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Histoires de vie pour donner envie d’innover, voilà qui pourrait être un titre alternatif à cet ouvrage de Louis Jacques Filion. C’est un ouvrage tout public, sans distinction d’âge et surtout de connaissances préalables à l’innovation et à l’entrepreneuriat. Le défi que se lance l’auteur de cet ouvrage est de donner envie à tout le monde de devenir innovationiste voir agent d’innovation. Pour reprendre les définitions de l’auteur, un innovationiste est une personne qui s’intéresse au monde de l’innovation. Un agent d’innovation est une personne engagée dans des activités d’innovation. Évidemment, pour devenir agent d’innovation, il faut d’abord avoir une attirance pour l’innovation sous une forme ou une autre (nouveaux produits, nouveaux services, nouvelles organisations, etc.). Ainsi, initier les lecteurs à l’innovation, en faire des innovationistes, c’est créer un terreau fertile qui permettra par la suite d’obtenir une belle éclosion sous la forme d’agents d’innovation. Comme dans un jardin à la française, il n’y a pas une seule variété de jolies fleurs, mais plusieurs. Louis Jacques Filion en retient trois : les entrepreneurs, les facilitateurs et les intrapreneurs.
L’agent d’innovation, le plus simple à définir, car le plus connu, est certainement l’entrepreneur. L’entrepreneur (homme ou femme) conçoit l’innovation, mais son action ne s’arrête pas là : il ou elle crée une entreprise pour produire et commercialiser l’innovation et se donner ainsi les moyens de concevoir de nouvelles innovations, d’entreprendre davantage.
Pour faire grandir l’entreprise, ces entrepreneurs n’agissent pas en solitaires. Ils sont aidés dans la mise en oeuvre de leur vision, de leurs projets, par des agents d’innovation qui mettent en place des processus et une structure capable de « tenir le coup », de répondre aux aspirations de croissance. Il s’agit là des facilitateurs. Ces derniers sont parfois spécialisés dans une activité (finance, marketing, droit, etc.), mais le plus souvent ce sont de véritables couteaux suisses capables de s’adapter aux nouvelles situations et surtout qui permettent à l’entreprise et à ses membres d’évoluer. Ils sont les opérationnels, les faiseurs, ils sont créatifs dans leur domaine, participent parfois à la stratégie générale de l’entreprise, mais ce n’est pas leur rôle principal. Une fois que l’entrepreneur a donné une vision, ils sont là pour concrétiser les choses (et parfois permettre à l’entrepreneur de rester en phase avec la réalité physique, économique du monde qui les entoure).
Enfin, la dernière catégorie, qui a été largement décrite dans d’autres ouvrages, est celle des intrapreneurs. Leur spécificité est d’être agents d’innovation au sein de structures déjà existantes, en cherchant à les renouveler de l’intérieur. Ils sont mi-entrepreneurs, mi-facilitateurs, leur particularité vient de l’environnement organisationnel dans lequel ils se trouvent. Ils savent créer des opportunités au sein d’organisations qui sont grippées par des règles, routines et pratiques historiques. Les intrapreneurs savent apporter un bain de jouvence aux structures existantes ankylosées.
Alors, comment intéresser le lecteur à l’innovation, en faire au moins des innovationistes, et pourquoi pas donner l’envie d’être un vrai agent d’innovation ? Pour cela, l’auteur narre la vie de six personnes : deux entrepreneurs, deux facilitateurs, deux intrapreneurs (même si certains ont plus d’une casquette et pourraient, à différents moments de leur vie, justifier des trois titres tant leur vie professionnelle est animée). Leurs parcours de vie et leurs ambitions sont sources d’inspiration.
Ces six agents d’innovation sont :
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une femme entrepreneure : Gabrielle Chanel, dite Coco Chanel, que l’auteur décrit comme la première femme à avoir créé une entreprise à portée mondiale. Elle dynamisera la mode féminine et incarnera l’image de la femme de son époque. Le récit dévoile ses origines, ses premiers succès, la recherche de financements pour développer ses activités, ses liens avec les artistes pour dépasser l’univers de la mode, les collaborations avec des industriels et les péripéties autour d’un parfum devenu mythique ;
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un homme entrepreneur : Alain Bouchard, bien connu au Québec grâce aux magasins Couche-Tard, mais moins connu dans les autres zones francophones (à tort). Ce chapitre montre comment en observant, puis en réalisant une grande quantité de petites modifications, de petites innovations, il optimise le secteur de la distribution et parvient à créer l’un des plus grands réseaux commerciaux au monde ;
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Réal Plourde, un facilitateur, participe lui aussi à l’aventure Couche-Tard. Ce cas très intéressant montre la complémentarité entre un entrepreneur (Alain Bouchard, le chapitre précédent) et un facilitateur ;
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Pierre Nelis, facilitateur dans la technologie, participe au développement de Softimage (spécialiste des logiciels de traitement de l’image et vidéo), passe par Microsoft et finalement développe un centre d’innovation pour conseiller notamment les PME ;
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Elmar Mock, qui connaît d’abord une vie d’intrapreneur puis d’entrepreneur, le chapitre décrit comment il a contribué de manière notable à l’horlogerie suisse et a ensuite créé une entreprise de conseil très atypique. Ce cas d’intrapreneur montre comment, à deux reprises, une personne peut dynamiser (et sauver) une entreprise, voire une industrie. Ce chapitre explique également qu’avant de connaître le succès, de copieuses années d’investissement sont nécessaires, parfois jalonnées de doutes, et qu’il faut savoir accepter de nombreux échecs ;
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Emerson de Almeida, intrapreneur institutionnel, dont le témoignage montre les difficultés rencontrées par les intrapreneurs au sein des administrations.
Quelques remarques sur la lecture de ces six récits de vie
Les six chapitres de récits de vie sont construits sur un modèle assez proche : une première partie sur la naissance, la vie familiale (les études ou l’absence d’études), les débuts, les rencontres, la création d’un écosystème de connaissances (d’affaires), les succès (et souvent les échecs, car la vie d’entrepreneur n’est pas un long fleuve tranquille), les remises en cause et les leçons apprises pour chaque cas étudié. Chaque chapitre se termine également par des questions de réflexion qui permettent de revenir sur les spécificités de la personne, mais surtout sur ce qu’elle a créé, comment elle l’a créé, avec une question récurrente : vous verriez-vous travailler avec un tel entrepreneur, facilitateur, intrapreneur ?
Ces six agents d’innovation sont fort bien choisis, ils permettent de donner deux exemples pour chaque catégorie retenue par l’auteur (entrepreneur, facilitateur, intrapreneur). Ils mêlent les époques (Coco Chanel couvre la période 1883-1971, tandis que d’autres sont encore actifs aujourd’hui, même si la plupart des exemples sont à leur apogée dans les années quatre-vingt-dix et début deux-mille) et couvrent différentes industries (textile, distribution alimentaire et non alimentaire, haute technologie, enseignement…). Ces choix d’industrie sont d’ailleurs très appréciables. Trop souvent, l’innovation est cantonnée à des secteurs de haute technologie, où tous les arguments tournent autour des brevets, et si vous n’êtes pas ingénieur ou chercheur spécialisé dans le domaine, vous n’avez aucune chance de réaliser un parcours de réussite comme innovateur. Or, Louis Jacques Filion montre bien que l’on peut être agent d’innovation dans toutes les industries, même celles qui présentent a priori une très petite valeur ajoutée, des métiers basiques que l’on peut exercer sans diplôme sont des terreaux pour l’innovation. C’est le cas par exemple de la chaîne de boutiques Couche-Tard.
Sans divulgâcher le contenu de ces récits de vie, soulignons quelques points communs. Aucun des six agents d’innovation ne naît riche, beaucoup d’entre eux sont même issus de familles sans aisance économique, voire franchement dans le besoin. Les années d’enfance et d’adolescence financièrement démunies sont pour beaucoup une source d’inspiration. Pour Coco Chanel, elle y puisera la rage, source de sa créativité. Pour Alain Bouchard, les déconvenues financières de son père font qu’il savait qu’un jour il deviendrait entrepreneur : « Je ferai prendre de la croissance à mon entreprise, parce qu’après ce qui est arrivé à notre famille, nous avions une revanche à prendre et j’étais déterminé à la réaliser. »
On y apprend bien sûr que l’agent d’innovation est persévérant et ne compte pas ses heures. Pour Pierre Nelis, cela peut aller jusqu’à se rendre malade. Le chapitre qui lui est consacré permet d’ailleurs quelques réflexions sur le stress et sa gestion. On retrouve le même engouement pour le travail et le besoin de concentration sur l’activité dans le récit sur Coco Chanel (lorsqu’elle travaille, elle devient une autre personne, et elle met dans tout un sérieux plus grand que ce que la tâche ne requiert pas réellement).
La responsabilité est aussi un fil rouge. Pour Alain Bouchard : « Tout ce que j’ai fait et que je fais encore aujourd’hui devient ma responsabilité. » Cette responsabilité envers soi-même, mais surtout envers les autres, nécessite une gouvernance adaptée (c’est souvent le rôle des facilitateurs de la mettre en place). On retrouve ce besoin de transparence chez Inno-centre dans le chapitre sur Pierre Nelis ou dans le fonctionnement atypique de Creaholic par Elmar Mock.
La taille est quelque chose qui revient aussi souvent. D’une part, les agents d’innovation remarquent que les petites structures n’ont pas les moyens ou n’osent pas faire appel à des services spécifiques pour les aider à croître (Inno-centre et Creaholic partagent ce constat, le lecteur pourra aussi voir le chapitre d’Emerson de Almeida sur la création de l’école FDC, qui permet à des structures plus modestes de se tourner vers le management international et d’améliorer leur exportation). Pour les entrepreneurs ou les facilitateurs comme Réal Plourde au sein de Couche-Tard/Circle K, c’est bien sûr la croissance de leur entreprise qui les motive, qu’elle soit organique ou par acquisition (commencer avec une boutique, puis deux, et finir à la tête d’un groupe de plusieurs milliers de sites).
Que le lecteur se rassure, le fait qu’il n’y ait qu’une seule femme entrepreneure ici tient uniquement à la recherche de l’équilibre entre les trois catégories (entrepreneur, facilitateur, intrapreneur) et à la variété des industries. C’est d’ailleurs cette recherche d’équilibre qui est l’une des forces de l’ouvrage, notamment en mettant en avant les facilitateurs, une catégorie souvent ignorée. De nombreux travaux montrent qu’un entrepreneur, notamment si son innovation est radicale, peine rapidement à faire survivre sa structure et a besoin d’autres personnes pour l’aider. Qu’ils soient internes à l’entreprise (les facilitateurs de Filion) ou externes (ce que certains appellent parfois les knowledge angels, « anges de la connaissance »), ils permettent aux entreprises d’acquérir les compétences opérationnelles qui leur manquent pour assurer leur stabilité et leur croissance.
S’inspirer de la vie des autres pour mieux se connaître et peut-être se réinventer
Finalement, si après la lecture vous n’arrivez pas au stade d’agent d’innovation, est-ce grave ? Non, clairement pas. Un innovationiste est plus à même de soutenir, de participer au changement, à la mise en place d’innovations qu’un non-innovationiste. Si vous-même ne devenez pas entrepreneur, facilitateur ou intrapreneur, vous serez mieux à même de comprendre les défis liés à ces activités et d’aider à leur réalisation. On apprécie mieux la difficulté inhérente à une activité lorsque l’on s’est soi-même essayé à cette activité. On comprend mieux les aspirations vers l’innovation, le besoin de réalisation des entrepreneurs, ce besoin de casser les équilibres existants pour en créer de nouveaux et on apprécie de faire partie d’une entreprise dont l’innovation est le moteur en tant qu’innovationiste. En ce sens, Louis Jacques Filion, en narrant le parcours de ces six personnes, aide le lecteur à acquérir une culture de l’innovation.
Si la majeure partie de l’ouvrage (270 pages sur 350) est dédiée aux récits de six agents d’innovation, on trouve, en plus d’une courte introduction dédiée à définir les termes (sans tomber dans un académisme rébarbatif), une partie sur les leçons apprises. C’est ici que l’on ressent l’expérience d’enseignant de l’auteur. En effet, Louis Jacques Filion, en quelques pages et quelques questions bien senties, nous aide à nous interroger sur nous-mêmes. Sommes-nous entrepreneurs, facilitateurs ou intrapreneurs ? Pourrions-nous le devenir ? Ou sommes-nous mieux dans une position d’innovationiste éclairé ? Sans tomber dans une grille d’autodétermination digne des magazines de plage, Louis Jacques Filion nous met face à des questions franches, par rapport auxquelles il faut nous positionner avec honnêteté. Il ne cherche pas à convaincre à tout prix, il ne fait pas de prêche, à chacun de savoir ce qu’il veut et peut devenir.
Et donc ?
L’ouvrage de Louis Jacques Filion se lit avec aisance, sans être romancé et en s’appuyant toujours sur un grand nombre de faits établis. L’auteur nous fait découvrir la vie professionnelle (et parfois privée) de personnes qui sont, au départ, comme vous et moi, « standards », mais qui se forgent un parcours hors norme par le travail, leurs idées créatives et leur ingéniosité mise à l’épreuve par la vie. On sent bien que l’auteur est intarissable lorsqu’il s’agit de parler d’entrepreneurs et d’agents d’innovation et on est presque déçu de n’avoir eu droit qu’à six récits (Filion est l’auteur de près de 200 études de cas d’agents d’innovation, souvent rédigées avec des coauteurs, certains ont d’ailleurs participé à cet ouvrage comme Rico J. Baldegger, Canido Borger, Fernando Dolabela, Joëlle Hafsi et Francine Richer).
Loin des modèles académiques complexes sur le désir d’entreprendre, sur la gestion de la croissance des PME, voici un ouvrage très facile d’accès qui permet de mettre en perspective les joies et les contraintes liées aux activités d’agents d’innovation, de prendre de la hauteur et de se dire : c’est possible.
