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Le relief de Carthage, un remploi iconographique partiellement modifié

  • Christelle Ansel

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  • Christelle Ansel
    Candidate au doctorat, CNRS, Lille 3, MCC

Cover of Metamorphosis praxeon, Volume 31, Number 2, Fall 2012, pp. 5-228, Cahiers d'histoire

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Le relief augustéen de Carthage

Présentation du relief

Le relief de Carthage est un panneau qui a été retrouvé en 1838 à la Malga[3], quartier de Carthage situé sur le flanc nord-ouest de la colline de Byrsa (acropole antique). Ce panneau est taillé dans un marbre blanc grisâtre ; ses dimensions conservées sont de 0,79 m de hauteur et de 1,11 m de large. Il se trouve actuellement au Musée du Louvre à Paris[4], cela depuis son don au musée en 1856 par Léon Roches, alors Consul général de France à Tunis.

Il représente en son centre une figure féminine assise sur un rocher, accompagnée de deux enfants, l’un assis sur sa cuisse gauche et l’autre assis à sa droite. Les deux enfants ont le bras droit levé en sa direction, lui tendant une fleur ou un fruit[5]. Sur le côté droit du relief, on peut voir un personnage barbu et torse nu sortant de l’eau. Il est enveloppé d’une étoffe laissant le haut de son corps nu. À côté de lui se trouve un kétos[6] dont on aperçoit la tête et le col sortant des eaux. Dans les eaux sur le côté droit, on observe également deux dauphins. Dans la partie basse située sur la gauche du panneau se trouve une amphore de laquelle s’écoule de l’eau qui traverse toute la partie inférieure du relief, avant de se jeter dans la mer symbolisée dans la partie de droite. Au-dessus de l’amphore, on peut voir, dans une végétation composée de roseaux, un ibis, un serpent et une grenouille. Surplombant la faune et la flore, une figure féminine en buste, acéphale[7], tient un objet allongé dans sa main gauche, vraisemblablement une torche. Elle apparaît dans ce qui semble être une végétation de hautes herbes où l’on peut distinguer un autre serpent[8]. Aux pieds de la personnification centrale se trouvent un boeuf allongé vers la droite et une brebis qui paît vers la gauche et semble s’abreuver dans le cours d’eau issu de l’amphore.

Diverses interprétations de l’iconographie du relief

On a avancé de nombreuses interprétations sur l’identification des personnages du relief. La figure centrale a été perçue tour à tour comme la représentation d’une nymphe, de Cérès, la personnification de Pax, de Terra Mater / Tellus, ou encore celle de l’Égypte et de sa fécondité.

L’interprétation de la nymphe fut suggérée, dans un premier temps, dans une dépêche de Léon Roches, datée du 18 février 1856, lors de son don au Musée du Louvre[9]. Cette hypothèse repose sur la proximité de la découverte avec l’aqueduc d’Hadrien. Pour cette raison le relief fut daté du iie siècle apr. J.-C. par le musée, comme on peut encore le voir aujourd’hui. Léon Roches crut y voir un panneau appartenant à un nymphée alimenté par l’aqueduc. Le nymphée se trouve à l’extrémité de celui-ci. L’iconographie représente, selon lui, la nymphe de Zaghouan au centre, la divinité de cette même cité à gauche et la personnification du fleuve, duquel provenait l’eau qui alimentait l’aqueduc, à droite. Barbette Stanley Spaeth, quant à elle, identifie la figure de Cérès, divinité de la fertilité, accompagnée de Proserpine, à gauche, et de Neptune, à droite. Elle émet cette idée en comparant, le relief à celui de l’Ara Pacis. Selon elle, ce dernier représente la divinité de l’agriculture, des moissons et de la fécondité. Elle l’associe à Tanit, divinité carthaginoise de la fertilité dont le symbole est le lotus, fleur tendue par l’un des deux enfants[10]. Les tenants de l’interprétation de Pax se fondent sur une comparaison avec le panneau de l’Ara Pacis Augusta. L’Ara Pacis, l’autel de Rome, dédié à la paix, ne pourrait, selon eux, que représenter Pax. Le relief de l’Ara Pacis représenterait la prospérité du territoire à travers la fécondité de la faune et de la flore. Ainsi, Nancy De Grummond va jusqu’à voir dans l’autel un monument dédié à la Pax, avec des panneaux illustrés par différentes constellations, ainsi que de Sol et Luna[11]. Michael Rostovtzeff soutient l’identification de Terra Mater / Tellus en comparant la figure centrale avec celle d’une mosaïque retrouvée dans les thermes E d’Antioche, la « mosaïque de et Karpoi »[12]. Il y voit la représentation de Gè, Tellus romaine, tout comme Héron de Villefosse qui la voit, de plus, entourée de la Lune et d’une divinité marine[13], et Stefan Weinstock, qui compare le panneau avec celui de l’Ara Pacis[14]. Nombreux sont aussi ceux qui voient au centre de la représentation la personnification de l’Égypte ou de sa fécondité. Charles Picard s’inspire des dires d’Hérodote, « L’Égypte est le présent du Nil », pour y voir la fécondité de l’Égypte avec la représentation du Nil à droite[15]. Quant à Jean Charbonneaux, il décrit le personnage central de la composition comme étant « une grande figure assise semblable à une déesse-mère » et donne une interprétation générale du panneau, voyant dans ce personnage « une allégorie de l’Égypte » et de « la fécondité du sol égyptien »[16]. Marie-Thérèse Picard-Schmitter fait allusion à l’Égypte pour une tout autre raison. Selon elle c’est « Isis, reine des deux terres », qui est évoquée par les fleurs que lui tendent les enfants, ainsi que la guirlande de fleurs et de fruits posée sur ses genoux. Elle s’étonne toutefois de l’absence du crocodile et de l’hippopotame, ainsi que du lotus et du papyrus « caractéristiques des scènes ‘nilotiques’ »[17]. Ce raisonnement est suivi par Marie-Odile Jentel, qui voit sur la droite du panneau, la figure d’Okeanos ou Neilos[18]. En raison de sa ressemblance frappante avec le relief de Florence, appartenant à l’Ara Pacis, son interprétation est étroitement liée à ce relief[19].

L’interprétation qui semble la plus pertinente est sans aucun doute celle de Terra Mater / Tellus, en raison de l’iconographie habituellement associée à la « mère des dieux »[20], souvent accompagnée d’enfants. À sa gauche, bien que le personnage soit acéphale, on peut reconnaître Cérès pour plusieurs raisons. Elle est représentée avec une torche, en référence à l’épisode où Déméter (Cérès romaine) cherche sa fille Korè (Proserpine) dans les bois et change les arbres en torches[21]. De plus, juste sous son buste se trouve un serpent ; en étudiant l’iconographie de la divinité, on peut s’apercevoir qu’elle est souvent en compagnie d’un serpent qui se trouve à ses côtés ou qu’elle tient dans la main ; dans d’autres cas, plusieurs serpents tirent son char[22]. Quant au personnage de droite, trois identifications peuvent être proposées : Okeanos, Neilos ou encore Neptune. Les deux premières hypothèses paraissent les plus plausibles. En effet, cette figure semble personnifier soit le cours d’eau qui sort de l’amphore et traverse le territoire, soit l’étendue d’eau dans laquelle il se jette. En examinant de plus près le relief, on peut voir, comme il a été dit, que la personnification est entourée d’un kétos et de dauphins, ce qui indique plutôt un milieu océanique. Dans ce cas, Okeanos semble l’hypothèse la plus plausible.

Ainsi, nous aurions affaire à Terra Mater / Tellus, au centre de la composition, à Cérès sur la gauche et à Okeanos sur la droite du panneau.

Le Relief d’Alger

Il existe un autre relief retrouvé à Carthage, sur le même site : le « Relief d’Alger ». La date de sa découverte est inconnue. Néanmoins nous savons par une lettre datée du 4 juin 1856 qu’il fut donné au Musée d’Alger par Léon Roches. Cette source précise qu’« un assez beau bas-relief [a été] trouvé à Maalga, près du plateau de Birsa »[23]. Ce panneau est certainement en relation avec celui de Carthage. Il a probablement fait partie du même monument. Il a été donné par la même personne que le relief de Carthage, la même année, et taillé dans le même marbre, avec la même facture. Il semble évident que les deux reliefs ont été trouvés et entreposés ensemble jusqu’à leur don aux musées du Louvre et d’Alger[24].

Il représente une femme accompagnée d’un enfant, d’un homme barbu et armé, et d’un homme à moitié nu. On a pu identifier ces représentations comme étant celles de Venus Genitrix avec Cupidon, Mars Vltor et Diuus Iulius. Ce dernier personnage est identifié comme Diuus Iulius, sans grande certitude par Stefan Weinstock[25]. Stéphane Gsell identifie en 1899 ces quatre personnages comme étant la déesse Venus Genitrix en compagnie de Cupidon, Mars Vltor et un personnage qu’il considère être un membre de la gens Iulia, divinisé. Il penche lui aussi pour la figure de César en raison du trou situé sur sa chevelure, au-dessus du front. Il y voit là le témoignage de l’insertion d’une étoile de bronze[26]. Theodor Kraws s’est penché avec intérêt sur l’identification de ce personnage[27]. Il émet l’hypothèse que l’orifice aurait pu servir à insérer une couronne. En observant la présence d’étoiles sur le support monétaire on s’aperçoit que ce signe n’est pas uniquement réservé à César. Toutefois, Theodor Kraws fait le rapprochement avec le relief de Ravenne qui représente plusieurs personnages dont l’un est identique à celui du relief d’Alger, avec une étoile sur la tête, identifié comme Jules César.

Le groupement de ces personnages correspond vraisemblablement à celui du temple de Mars Vltor sur le forum d’Auguste, à Rome. En effet, selon le témoignage d’Ovide, dans le temple se trouvaient les statues cultuelles de Venus Genitrix et de Mars Vltor[28]. Ovide ne mentionne pas la présence d’une troisième statue, celle de Jules César divinisé, mais elle est vraisemblable dans la logique du programme iconographique célébrant la gens Iulia. Selon Filippo Coarelli, la présence d’une troisième statue, en plus de celles de Venus Genitrix et Mars Vltor, mentionnées par Ovide, ne fait aucun doute du fait de la largeur de l’abside accueillant ces sculptures[29]. Ainsi, le relief d’Alger a été utilisé comme indice pour confirmer la présence d’une statue de César dans la cella du temple de Mars Vltor. La représentation de César divinisé faisant partie des thèmes récurrents de l’iconographie augustéenne[30], on peut donc dater le relief d’Alger de la période augustéenne[31] et par la même occasion celui de Carthage, puisque les deux reliefs font partie d’un seul et même monument.

Hypothèses sur le monument accueillant les deux reliefs

Il est probable que le monument qui accueillait les deux panneaux de Carthage et d’Alger reprenait l’iconographie utilisée à Rome sous Auguste, dont la commémoration de la double ascendance des Romains avec, d’un côté, Énée évoqué par la présence de sa mère, Vénus, et de l’autre côté Romulus avec son père, le dieu Mars[32], et la prospérité de l’Empire après près d’un siècle de guerres civiles.

Le relief de Carthage est fortement similaire, par son iconographie, à l’un des panneaux de l’Ara Pacis. Quant à celui d’Alger, il reproduit les sculptures du temple de Mars Vltor, situé dans le forum d’Auguste à Rome. Quel que soit le monument, il est certain que nous sommes confrontés à une volonté de représenter le pouvoir impérial, en Afrique du Nord, plus précisément à Carthage, non loin du forum situé sur la colline de Byrsa, à partir de l’iconographie utilisée dans la « propagande » augustéenne à Rome. Quoi qu’il en soit, le monument est étroitement lié à Auguste, qu’il s’agisse d’architecture publique ou d’architecture privée.

Le monument augustéen

En ce qui concerne l’attribution de ce relief à un complexe architectural ou à un monument en particulier, nous avons très peu de données fiables. En effet, l’urbanisme de cette partie de la cité — la Malga — est mal connu pour l’époque augustéenne. Nous savons qu’il s’agissait du centre de Carthage à l’époque punique, par la suite déplacé sur la colline de Byrsa, qui en devient le centre politique. La Malga aurait principalement concentré un ensemble hydraulique de citernes ; son urbanisme se développe à la limite de la cité si l’on en juge par les vestiges conservés. Malheureusement, aucune architecture religieuse ne nous est connue à cet endroit et aucun rapport n’a été écrit quant à la découverte de ces deux reliefs. Les seules indications que nous avons sur leur lieu d’extraction sont les lettres de correspondance entre Léon de Roches et les Ministères d’État des Beaux-Arts et de la Maison de l’Empereur, par l’intermédiaire des Affaires étrangères. D’après l’un de ces documents, nous savons que le panneau a été retrouvé à proximité des citernes de la Malga et de l’aqueduc d’Hadrien, amenant les eaux en provenance de Zaghouan. Ce manque de données a laissé place à toutes sortes de suppositions[33].

Faute de connaissances sur l’architecture de cette partie de la ville, à supposer que le monument concerné se trouvait bien à la Malga, nous n’avons aucune information sur celui-ci. Nous ne pouvons, dans ce cas, qu’émettre des hypothèses en comparant la taille du relief à d’autres types architecturaux connus.

D’après les dimensions du panneau, 0,79 m. de hauteur sur 1,11 m. de largeur[34], le relief se rapproche de l’Autel de la Gens Augusta, également situé à Carthage, au nord-est de la colline de Byrsa. Les panneaux de l’autel mesurent 1,03 m de largeur sur 0,665 m de hauteur. Le relief de Carthage pourrait, avec celui d’Alger, constituer un autel comme le suggèrent fortement Stéphane Gsell et Louis Poinssot[35]. Par comparaison avec l’Ara Pacis, monument proche du nôtre de par son iconographie, ses reliefs, dont celui de Florence, sont hauts de 1,55 m sur une largeur 2,37 m, ce qui donne une ampleur beaucoup plus importante à ce dernier monument, avec des dimensions quasi doublées. Quoi qu’il en soit, il n’est pas possible de comparer l’Ara Pacis avec l’Autel de Gens Augusta pour deux raisons. D’une part, l’Ara Pacis est un monument de grande envergure, voté par le Sénat Romain pour célébrer la victoire d’Auguste et s’inscrit donc dans la perspective d’une architecture monumentale, tandis que l’Autel de la Gens Augusta fait partie d’un templum construit à titre privé par un affranchi[36] soucieux de remercier l’empereur et sa famille avec des moyens plus modestes que ceux du Sénat local. D’autre part, le relief de l’Ara Pacis ne se trouve pas sur l’autel même, mais sur son enceinte ; or l’autel de la Gens Augusta est directement décoré des reliefs, comme la majorité des autels existants.

Quoi qu’il en soit, l’autel, s’il s’agit bien d’un autel, faisait partie d’un ensemble architectural qui reste indéterminé pour les motifs indiqués précédemment. Néanmoins, un sanctuaire dédié à Magna Mater pourrait être concevable pour diverses raisons. Sur le relief de Carthage, la figure centrale est identifiée comme étant cette divinité, la Grande mère des dieux. De plus, une inscription retrouvée à Carthage[37] mentionne peut-être un sanctuaire ayant pu faire partie de l’architecture de la Colonia Julia Karthago.

Retouche du relief à l’époque hadrianique

Comme on a pu le voir auparavant, le relief est interprété par certains comme une figuration de l’Égypte et de sa fécondité. Une représentation de Magna Mater paraît toutefois plus plausible pour les raisons évoquées plus haut.

L’hypothèse selon laquelle il s’agit de l’Égypte et qui a séduit de nombreux chercheurs n’est pas impossible, à un détail près. Si la présence de la faune et de la flore typiques de la province d’Égypte pourrait bien caractériser l’illustration du paysage égyptien à partir de « trois scènes représentant la nature sur la côte, dans le delta et à l’intérieur du pays »[38], la faune, avec l’ibis, le serpent et la grenouille ne correspond pas à celle habituellement retrouvée pour l’époque augustéenne. Il est établi que durant cette période l’Égypte est représentée à l’aide du crocodile. Le certifient les monnaies d’Auguste illustrées d’un crocodile avec pour légende aegyptvs capta, symbolisant l’Égypte soumise à Rome[39]. On retrouve également cette iconographie de la province sous les empereurs Julio-Claudiens, avec la mosaïque des provinces d’Ostie, datant du règne de Claude. On y observe le buste d’une figure féminine accompagné d’un crocodile[40].

Toutefois, la présence de cette faune et de cette flore typiques d’un territoire, qui ne correspondent pas à l’iconographie de l’Égypte à l’époque augustéenne, est intrigante ; d’autant plus qu’en observant le panneau de plus près, on peut constater qu’à cet endroit le style iconographique est totalement différent du reste de la représentation.

Deux factures pour un seul relief

Après une longue observation à partir des photographies du relief qui m’ont été fournies par le Musée du Louvre, un détail a attiré mon attention. Sur la partie en bas à gauche, où figurent la faune et la flore sur les rives du fleuve, il semblerait que l’on ait affaire à une facture particulière. On y trouve en effet une stylistique beaucoup plus fine. Une comparaison peut être effectuée avec le reste du relief grâce aux deux serpents qui figurent, l’un dans la partie en question, l’autre un peu plus haut, sous la figure acéphale de gauche. Alors que le second est représenté de façon grossière, l’autre est ciselé avec une telle finesse que l’on en vient à se demander pourquoi il y aurait eu un tel changement de style dans la façon d’illustrer.

Deux suppositions peuvent être formulées : la première serait que le relief a été effectué par plusieurs artistes. La seconde, que le relief a été retouché dans la partie en bas à gauche, là où figurent la faune et la flore égyptiennes. Si retouche il y a eu, cela peut être pour plusieurs raisons. On pourrait avoir une retouche immédiate par un autre artiste à la demande du commanditaire, ou une retouche plus tardive, dans le but de mettre en avant la signification principale du relief, ou d’en changer. Si cette dernière hypothèse est la bonne, alors ce relief n’aurait pas eu la même signification lors de sa taille.

Sur les clichés, on peut voir à cet emplacement comme une démarcation, formant une sorte de rectangle avec des irrégularités. S’y trouvent les roseaux, l’ibis, le serpent et peut-être la grenouille, tout juste au-dessus de l’amphore. En examinant personnellement le relief[41], afin de chercher un éventuel retrait de matière ménagé pour l’exécution d’une nouvelle iconographie, je me suis aperçue que l’hypothèse d’une retouche du relief était la bonne, même si le retrait de matière n’est pas facile à déceler. Sur la tranche gauche du relief ne figure aucun creux permettant d’identifier une quelconque retouche ; cette tranche est identique à celle de droite, qui, elle, est régulière mais légèrement plus fine. Néanmoins, sur le côté droit certains détails me laissent supposer qu’une retouche a pu être effectuée. En effet, l’épaisseur de cette partie diminue soudainement après le groupe en relief formé par la figure marine, le kétos et les dauphins. Sur la partie gauche, il n’y a pas de relief comparable dans la partie basse, mais il y en a un dans la partie supérieure, avec la figure acéphale. Certains de mes interlocuteurs[42] m’ont fait remarquer qu’il s’agissait d’un décor de fond, et que pour cette raison il était tout à fait normal de le retrouver représenté à peine incisé, avec finesse, afin de marquer l’idée de profondeur. Je suis tout à fait d’accord avec cette remarque à deux points près. Le premier est que nous avons au-dessus de cette faune et cette flore, la représentation d’une figure qui est en relief, qui semble être mise en avant au même titre que les autres représentations. Pourquoi représenter ainsi une figure au-dessus d’une représentation d’arrière-plan ? Cela n’a aucun sens, d’autant plus qu’un éventuel creusement du relief déjà taillé semble visible sous cette figure et sous le serpent qui l’accompagne. Cette retouche expliquerait pourquoi la figure semble sortir de nulle part, tout en étant représentée en buste au-dessus d’un arrière-plan. S’il y avait une volonté de la représenter sortant d’une végétation, il y aurait une cohérence entre celle représentée dans la partie inférieure et celle qui se trouve en dessous de son buste, avec le serpent.

Le second point est la présence d’un très léger changement de teinte du marbre, virant vers une couleur plus blanchâtre au niveau de la partie remise en question[43], correspondant à la partie la plus creusée, comme si cette partie avait été plus vulnérable à l’érosion suite à une retouche qui aurait abîmé le marbre. En tout état de cause, cette anomalie du marbre n’est pas anodine. Le fait que ce changement de couleur corresponde exactement à l’endroit creusé du relief et à la facture différente du reste du décor indique bien la présence d’une retouche.

Changement de l’iconographie et de la signification du relief

Nous avons dans la partie retouchée la présence des éléments caractéristiques de la faune et de la flore d’Égypte utilisés sous Hadrien comme on a pu le voir auparavant.

Contrairement à l’iconographie augustéenne, celle de l’époque hadrianique représente la faune égyptienne principalement avec l’ibis et le serpent. Sur le support monétaire, on retrouve cette personnification uniquement sur les revers des monnaies d’Hadrien. On y voit Aegyptus accompagnée d’un ibis, d’un serpent et du sistre. Ces éléments, outre l’inscription AEGYPTVS, certifient bien la personnification et permettent son identification[44]. Le crocodile et l’hippopotame sont, quant à eux, utilisés en tant que faune accompagnant la personnification du Nil, comme en témoigne la numismatique de l’époque[45]. Sur le relief de Carthage se trouvent l’ibis, le serpent et la grenouille, ce qui ne semble pas être un hasard. Si ce relief a vraiment été retouché à cet endroit, il serait donc fort probable que ce soit durant la période hadrianique. Dans ce cas cela manifesterait la volonté de mettre en avant l’Égypte par la diversité des espèces qui bordent le Nil.

Quoi qu’il en soit, si le panneau a été retouché à une période plus tardive que celle de sa confection, l’idée que fut représentée, à l’origine, la figuration d’Aegyptus ou de la fécondité de l’Égypte n’est pas plausible[46]. Il s’agirait plutôt de la représentation de Tellus, la Terre en général, comme c’est probablement le cas pour le relief de l’Ara Pacis.

Il est probable que ce relief a été retouché dans une de ses parties afin d’y représenter la fécondité du territoire égyptien, même s’il a conservé l’image de Tellus en son centre. On retrouve un tel programme iconographique, mêlant Tellus et une évocation de l’Egypte, dans la mosaïque de et Karpoi à Antioche, mosaïque à laquelle nous avons fait référence auparavant avec Michael Rostovtzeff. On y voit au centre la figure féminine de Gê allongée et accoudée sur un sphinx, symbole égyptien et, comme nous le fait remarquer Marie-Thérèse Picard-Schmitter, « son nom, ΓΗ, est inscrit au voisinage de la tête. Mais cette Terre peut être plus précisément localisée : son bras gauche prend appui sur le dos d’une sphinge […] »[47]. On pourrait en effet avoir la symbolisation de la Terre en lien avec l’Égypte et la représentation générale de la fécondité de ce territoire au cours du iie siècle ap. J.C. De plus, lorsque l’on observe l’iconographie d’Aegyptus sur les revers monétaires d’Hadrien, on s’aperçoit que celle-ci est à demi allongée sur le flanc, telle la représentation traditionnelle de Tellus. L’Égypte représente, à l’époque romaine, le « grenier à blé de Rome », il est donc tout naturel de mettre en avant, à travers la personnification provinciale, sa fertilité due essentiellement au Nil, présenté à travers sa faune et sa flore sur le panneau, comme à travers les paysages nilotiques fréquemment représentés dans l’art romain[48].

Il serait tentant de dire que le relief a été réutilisé dans un autre monument que celui d’origine mais, comme nous l’avons vu précédemment, nous ne pouvons pas savoir quel monument il aurait pu décorer sous Auguste, faute de connaissances sur l’architecture de la Malga. En ce qui concerne un éventuel réemploi, il est intéressant de faire un rapprochement entre la possible retouche du relief sous Hadrien et le monument à proximité duquel il a été retrouvé, l’aqueduc d’Hadrien[49].

À supposer que le relief de Carthage et celui d’Alger aient été retrouvés ensemble[50], soit les deux reliefs ont été réemployés, soit seule l’iconographie du relief de Carthage a changé tout en restant sur le même monument d’origine[51]. Comme il n’y a, dans le quartier de la Malga, que des vestiges de bâtiments hydrauliques, l’idée que le monument accueillant le relief de Carthage ait eu un lien avec l’aqueduc semble très intéressante. L’hypothèse émise par Léon Roches lors de son don était que le relief ait appartenu à un « nymphée qui terminait le grand aqueduc à Carthage, de même que la nymphée bien connue de Zaghouan en marquait le point de départ »[52]. Cette attribution très vite oubliée pourrait finalement s’avérer plausible, dans le cas d’un réemploi sur un autre monument que celui d’origine.

À l’origine, ce relief reprend clairement les thèmes de la propagande impériale retrouvée à Rome. Le commanditaire de cette représentation a voulu, par référence au modèle de l’Ara Pacis de Rome, mettre en avant les bienfaits de la mise en place de l’Empire et de son princeps, Auguste, légitimant ainsi sa position. Il serait donc tout naturel de retrouver ce relief dans un monument dédié à l’empereur. Mais la contradiction entre l’iconographie habituellement utilisée à cette période et celle ayant cours un siècle et demi plus tard, ainsi que l’anomalie remarquée sur le panneau à ce même emplacement, laissent présager que ce relief connut non pas une mais deux utilisations durant la période impériale. Contrairement à certains reliefs réutilisés en réemploi dans des fondations d’architectures, ce panneau, fut certainement utilisé dans un but décoratif après retouche. Ce changement d’une partie de l’iconographie est fortement intéressant, car il ne concerne pas le visage d’un empereur remplacé par un autre, comme on peut souvent le rencontrer[53]. Son iconographie, qui représentait à l’origine la fertilité de la Terre, met désormais clairement en avant la fertilité de la terre d’un territoire, celui de la province d’Égypte, à travers sa faune et sa flore. Cette allusion à la fertilité de l’Égypte est mise en avant dans le support monétaire frappé sous Hadrien, probablement effectué, avec la retouche du relief, lors de la mise en place de cette iconographie de l’abondance du territoire.

Appendices