À un seul moment, il émet brièvement l’opinion que les relations des masses populaires, juives et francophones, se caractérisaient probablement par un bon voisinage. Il ne développe guère plus sur cet aspect qui commence à être relativement bien documenté par l’historiographie. Cette question aurait mérité plus que la mention d’une simple phrase.

Nous faisons le même constat à propos du nationalisme québécois des années 1960 et 1970. L’auteur témoigne de sa méconnaissance du sujet, faiblement appuyé par des sources secondaires de qualité qui sont pourtant abondantes, en abordant une question qui prend des proportions presque caricaturales. Ainsi, nous sommes surpris de le voir attribuer avec autant d’insistance des sympathies pro-palestiniennes et antisionistes au mouvement nationaliste – ce qui reste à démontrer. L’auteur s’efforce peu de décrire les racines et les conditions d’émergence du mouvement nationaliste ou de définir sa pensée et ses visées. Il tend plutôt à démontrer une certaine persistance et continuité du sentiment antisémite parmi la population francophone en s’appuyant sur des enquêtes ou des études dont les conclusions contestables ne résisteraient probablement pas à l’épreuve des faits.

Une autre remarque, cette fois-ci plus générale, que nous pouvons faire réside dans le caractère descriptif de cette étude qui présente de façon très détaillée les événements, les lieux et les acteurs. Bien qu’il offre un panorama très complet de la vie juive canadienne aux xixe et xxe siècles, l’auteur néglige d’élaborer un cadre d’analyse et d’interprétation de son sujet. Il s’agit d’une histoire qui se vit au présent, plutôt événementielle, presque journalistique. Il s’interroge peu sur la signification des phénomènes qu’il observe, sur leurs causes, leurs conséquences, leurs répercussions, etc. En somme, Tulchinsky présente des faits, mais délaisse l’explication et l’interprétation de ces mêmes faits.

Malgré ces quelques réserves, qui ne sont pas négligeables, ce livre laissera tout de même son empreinte dans l’historiographie. Il représente l’une des synthèses les plus importantes et les mieux réussies de l’histoire de la communauté juive au Canada. En plus de nous offrir un récit fascinant qui embrasse une variété d’aspects et de thèmes, Gerald Tulchinsky pose les jalons de nouveaux projets de recherche grâce à la somme d’informations présentées dans cette étude tout en nous faisant mieux connaître les sources documentaires disponibles pour les chercheurs. Enfin, et ce n’est pas un moindre détail, l’auteur, en rédigeant cet ouvrage, nous offre un modèle thématique et documentaire pour les historiens désireux de faire une étude sur un groupe ethnique ou une minorité culturelle qui a contribué à l’histoire et au développement de la société canadienne, à l’instar de la communauté juive.