Histoire d’émotions : saisir les perceptions, penser les subjectivités

Une violence sous silence : le bombardement de la France par les Alliés[Record]

  • Victor Bissonnette

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  • Victor Bissonnette
    Étudiant au doctorat, Université du Québec à Montréal, Département d’histoire, Canada

Dans leur combat contre l’Allemagne, les forces aériennes alliées (britanniques et américaines) ont fortement bombardé la France pendant la Seconde Guerre mondiale. Cette violence exercée envers un peuple « ami » a entraîné des milliers de victimes civiles et causé des dévastations considérables. Or, un certain silence a prévalu dans la société française à ce sujet jusqu’à tout récemment. Cet article présente une grille d’analyse élaborée à partir des observations de certains historiens qui sera employée dans notre projet de recherche pour étudier ce silence. Certaines d’hypothèses contextuelles qui peuvent l’expliquer et orienter les recherches sont présentées. L’histoire de la Seconde Guerre mondiale laisse peu de place au bombardement de la France par les forces aériennes alliées (britanniques et américaines). Pourtant, cette offensive stratégique contre l’occupant allemand a été considérable. S’en sont suivies des destructions importantes, mais surtout, ces bombardements ont fait de 50 000 à 70 000 morts, ce qui représente environ le quart des victimes du conflit pour la France, dont le total est évalué à 264 000. Pourtant, si les autres catégories de victimes—déportés, fusillés, prisonniers, résistants, juifs—ont trouvé leur place dans l’expression de la mémoire française, les victimes des bombardements alliés sur le pays ont fait l’objet d’un « silence » au niveau national jusqu’à un éveil observable au début de la présente décennie. Après la présentation d’une grille d’analyse des silences en société élaborée par certains historiens, il sera question de l’absence du sujet dans l’historiographie française et, dans une perspective plus large, de la même omission dans la littérature, le cinéma et les manuels scolaires. Ainsi sera présentée une première ébauche de notre projet de recherche doctorale sur les causes possibles d’un tel silence de quelque 70 ans en France. L’État en est-il responsable ? Ce choix est-il délibéré ? Les motivations en sont-elles avant tout individuelles ? Suite à « l’étrange défaite » de juin 1940 et l’occupation du pays par les Allemands, la France est présumée être exclue des combats. C’est du moins ce que considère le nouveau gouvernement qui s’installe à Vichy sous la direction du maréchal Pétain. « Travail, famille, patrie » remplace alors les valeurs républicaines de « Liberté, égalité, fraternité » et la France s’engage dans une collaboration d’État avec l’Occupant. Cela signifie notamment que ses ressources industrielles sont mises à la disposition de l’Allemagne. Cette dernière prend possession du littoral français pour avoir un accès direct à l’Atlantique. L’attaque par les Alliés de cibles en France devient donc nécessaire. Les Britanniques d’abord, dès 1940, suivis par les Américains à partir de 1942, ont utilisé le bombardement stratégique, seule arme dont ils disposaient pour frapper l’ennemi sur le continent, notamment en France. Fortement touché, le pays a reçu 22 % du tonnage de bombes lâchées par les Alliés sur l’Europe pendant la guerre. Souvent maladroites, ces opérations n’ont pas manqué de toucher les civils et des bâtis qui n’avaient rien à voir avec leurs objectifs. C’est l’ensemble du territoire français qui est concerné. Au-delà des villes portuaires de Lorient ou de Brest par exemple, bases des sous-marins allemands dont l’attaque intensive était attendue, bien d’autres centres urbains majeurs du pays ont subi une grande violence. C’est le sort de villes comme Nantes, Caen, Le Havre et Marseille, pour n’en nommer que quelques-unes. Beaucoup de petites municipalités ont aussi été fortement touchées, voire parfois presque totalement détruites. Les bombardements stratégiques effectués par les Alliés ont donc été un événement majeur de la ...

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