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La gauche canadienne et l’URSS : entre les échanges et la domination

  • Daria Dyakonova

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  • Daria Dyakonova
    Candidate au doctorat, histoire, Université de Montréal

Cover of Réseaux : entre normes, stratégies et échanges, Volume 31, Number 1, Winter 2012, pp. 7-169, Cahiers d'histoire

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Les révolutions de février et d’octobre de 1917 ont placé la Russie au centre du mouvement socialiste et révolutionnaire dans le monde. Elles ont également provoqué diverses réactions tant en Europe qu’en Amérique du Nord. Le Canada, qui a vu au début du xxe siècle une croissance du mouvement ouvrier et l’apparition de partis socialistes a aussi été affecté par ce bouleversement majeur. Selon Norman Penner, historien de la gauche canadienne, cette révolution a produit « un effet électrifiant [1] » sur le mouvement socialiste et communiste au Canada et a abouti à la création du Parti communiste du Canada (PCC) en 1921, qui est devenu simultanément une section de l’Internationale communiste (ou Komintern) fondée sous l’impulsion de Lénine. Il est donc à constater que, depuis 1921, les communistes canadiens font partie d’un réseau communiste international avec le PCC, participant activement aux échanges intellectuels, idéologiques et même économiques avec l’URSS.

La présente communication se concentre surtout sur les échanges entre la gauche canadienne communiste et l’URSS pendant l’entre-deux-guerres. Il s’agira dans un premier temps du Komintern, ses débuts et ses objectifs. Dans une deuxième partie de la communication, je me pencherai sur les échanges entre le Parti communiste du Canada et cet organisme international afin d’essayer de répondre dans une troisième partie à la question que tous les historiens de la gauche canadienne [2] se sont posée : dans quelle mesure les communistes canadiens, étaient-ils indépendants de ce réseau ? Étaient-ils guidés par le « Big Brother » — le Parti communiste de l’URSS ?

Komintern – un agent de l’URSS?

Le Komintern (ou Troisième Internationale) est né d’une scission de l’Internationale ouvrière (Deuxième Internationale) en mars 1919 sous l’initiative de Lénine. Après le déclenchement de la Première Guerre mondiale, les leaders des partis socialistes européens (à l’exception des Russes et des Serbes et le parti social-démocrate néerlandais) choisissent de soutenir le conflit et les crédits militaires, ce qui provoque les protestations de ceux qui restent fidèles à l’internationalisme et au pacifisme. Certains de ces militants hostiles à la guerre seront, plus tard, appelés « communistes », par opposition à leurs ex-camarades « socialistes ». Le développement de la guerre, mais surtout de la Révolution russe pousse de nombreux socialistes à quitter la Deuxième Internationale pour rejoindre la nouvelle Internationale qui existera jusqu’en 1943.

Le Parti communiste de l’Union soviétique jouait un rôle contradictoire dans cet organisme international : théoriquement, le Komintern était sans rapport avec l’État soviétique et le Parti communiste de l’URSS prétendait toujours n’être qu’une section parmi d’autres. Pourtant l’historiographie occidentale [3] insiste sur l’emprise de l’URSS sur toutes les décisions de l’organisation, sur l’instrumentalisation du Komintern, enfin sur la soumission des sections aux intérêts de la politique intérieure et étrangère de l’URSS.

Dans les faits, en fondant le Komintern, Lénine, mais aussi Trotski, tous les deux internationalistes convaincus, considèrent qu’une révolution mondiale suivra, à condition de recevoir l’aide des pays déjà devenus socialistes. C’est pour atteindre cet objectif – une révolution mondiale — que le Komintern est mis en place en 1919. Dans les années qui suivent, tandis que la Russie est en pleine guerre civile, plusieurs partis communistes européens choisissent de s’unir au Komintern, surtout après l’intervention militaire des pays occidentaux (du côté des armées dites « blanches » protsaristes) en Russie. Cela choque profondément les communistes et les socialistes en Europe comme en Amérique du Nord. En acceptant, à partir de juillet 1920, les 21 conditions d’admission, les communistes occidentaux alignent les méthodes de leurs partis sur le modèle « bolchevik ». Il s’agissait, dans ces conditions, de hiérarchiser et centraliser les structures, d’adopter une discipline rigoureuse, et même de recourir au besoin à l’illégalité. Les sections du Komintern devaient aussi obéir impérativement aux ordres du centre. Les années 1920 voient un durcissement progressif du Komintern. En 1924, le président du Komintern, Grigori Zinoviev, annonce une « bolchévisation » des sections au Ve Congrès du Komintern en les rendant plus révolutionnaires. C’est un durcissement autoritaire qui provoque des conflits et des expulsions dans la plupart des partis-membres. Au même moment, de surcroît, Staline, Zinoviev et Kamenev lancent une violente campagne dirigée contre les antitrotskistes. Toutes ces mesures de rigueur affectent aussi le Parti communiste du Canada, qui n’échappe pas aux « purges » imposées par le Komintern.

Que représente le PCC à cette époque ? Comment est-il né au Canada ?

Le PCC : premiers pas et échanges

Le socialisme en tant que doctrine et pensée politique se répand au Canada dès la fin du xixe siècle. Pourtant le premier parti socialiste (le Parti socialiste du Canada) n’est fondé qu’en 1904 à Vancouver. En 1910, en Ontario, une section canadienne du Parti socialiste d’Amérique du Nord est créée. En 1911, le Parti social-démocrate du Canada voit le jour. En 1917, un premier Parti travailliste du Canada apparait. Jusqu’en 1921, la pensée socialiste au Canada s’appuie essentiellement sur le marxisme, les idées de la société fabienne et le socialisme chrétien.

C’est la révolution russe de 1917 qui bouleverse profondément le mouvement socialiste au Canada. Ce dernier est d’emblée favorable à la révolution et se prononce contre l’intervention alliée/canadienne en Russie pendant la guerre civile. Les socialistes commencent à s’intéresser aux travaux de Lénine (ses articles sont traduits en anglais et imprimés dans la presse socialiste : Western Clarion, Red Flag, Canadian Forward). James Simpson, leader du Parti social-démocrate, trouve à cette époque beaucoup de ressemblances entre le programme des Bolshevik et celui du Parti travailliste de Grande-Bretagne. Le concept même de la dictature du prolétariat est accueilli au début par le Parti socialiste du Canada et le Parti socialiste d’Amérique du Nord. En juillet-août 1920, un an après la grève générale de Winnipeg qui a renforcé le mouvement ouvrier et socialiste, W. W. Lefeaux, leader du Parti socialiste, se rend à Moscou juste après le deuxième Congrès du Komintern où il renforce les contacts avec les communistes soviétiques en rencontrant Lev Kamenev, membre du bureau politique du Parti communiste de l’URSS. Il rentre au Canada favorablement impressionné par le régime soviétique et, en 1921, le Parti communiste du Canada, d’abord illégal, est fondé. Il regroupe alors les anciens membres de trois partis socialistes déjà évoqués.

Dès sa formation, le parti manifeste sa conviction que les principes proclamés par Lénine et mis en oeuvre en Union Soviétique vont aussi être applicables et au bout du compte victorieux au Canada. L’URSS est considérée comme un modèle à suivre et c’est à cette époque que de vrais échanges culturels, intellectuels, politiques et économiques entre la gauche canadienne et l’URSS commencent. Tout d’abord, une correspondance active se met en place entre les membres du Parti communiste du Canada et les communistes russes, y compris une correspondance qui traite des questions financières : durant les premières années de l’existence du PCC, l’URSS accorde une aide financière assez importante au PCC. En témoignent les documents et les dossiers policiers et judiciaires canadiens. Les communistes russes utilisent alors toutes les opportunités possibles pour venir au Canada afin de propager le communisme en donnant des conférences et en diffusant la littérature de propagande. Une Ligue des relations culturelles est fondée en 1925 pour « briser certains préjugés » contre l’URSS, mais aussi pour renforcer les relations entre le Komintern et le PCC. Les membres du PCC se rendent régulièrement à Moscou pour rencontrer leurs camarades soviétiques, pour participer aux réunions plénières et surtout aux Congrès du Komintern. En outre, le parti envoie sa jeunesse prometteuse à l’École Lénine du Komintern à Moscou, établissement offrant une formation et un endoctrinement marxistes-léninistes. Il est à noter que presque tous les dirigeants et leaders du parti communiste canadien sont issus de l’École Lénine.

La conclusion s’impose : les relations entre le PCC et le Komintern étaient plutôt au sens unique. Donc dans quelle mesure est-ce que nous pouvons parler d’échanges ? Ne s’agit-il pas plutôt d’une domination ?

Échanges ou domination ?

Effectivement, la majorité des historiens qui ont étudié la question des relations entre le Komintern et le PCC ont constaté la domination de ce premier sur le dernier et une soumission totale des communistes canadiens. En regardant les décisions et les résolutions du PCC et celles des Congrès du Komintern ou bien des lettres officielles envoyées par ce dernier aux dirigeants canadiens, on constate une fidélité et une obéissance inconditionnelle du PCC. La soumission se manifeste également dans la presse communiste canadienne, surtout dans la presse non anglophone des groupes ethniques issus de l’ancien Empire russe. Évoquons quatre exemples majeurs où le PCC a suivi les recommandations du Parti communiste de l’URSS.

En premier, considérons la question de l’indépendance du Canada de l’Empire britannique et ses relations avec les États-Unis. Selon l’idée du Komintern, réitérée par les leaders du PCC, le Canada devait, non seulement, lutter pour l’indépendance de l’Empire Britannique, mais aussi contre l’impérialisme croissant des États-Unis. Autrement dit, le Canada ne devait pas se laisser entrainer dans l’un ou l’autre camp impérialiste par la bourgeoisie canadienne. C’est donc tout d’abord contre cette bourgeoisie que le Parti devait lutter.

La question du Canada français représente un autre problème vis-à-vis duquel le PCC suit la position du Komintern, dictée par l’esprit internationaliste du communisme même, en soulignant l’importance du gouvernement socialiste/communiste centralisé et la lutte des classes qui ne prend pas en compte les différences nationales ou raciales.

Troisièmement, en ce qui concerne l’organisation du mouvement ouvrier, le PCC change sa position au cours des années 1920 pour s’aligner au bout du compte sur celle du Komintern. Au début des années 1920, le PCC est influencé par la doctrine de Lénine qui insistait, dans son essai « Communisme de gauche, une maladie infantile », sur la nécessité de coopérer avec des syndicats et des organisations ouvrières existantes. Après la bolchévisation et la stalinisation du Komintern, dès 1928 et surtout après le VIe congrès du Komintern, le PCC abandonne sa politique de « collaboration de classe » et se lance dans la création d’une union ouvrière révolutionnaire (Worker’s Unity League ou la Ligue d’unité ouvrière) liée avec le mouvement syndicaliste révolutionnaire international.

Enfin, en ce qui concerne les relations internationales, le PCC soutient les intérêts de l’URSS en appuyant tous les revirements de sa politique étrangère. Ainsi, tout comme l’URSS, il se prononce pour la République espagnole lors de la guerre civile en Espagne et recrute des combattants pour le Bataillon Mackenzie-Papineau (ou les Mac-Paps), brigades internationales qui se battent du côté de la République. Dans les années 1930, c’est le PCC qui appuie l’antinazisme de l’URSS jusqu’à la signature du Pacte germano-soviétique en août 1939. Après la signature de ce pacte, il va suivre avec la même rigueur et le même zèle la volte-face de l’Union Soviétique et appuyer, vers la fin de 1939, l’Allemagne Nazie.

Selon l’historiographie canadienne, ce sont ces revirements de la position du PCC, c’est-à-dire son alignement absolu sur les intérêts changeants du Komintern et donc de l’Union Soviétique qui ont, d’un côté, provoqué la répression du mouvement communiste au Canada par les autorités canadiennes (déportations et arrestations au niveau fédéral ; lois du cadenas au Québec), et, de l’autre côté, ont renforcé la méfiance de la population canadienne envers les communistes.

Pourtant, malgré le fait que les communistes canadiens adoptaient les résolutions qui suivaient les directives du Komintern, les débats qui précédaient la prise des décisions aux réunions du parti comme dans les correspondances entre les membres ou encore dans la presse étaient souvent très vifs. Les années 1924 à 1931, dites les années de « bolchévisation » et de stalinisation du Komintern, se sont caractérisées par des luttes entre les factions à l’intérieur du parti, par des éruptions, par des débats idéologiques, pourtant très rarement évoqués par l’historiographie canadienne. Cependant, les documents traitant des relations entre le PCC et le PC de l’URSS conservés aux Archives nationales du Canada étudiés jusqu’ici démontrent l’existence d’une culture politique valorisant la liberté d’expression et d’opinions qui n’aurait pas été complètement étouffée par la mise en place d’une discipline et d’une hiérarchie rigoureuses au sein du PCC. D’autres documents qui se trouvent aux Archives du PC de l’URSS (notamment les archives du Komintern) à Moscou qui n’ont pas encore été étudiés nous éclairciraient sur la nature des relations et des échanges entre la gauche canadienne et l’URSS et, probablement, démontreraient que le PCC n’a pas été aussi docile que l’affirme l’historiographie existante.

Appendices