You are on Érudit's new platform. Enjoy! Switch to classic view

De Gênes à Fukushima : perceptions et gestions du risque

La stratégie et la réponse de l’État byzantin aux risques d’invasions barbares (VIIIe-IXe siècles)

  • Vincent Tremblay

…more information

  • Vincent Tremblay
    Candidat au doctorat, Département d’histoire, Université de Sherbrooke

Cover of De Gênes à Fukushima, Volume 33, Number 1, Winter 2014, pp. 7-202, Cahiers d'histoire

Article body

L’Empire romain, à travers son histoire millénaire, fut un navire qui traversa bien des tempêtes, que ce soit au niveau politique, comme la chute de la République et l’instauration de l’empire (-32), au niveau social, lors de la sécession du mont Sacré (-494), voire au niveau religieux, avec l’instauration du christianisme comme religion légitime puis religion d’État (392). L’Empire romain tardif, puis l’Empire médiéval (que les historiens appellent byzantin pour le distinguer de son confrère antique), poursuivent cette histoire houleuse où l’État grec fut sauvé parfois in extremis, faisant face à de considérables dangers internes ou externes. Les invasions arabes, aux VIIe-VIIIe siècles, méritent pourtant d’être retenues comme la plus grande crise que Byzance eut à traverser au Haut Moyen Âge. Jadis un empire triomphant au temps de l’Antiquité tardive, l’Empire byzantin perdit en seulement quelques années la majeure partie de ses territoires et nombre d’armées furent mises sous le joug arabe. En conséquence, certains territoires fortement romanisés et christianisés depuis plusieurs siècles, comme l’Égypte, furent conquis par les armées musulmanes et sortirent à jamais de l’orbite romaine. Face à cette menace externe, l’empire fut contraint d’appliquer d’importantes réformes à son appareil étatique et militaire pour assurer sa propre survie.

Les conquêtes arabes et la stratégie politique byzantine face au danger d’extinction, aux VIIe-VIIIe siècles, seront au coeur de cet article. C’est à cette fin que nous mettrons en lumière, dans un premier temps, la chronologie des événements relatifs à la « crise arabe », à savoir la série d’invasions et de conquêtes militaires effectuées par les ennemis de l’empire.

Par la suite, nous soulèverons quelques questions se rapportant à la gestion militaire de la crise arabe par Byzance. Ces réformes sont les conséquences directes d’une réaction forcée de l’État grec suite à ses désastres militaires. En effet, la reprise de l’initiative byzantine passe par une refonte complète de l’armée, séparée en armées provinciales (themata) et armées impériales professionnelles (tagmata), qui permet aux Byzantins de reconquérir les territoires balkaniques et de freiner net l’avancée des Arabes à l’est.

Enfin, nous étudierons les réformes internes déployées par Byzance, c’est-à-dire les changements idéologiques, légaux et administratifs apportés par l’État suite aux invasions arabes. Il s’agira ici de démontrer que la gestion de crise byzantine ne peut simplement se résumer à un élan de réformes militaires. Les changements apportés à l’État et à la société byzantine furent beaucoup plus profonds. C’est pourquoi nous proposerons ici d’étudier les stratégies des empereurs pour stabiliser le pouvoir face à l’importante crise de légitimé causée par les pertes territoriales et les défaites militaires. Nous étudierons aussi les réformes juridiques que les empereurs ont apportées et qui permettent de redéfinir de nouvelles balises légales et sociales.

Le risque de disparition de l’Empire byzantin

L’Empire romain d’Orient, jusqu’au début du VIIe siècle, est certainement l’entité politique la plus puissante de la Méditerranée. Toutefois, les premières fissures apparaissent déjà à partir des années 565-600 alors que Constantinople est incapable de défendre adéquatement son immense territoire s’étirant du Proche-Orient à Gibraltar et du Danube au Nil.

En effet, la pression constante des adversaires de Byzance sur les frontières de l’empire engendre une grave crise militaire. Les armées romaines, épuisées et démoralisées après une sanglante guerre civile et de nombreuses défaites militaires, sont incapables de repousser les armées perses sassanides à nouveau sur l’offensive en Orient. De plus, de nouveaux arrivants sur la scène balkanique, comme les Avars et les Slaves, défont les armées du nord. Finalement, en 620, les Wisigoths s’emparent des dernières possessions romaines en terre espagnole.

L’empire, pour la première fois de son existence, lutte véritablement pour sa survie alors que des alliés perses et avars assiègent Constantinople en 626. Toutefois, une coordination déficiente de leur part permet aux Constantinopolitains de briser le siège[1]. Dès lors, la fortune revient aux Romains : l’empereur Héraclius Ier (610-641) est en mesure de reprendre l’offensive et d’infliger une sanglante défaite aux Perses en Asie mineure[2]. L’armée sassanide est pratiquement balayée, ce qui permet aux Byzantins d’occuper Dastagerd, la résidence du roi Chosroês[3]. En plus d’avoir remporté la guerre, Héraclius arrache toutes les possessions autrefois byzantines des mains de ses ennemis[4].

La victoire byzantine est totale, mais ne dure pas. En effet, en 633, les Arabes, nouvellement unifiés politiquement et religieusement avec la fondation de l’Islam, commencent leurs raids en Palestine. L’année suivante, en 634, ils défont le duc de Palestine, puis écrasent l’armée de l’Est. Bien qu’Héraclius parvienne à rassembler une grande force pour repousser les Arabes, celle-ci est défaite à son tour en 636 à la bataille de la rivière Yarmuk. Les guerriers du Croissant prennent ensuite la Syrie, la Mésopotamie, la Perse et l’Égypte où, en 640, ils anéantissent l’armée de Thrace[5]. La victoire éclatante d’Héraclius contre la Perse est totalement éclipsée par la force des armées du Croissant et leurs foudroyantes conquêtes territoriales.

La vague d’expansion du pouvoir arabe continuera de façon irrégulière pendant le reste du VIIe siècle, au détriment de Byzance. Les territoires micrasiatiques, s’ils ne sont pas totalement conquis, sont constamment affligés par les raids ennemis. De plus, la situation continue à dégénérer suite à la chute de Justinien II (705-711), dernier membre de la dynastie d’Héraclius, qui plonge l’empire dans un chaos politique caractérisé par une rapide succession de prétendants impériaux, laissant le champ libres aux armées arabes de pénétrer davantage en Asie mineure. En effet, au tournant du VIIIe siècle, les raids continuent sur une base annuelle et les forteresses byzantines de Cilicie tombent les unes après les autres[6].

Le danger arabe atteint son paroxysme en 717-718 alors que les armées musulmanes atteignent les murs de Constantinople. Pourtant, au même titre que lors du siège de 626, la bataille décisive est encore remportée par Byzance[7]. Cette fois, la capitale de l’Empire byzantin est farouchement défendue par le nouvel empereur et ancien général Léon III l’Isaurien (717-741).

Cette victoire est cependant sans lendemain alors que Léon III hérite d’un État byzantin fortement affaibli par les échecs militaires et les pertes territoriales, d’un peuple épuisé et démoralisé et d’une armée moribonde incapable de résister aux raids annuels. L’essor de la littérature apocalyptique, à cette époque, ne fait que démontrer à quel point le moral et la confiance des Byzantins ont chuté. En effet, les théologiens sont convaincus que l’Empire byzantin va bientôt s’écrouler, annonçant la fin du monde[8]. Leur constat est clair : les empereurs ont failli dans leur tâche de défendre Byzance, seul État digne d’exister sur Terre puisqu’il a été le seul à épouser la vraie religion chrétienne[9].

Ainsi, l’empire, aux VIIe-VIIIe siècles, connait une crise sans précédent tant sur le front militaire que politique et religieux. Le besoin de réformer l’État et de rénover ses institutions s’avère urgent et une gestion de crise efficace doit être déployée par les autorités centrales pour sauver leur empire du risque d’extinction. C’est pourquoi les empereurs sont contraints de revoir en profondeur les fondements de l’appareil militaire afin de permettre un retour du balancier en faveur des armées byzantines.

La crise militaire et la stratégie défensive de l’Empire byzantin

Il a précédemment été exposé que l’Empire byzantin, lorsque Léon III arrive au pouvoir en 717, est extrêmement réduit, vulnérable, et démoralisé. La défense du territoire est donc une nécessité qui va de pair avec la rénovation de l’État. En effet, l’armée byzantine, jadis maintes fois victorieuse, a été fortement mise à mal par les Arabes. Il importe donc, pour les empereurs byzantins, de revoir leur administration militaire pour à nouveau faire de l’armée romaine l’épée et le bouclier de la foi chrétienne. Dans cette section, nous étayerons le nouvel appareil militaire que les empereurs Léon III et Constantin V (741-775) ont déployé au VIIIe siècle. Même si la réforme militaire n’est pas seulement causée par les invasions arabes, nous défendons l’idée que c’est grâce à cette importante refonte de l’armée que Byzance fut en mesure de se défendre adéquatement contre les Arabes et enfin d’amorcer la contre-offensive.

La création des thèmes

Au niveau provincial, l’ancien système romain, qui prévalait jusqu’au VIIe siècle, était caractérisé par une stricte division entre pouvoir civil et pouvoir militaire[10]. Les armées romaines étaient divisées en deux groupes : les forces mobiles et les garnisons permanentes (limitanei) qui protégeaient les frontières de l’empire. Les limitanei étaient composées de soldats dont le recrutement était assuré par une conscription héréditaire et dont l’équipement était fourni par l’État[11]. De plus, sous Justinien (527-565), les armées de campagnes balkaniques et micrasiatiques furent regroupées sous le commandement de quatre maîtres de milice qui commandaient respectivement l’armée d’Orient, l’armée d’Arménie, l’armée de Thrace et l’armée d’Illyrie[12].

Cependant, le système que les sources décrivent au tournant du IXe siècle est très différent du système provincial romain. La cause de cette transformation est très certainement la chute des territoires byzantins sous le joug arabe. En effet, au milieu du VIIe siècle, alors que des provinces entières passent à l’ennemi, l’État byzantin instaure un nouveau système provincial axé sur la défense des dernières régions prospères de l’Empire[13]. C’est pourquoi, toujours au VIIe siècle, l’Asie mineure byzantine a été divisée informellement en un nombre de provinces militaires, appelées themata (thèmes), dont chacune regroupe plusieurs provinces romaines[14].

Initialement, les thèmes sont constitués d’un groupe de provinces sur lesquelles une armée est basée de façon permanente. Or, vers 730, ces commanderies militaires acquièrent une identité géographique fixe et à la fin du VIIIe siècle, elles sont dotées d’une administration militaire et fiscale (même si les anciens tracés romains continuent à exister), le tout supervisé par Constantinople[15]. En effet, le régime des thèmes (désignant la circonscription de l’administration provinciale, civile et militaire issue de l’ancien district militaire) n’est véritablement établi qu’au tournant du VIIIe siècle[16]. Les thèmes ne sont donc pas le résultat d’une politique impériale directe, mais le fruit d’une évolution administrative remontant aux invasions arabes, basées sur la stricte défense des territoires disputés. Toutefois, il est certain que les armées thématiques, sous le commandement des empereurs Léon III et Constantin V, ont été un des piliers importants de la reprise de l’offensive byzantine et ont très certainement aidé à mettre un frein définitif à l’avancée des arabes en Asie mineure.

Au niveau structurel, chaque thème est gouverné par un strategos qui, théoriquement, cumule les pouvoirs civils et militaires sur un territoire spécifique au sein duquel une armée est postée et recrutée[17]. Le thème est géré sur le plan fiscal par un protonotarios qui coordonne les besoins militaires avec l’administration fiscale[18]. Enfin, la justice thématique est assurée par un praitor (préteur), nom qui était autrefois associé au gouverneur d’une province romaine[19].

Les soldats thématiques, jadis les hommes des armées romaines redéployés en territoire contesté indépendamment de leur lieu d’origine et de recrutement, s’installent en permanence dans les régions couvertes par la commanderie à laquelle ils appartiennent[20]. On attend d’eux qu’ils se procurent eux-mêmes les éléments de base de leur équipement (armes, armure et, lorsque nécessaire, cheval)[21]. Ils sont tenus responsables du bon entretien de leur équipement qui est leur possession personnelle.

Ainsi, au tournant du VIIIe siècle, Byzance s’est dotée d’un nouvel appareil militaire défensif. L’empire, par cette importante batterie de changements militaires dans l’administration provinciale, a démontré une grande flexibilité. Cependant, le système des thèmes connaît d’importantes lacunes. Le régime prévoit une décentralisation militaire de même qu’un important degré d’autonomie pour les généraux byzantins (strategoi). En conséquence, plus d’un strategosa sera tenté, en s’appuyant sur son armée thématique, d’usurper le pouvoir impérial.

La crise militaire du VIIIe siècle

Selon Walter Kaegi, les interventions militaires dans la politique impériale pendant la période de formation des thèmes (650-717) sont les plus importantes en intensité et en fréquence de toute l’histoire byzantine[22]. L’historien affirme de surcroit que la désobéissance thématique s’explique par l’infériorité numérique des armées byzantines face aux Arabes, obligeant le gouvernement à transférer de part et d’autre du Bosphore des troupes de Thrace ou d’Anatolie[23]. Plus précisément, c’est la concentration de larges troupes d’Asie aux Balkans (et vice-versa) en vue de faire campagne qui crée des opportunités pour les rébellions militaires puisque presque la totalité de l’armée byzantine échoue entre les mains d’un seul strategos[24]. Par contre, il est faux d’affirmer que la création des thèmes est la cause directe de la contestation militaire au pouvoir impérial byzantin. Jadis, d’importantes révoltes armées ont bouleversé le pouvoir romain et byzantin pendant le Haut Moyen Âge, mais le paroxysme est survenu à la suite des invasions arabes. Cela dit, le développement des thèmes militaires a joué un rôle indirect dans l’essor des rébellions militaires puisqu’il a influencé la forme et la direction des révoltes[25].

Bien que l’empereur Léon III lui-même doive son trône à une usurpation militaire réussie[26], il s’est avéré incapable de mettre un terme au problème de dissidence des strategoi. En effet, le règne de Léon III, comme l’écrit le moine et chroniqueur Théophane le Confesseur[27], connaît son lot de troubles militaires, mais aucun n’est plus grave que la révolte d’Artavasde, qui tenta de voler le trône à son fils, l’empereur Constantin V.

La mort de Léon III (741) permet au curopalate Artavasde[28] de se rebeller contre l’empereur Constantin V et de saisir la capitale. Or, ce dernier, supporté dans cette guerre civile par les thèmes des Thracésiens (Anatolie de l’Ouest) et des Anatoliques (Anatolie centrale), assiège la capitale et défait Artavasde en 743[29]. Cette violente guerre civile marque le paroxysme de la dissidence des armées thématiques qui n’hésitèrent pas à s’entre-déchirer pour se disputer le trône impérial.

La création des armées impériales, les tagmata

La solution au problème des rébellions militaires fut trouvée par Constantin V. En effet, on doit à cet empereur la plus importante réforme militaire du VIIIe siècle : la création d’une armée professionnelle indépendante et postée à Constantinople appelée tagmata (régiments).

La création d’une garde armée impériale n’est pas nouvelle en soi : l’empereur Héraclius avait créé vers 620 l’Obsequium, une force de campagne mobile et une garde personnelle loyale[30]. Toutefois, il revient à Constantin V d’avoir fusionné les unités palatines formées de corps professionnels en régiments (tagmata) directement redevables au pouvoir impérial et non à un strategos. La création de ces unités ne relève pas d’une stratégie militaire générale, mais bien d’une volonté de renforcer la position de l’empereur à Constantinople[31]. Enfin, Constantin V ne se borne pas à créer une garde symbolique, mais bien une armée d’élite, loyale, payée et contrôlée directement à partir de Constantinople, faisant ainsi contrepoids aux forces thématiques et aux puissants strategoi[32].

Six régiments sont ainsi créés, trois régiments sénior (Scholae, Exkoubitores, Arithmos), formant des unités de cavalerie lourde d’élite, et trois régiments junior (Numera, Teikhè, Optimates)[33]. Ces derniers régiments n’accompagnent pas l’armée en campagne, mais servent de garnison permanente à Constantinople.

Les tagmata seniores deviennent rapidement la division d’élite des armées de campagne. Quoique jamais très larges, leur paie et discipline sont meilleures que celles des unités provinciales[34]. De plus, les soldats des tagmata sont généralement des mercenaires byzantins ou barbares, contrairement aux armées thématiques recrutées localement[35]. Finalement, le rôle militaire des tagmata deviendra de plus en plus important lors des siècles suivants. En effet, alors que les armées thématiques adopteront un équipement plus léger, seules les tagmata seniores de Constantinople formeront des troupes de cavalerie lourde[36].

Il est certain que l’armée professionnelle de Constantin V a joué un rôle dans l’importante activité militaire déployée pendant son règne. Au niveau de sa politique militaire, l’empereur continue et intensifie sur le front arabe les ripostes byzantines. L’efficacité de ses armées permet également à l’empereur de sauvegarder les possessions byzantines dans les Balkans et même d’inaugurer une série d’offensives contre les Bulgares, prouvant l’efficacité des themata et de ses tagmata[37].

Au cours du règne de Constantin V, pas moins de neuf expéditions sont montées dans le territoire bulgare et trois campagnes se soldent par des victoires héroïques[38]. Des combats menés en Macédoine permettent également de réimposer la suprématie byzantine dans le sud des Balkans[39]. Même si, ultimement, Constantin V ne peut annexer ou conquérir le Royaume bulgare, la réaffirmation du pouvoir byzantin dans les Balkans du Sud et du centre permet d’établir une frontière stable et solide entre les deux États et de protéger durablement les territoires clefs de l’empire[40].

Sur le front oriental, le règne de Constantin V coïncide avec la révolution abbasside au sein du monde arabe. Pour cette raison, la dynastie arabe des Omeyyades détourne son attention de l’Asie mineure, permettant une reprise de l’offensive militaire byzantine[41]. Constantin V en profite pour amorcer une politique de dépeuplement des zones frontalières afin de créer un no man’s land à travers lequel les raids arabes seraient plus difficiles[42]. De plus, en 742, les forces byzantines assiègent et détruisent la forteresse clef de Sozopetra, un succès répété l’année suivante[43]. La stratégie orientale de Constantin V, contrairement à sa politique balkanique, n’est pas de conquérir des territoires micrasiatiques, mais de détruire les fortifications arabes et de dévaster la région afin de créer une zone désertique que les troupes islamiques auraient de la difficulté à traverser[44].

Entre 740 et 770, plusieurs expéditions sont montées contre les forteresses d’Arménie, de Mésopotamie, de Syrie du Nord et de Cilicie, et malgré certains revers, les troupes byzantines sont généralement victorieuses. On peut ainsi conclure que durant le règne de Constantin V, la frontière orientale de l’Empire byzantin atteint un important degré d’équilibre, favorisé par la chute des derniers califes omeyyades, plus occupés à mater les querelles intestines qu’à continuer les spectaculaires conquêtes de leurs prédécesseurs[45]. Les luttes frontalières ont certes continué, mais la défense byzantine s’est avérée particulièrement efficace : le territoire impérial, sous Constantin V, est farouchement défendu par les armées thématiques et les tagmata, la frontière arabo-byzantine se stabilise enfin et aucune armée arabe n’assiégera désormais Constantinople[46].

La crise politique et le retour de la légitimité impériale

Si la gestion de la crise arabe s’est d’emblée manifestée par une importante refonte du système militaire permettant aux Byzantins de reprendre le dessus sur les Arabes, il est faux de croire qu’elle s’est réduite à cette seule sphère. En effet, les revers militaires de l’État byzantin imposent également un remaniement important du pouvoir impérial puisque le prestige des empereurs a aussi été fortement ébranlé face à l’ennemi arabe. Dans cette section, nous étudierons les efforts déployés par Léon III et Constantin V pour fonder le pouvoir impérial sur des bases solides et légitimes. Pour ce faire, nous étayerons trois démarches de légitimation des empereurs isauriens qui, selon nous, sont les plus manifestes de la volonté impériale de restaurer le prestige et l’ordre impérial en réponse aux catastrophiques revers du VIIe siècle : la succession dynastique, les prouesses militaires et le respect de la loi.

La succession dynastique

Comme il a été démontré plus tôt, la période suivant les invasions arabes rime également avec l’importante dissidence militaire face au pouvoir impérial. En effet, cette anarchie, qui mena à la chute de la dynastie des Héraclides et, ultimement, à l’arrivée au pouvoir de la dynastie isaurienne, a été causée par l’accroissement du poids politique des armées byzantines[47]. Cette influence du militaire sur le pouvoir central atteint son apogée avec la violente déposition de l’empereur Justinien II (685-695, 705-711),[48] dernier membre des Héraclides, provoquant une importante crise de légitimité impériale, une flambée de rébellions militaires et une violente guerre civile qui a fait et défait les empereurs[49].

L’absence d’une règle de succession, comme la règle de primogéniture en Occident, explique en partie l’anarchie politique byzantine causée par la chute des Héraclides. Certes, certains empereurs réussirent à stabiliser leur pouvoir et fonder une dynastie, mais l’héritage de l’empire de père en fils n’est habituellement que le fruit d’un concours de circonstances, voire de la poursuite hasardeuse d’une destinée individuelle[50]. En outre, Byzance voit l’empire comme une magistrature (qui n’a jamais perdu l’aspect de sa fonction suprême romaine), soit l’office au sommet de l’administration civile et militaire. Cette magistrature demeure ouverte aux méritants du moment que le candidat soit romain, chrétien et libre. Tout droit héréditaire est ainsi impossible[51] et plus d’un général, se jugeant apte à s’investir de la magistrature impériale, risqua l’usurpation.

Cela dit, même si Byzance exclut le caractère héréditaire du pouvoir impérial, on note tout de même une importante volonté de la part de Léon III d’instaurer une dynastie durable. En effet, l’empereur fait couronner son fils très tôt, à l’âge de deux ans, durant son propre règne et sous un pompeux cérémonial[52]. De plus, Léon associe Constantin V au pouvoir impérial dans la préface de son nouveau code légal, l’Eklogè, même s’il n’a pas joué un rôle important dans la publication du code en question[53]. Finalement, Léon effectue plusieurs changements majeurs au niveau de la numismatique, dont celui de faire figurer au revers des nomismata (pièces d’or) le portrait de son fils, le préférant au signe habituel de la croix. Ces trois exemples démontrent la volonté sans équivoque de Léon III de faire la promotion d’une succession dynastique, et ce, via tous les médias[54]. Ainsi, en annonçant publiquement et unilatéralement son successeur désigné, Léon a tenté de contrecarrer les prétentions de ses rivaux face à lui-même et son fils.

L’emphase sur la victoire impériale

Outre l’emphase mise sur l’idée d’une stabilité impériale assurée par une succession dynastique, il a été nécessaire pour Léon III de renforcer l’autorité impériale, ce qu’il a fait de plusieurs façons. Un des éléments cruciaux sur lequel s’est basé le pouvoir est le retour de la victoire sur le champ de bataille. En effet, une défense victorieuse et efficace de l’empire participait à la restauration du prestige impérial à l’intérieur.

Pour les Byzantins, les armées romaines représentent la ligne de front du monde orthodoxe[55]. L’empereur est représentant de Dieu sur Terre, choisi par lui[56], et sa tâche est de défendre l’orthodoxie du peuple élu (les Byzantins) à travers une politique vertueuse[57]. Les défaites répétées, parce qu’interprétées comme une incapacité des empereurs à défendre les vrais chrétiens, minent la légitimité impériale, qu’il importe de restaurer pour assurer une défense efficace, une reprise en main de l’empire et une gestion efficiente du risque arabe.

Les empereurs isauriens, au VIIIe siècle, s’avérèrent d’excellents soldats. De ce fait, l’emphase sur la victoire a été un élément important de l’agenda politique impérial. On assiste donc à une recrudescence des cérémonies célébrant la victoire militaire et l’idéologie impériale sous diverses formes d’expression rituelle, comme les entrées triomphales dans Constantinople, les supplications, les actions de grâce, les spectacles et les courses de chevaux, les pièces commémoratives, etc[58]. Certes, le triomphe byzantin est fortement inspiré des victoires romaines et le lien entre victoires médiévales et antiques est évident, même pour un Byzantin, conscient qu’il s’agit là de traditions héritées de l’ancienne Rome[59]. Cela dit, les triomphes byzantins déployés sous les Isauriens diffèrent de ceux de leurs homologues antiques. On note par exemple une intensification du cérémonial chrétien (liturgie, victoire associée à la Vierge), puis une dissolution de l’ancien monopole impérial de victoire au profit des généraux de l’empire[60].

Constantin V surpasse son père dans sa volonté de présenter comme pérennes ses triomphes. Par exemple, l’empereur, après avoir remporté la guerre civile contre Artavasde, souligne sa victoire sur les usurpateurs en grande pompe, alliant courses de chevaux traditionnelles à l’Hippodrome et humiliation publique des vaincus[61]. Également, deux fois pendant son règne, Constantin V célèbre ses succès militaires contre les Bulgares avec arrivée dans la capitale en armes accompagné de l’armée et de prisonniers de guerre. De plus, plusieurs éléments antiques figurent au triomphe, comme l’acclamation par les factions de l’Hippodrome (les dèmes, représentant le peuple), l’exécution des prisonniers, les courses de chevaux puis l’étalage du butin de guerre[62]. Les nombreuses victoires de l’empereur, additionnées à son effort pour les célébrer et les commémorer, lui accordent l’image posthume de l’empereur-soldat par excellence[63]. Constantin V fait également un effort de propagande considérable pour associer son règne à une lignée de chefs illustres remontant à Constantin Ier (306-337). Ainsi, pendant la guerre civile l’opposant à Artavasde, l’empereur fait frapper des devises particulières sur lesquelles il apparaît vêtu comme Constantin Ier. Le but visé était de créer un antagonisme entre lui, le « nouveau Constantin », et son adversaire dépeint en Maxence, destiné à être vaincu[64]. Dans le même ordre d’idées, l’empereur accélère les réparations urbaines à Constantinople, encore une fois pour associer son règne à celui de Constantin Ier, grand bâtisseur et fondateur de la cité impériale. C’est pourquoi l’empereur n’hésite pas à inscrire sur un des bâtiments réparés le célèbre IX XC NIKA (Jésus Christ vainqueur) une phrase associée à Constantin Ier et à sa victoire du pont Milvius, et évoquant de manière générale la victoire impériale[65].

La réforme de la loi

Certes, le retour de la victoire sur le champ de bataille et l’effort pour la commémorer ont été des éléments capitaux de l’agenda politique de Léon III et de Constantin V, comme le démontre l’emphase mise sur les faits d’armes au moyen de bâtiments commémoratifs et des cérémonies. La victoire remplissait ainsi ce double objectif de défendre l’empire contre les Arabes et de stabiliser le pouvoir. Pourtant, c’est dans un empire très différent que se sont illustrés militairement Léon III et Constantin V. En effet, la chute des territoires romains a causé une pléiade de changements dans les rapports entre les individus et la société en général. Dans cette section, nous démontrerons que la gestion de la crise par les empereurs s’est aussi manifestée par une révision importante de la loi qui a permis de fixer sous un cadre légal les changements sociaux byzantins. Il importe ici de nuancer l’analyse de la gestion de crise des empereurs, qui ne se sont pas limités à réformer le politique.

Tel que mentionné plus haut, on doit à Léon III la promulgation d’un nouveau code juridique appelé l’Eklogè tônnomôn (synthèse des lois)[66]. Les principaux objectifs de l’Eklogè sont de fournir un manuel légal dont le contenu est adapté à la réalité du VIIIe siècle, d’instaurer un droit contemporain et mieux adapté à la réalité très chrétienne de l’empire et de remplacer l’archaïque Codex Iuris Civilis (Code Justinien), jugé trop lourd et difficilement accessible. Toutefois, le document légal des empereurs isauriens n’est pas voué à éradiquer le précédent Code Justinien, mais bien à le réviser et le rendre plus « humain ».[67]

Cette réforme légale est un témoin important de la nécessité de revoir les rapports sociaux et juridiques dans le monde byzantin. En effet, les invasions arabes ont rompu les bases de l’ancienne société romaine et forcé Byzance à se renfermer sur elle-même pour survivre[68]. C’est une société nouvelle, coupée de son héritage antique, que l’on retrouve au sein des frontières byzantines. En conséquence, de nombreux préceptes légaux hérités de la Rome païenne n’avaient plus leur place dans un empire chrétien et oriental. L’Eklogè se fait donc l’écho des changements sociaux que Byzance a connus depuis l’empereur Justinien (527-565), changements en grande partie dus à une pénétration accrue de l’éthique chrétienne dans la société byzantine[69].

Les changements sociaux les plus notables impliquent une importante diminution de la patria potestas (puissance paternelle), relique d’un pouvoir hérité de Rome qui accordait au père de famille le droit de vie ou de mort sur ses enfants, femme et esclaves[70]. Parallèlement, on remarque une augmentation considérable des droits des femmes et des enfants. Également, le mariage jouit d’une plus grande protection légale. Sur un autre plan, la forte christianisation de la société byzantine par rapport à la culture de l’Antiquité tardive transforme les peines criminelles, modifiées selon un esprit de philanthropie. L’Eklogè adoucit ainsi les lois criminelles, privilégiant la mutilation à la peine de mort, suivant la coutume vétérotestamentaire[71].

Au niveau du pouvoir impérial, l’Eklogè est très régulateur et critique, et il marque une volonté de défendre à tout prix la loi, qui est le fondement de la volonté de Dieu et l’autorité de l’empereur décrétée par lui[72]. Sous le règne de Léon III, la loi est un don de Dieu qu’il faut à tout prix respecter : « Notre Dieu, le Seigneur et artisan de toutes choses, Qui créa l’homme et lui accorda la libre volonté, lui donna la loi pour l’assister, par cette loi établissant toutes les choses qui doivent être faites et qui doivent être abhorrées […][73] ». Ainsi, l’emphase et l’importance de la loi héritée du monde divin sont tout à fait manifestes dans l’Eklogè. Non seulement la loi y est présentée comme une composante essentielle d’une administration huilée et comme le fondement des rapports justes entre individus, mais elle est également un don divin qu’il faut défendre contre le spectre de la corruption[74]. L’extrait suivant se fait écho de ce concept de loi divine et marque l’importance pour le pouvoir impérial de la respecter et de la défendre :

Comme Dieu nous [l’empereur] a accordé le pouvoir de la souveraineté, comme Il lui a convenu, prouvant ainsi notre amour révérenciel envers Lui, en nous commandant de guider le troupeau des fidèles, nous ne voulons rien d’autre que d’être meilleurs ou plus dignes de Sa confiance de nous voir gouverner, avec discernement et justice[75].

La justice est donc un important pilier de la légitimité de l’empereur face à Dieu qui, en tant que son représentant ici-bas, doit s’assurer que son royaume terrestre est à l’image de la cité céleste, c’est-à-dire ordonné.

L’idée d’une restauration d’un État fondé sur le droit est un élément important de l’agenda politique de Léon III. L’extrait suivant, toujours tiré de l’Eklogè, met l’emphase sur les responsabilités d’un bon empereur, à savoir défendre les plus humbles, défendre le territoire byzantin et remettre sur pied l’ancienne administration (romaine)[76]:

Nous [l’empereur] nous efforçons de servir Dieu qui nous a confié notre sceptre ; avec ces armes, par Sa force, nous nous proposons de résister résolument à l’envahisseur, nous avons l’intention de faire prospérer et d’assurer la bonne conduite du troupeau, qui porte le signe du Christ, attachés à nous autres modestes gens, par Son autorité, nous espérons restaurer l’ancienne administration de la justice pour le bien commun [Commonwealth][77].

Le nouveau code juridique peut donc être interprété comme un puissant manifeste sur le devoir impérial de défense du peuple byzantin, par la force et la justice, pour ainsi revenir à l’âge d’or romain.

La réforme de la loi est un excellent indicatif d’une société byzantine transformée au lendemain des conquêtes arabes. L’instauration d’un nouveau code légal s’inscrit à la fois dans une initiative des empereurs de restructurer l’État et dans une volonté de baliser les nouveaux rapports sociaux déployés par la société byzantine du VIIIe siècle, orientalisée et christianisée. De plus, elle démontre la politique impériale de restaurer le prestige antique de leur empire. À ce titre, l’Eklogè et la refonte de la loi des Isauriens sont deux des moyens qu’adopta Byzance afin de gérer les répercussions de la crise arabe sur le plan social et politique.

En conclusion, les invasions arabes ont été une expérience traumatisante pour la société et l’État byzantins. L’empire fut obligé de revoir considérablement ses structures et sa stratégie militaires pour repousser les armées ennemies, occupant constamment le territoire byzantin. De plus, comme le prestige du pouvoir avait été durement affecté par l’incapacité des empereurs à protéger le royaume de Dieu sur Terre et le peuple élu byzantin, il fallait à tout prix restructurer l’État autour d’une image forte et stable du pouvoir impérial en proposant une rhétorique dynastique et en mettant l’emphase sur les victoires militaires et le respect de la loi héritée de Rome et de Dieu.

Grâce à une gestion de crise efficiente, réalisée notamment avec l’introduction des réformes sociopolitiques nécessaires, les empereurs isauriens ont réussi à sortir leur empire de l’anarchie causée par la chute du prestige impérial et à défendre efficacement Byzance avec une armée rénovée. Ainsi, contrairement à ce que les écrivains apocalyptiques byzantins craignaient, l’empire ne glissa pas vers la ruine, mais plutôt vers un âge d’or médiéval caractérisé par d’éclatantes victoires militaires, l’essor d’une religiosité unique basée sur l’adoration et la vénération des images religieuses et une renaissance des arts et des lettres. Bien que la dynastie isaurienne ne jouisse pas d’une réputation historique aussi imposante que celle des Macédoniens, associés à l’apogée de Byzance, il est clair que les réformes sociopolitiques et militaires mises en place sous les empereurs Léon III et Constantin V constituent les bases solides d’un empire voué à survivre jusqu’à l’avènement des Ottomans.

Appendices