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Partie 2 – La mixité sociale dans la vie quotidienne des résidents

« Ici, c’est polyethnique » : les cadrages de la diversité ethnique dans quatre quartiers de classes moyennes à Montréal“Here, it’s polyethnic”: Framing ethnic diversity in four middle-class neighbourhoods in Montréal

  • Xavier Leloup,
  • Annick Germain and
  • Martha Radice

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  • Xavier Leloup
    Professeur — INRS

  • Annick Germain
    Professeure — INRS

  • Martha Radice
    Professeure — Dalhousie University

Cover of Territoires urbains et mixité sociale, Number 77, 2016, pp. 3-239, Lien social et Politiques

Article body

Introduction

Les transformations des quartiers liées à l’immigration et à leur composition ethnique ont soulevé de nombreuses questions ces dernières années. Elles prennent toutefois des tours différents selon le contexte national dans lequel elles se posent. Aux États-Unis, elles alimentent des débats sur les relations raciales alors qu’apparaissent des quartiers dits « intégrés » qui viennent brouiller les cartes d’une géographie urbaine jusque-là marquée par la ségrégation (Burke, 2012; Wilson et Taub, 2007). En Europe, le débat aura été dominé par l’apparition de ce qui est qualifié de « super-diversité » (Vertovec, 2007) ou d’« hyper-diversité » (Tasan-Kok et al., 2014), afin de traduire l’enchevêtrement de différentes conditions sociales et trajectoires migratoires à l’échelle de la ville.

La présente étude s’inscrit dans les réflexions précédentes, puisqu’elle trouve en partie son origine dans les débats sur la diversité ethnique qui ont secoué le Québec ces dernières années. Ces débats, parfois vifs, auront mis au jour un certain inconfort de la majorité face à la différence et, en particulier, celle qui accompagne une immigration récente, dont une partie est arabo-musulmane (Giasson, Brin et Sauvageau, 2010; Helly, 2011). Ils auront porté, entre autres, sur la place à accorder aux demandes d’accommodement lié à la différence culturelle et religieuse dans les institutions. Comme dans d’autres contextes, en France ou en Belgique par exemple, ces enjeux auront été repris par une partie des politiciens afin d’engranger du capital électoral. Au Québec, ce discours politique identitaire se sera principalement adressé aux classes moyennes identifiées à la population blanche francophone (Labelle et Icart, 2007). Cette impression de fermeture des classes moyennes à la diversité aura été renforcée par une série de sondages d’opinion. L’un d’entre eux indiquait par exemple que les craintes perçues pour l’identité québécoise face à une immigration en croissance étaient les plus élevées dans la banlieue nord de Montréal, alors que la région métropolitaine, dans son ensemble, accueille l’essentiel de l’immigration au Québec (Bilodeau et Turgeon, 2014).

Pourtant, au milieu des années 1990, une équipe de recherche avait pu montrer, au moyen d’une vaste enquête de terrain, que la différence se vivait de manière civile et pacifique, bien que distante, dans un ensemble de quartiers montréalais pluriethniques, dont certains étaient peuplés par des couches moyennes (Germain et al., 1995). Les choses auraient-elles tellement changé dans le courant des années 2000 ? La cohabitation interethnique se serait-elle durcie dans les quartiers de couches moyennes sous l’effet d’un afflux de nouveaux arrivants ? Pour apporter des éléments de réponse à ces questions, une enquête qualitative sur quatre quartiers montréalais, peuplés notamment par des couches moyennes, mais pas seulement, et ayant connu une transformation rapide et significative de leur composition ethnoculturelle a été menée en 2011-2012. À travers ce travail de terrain, nous voulions prendre distance avec les approches normatives ou centrées sur un seul groupe pour plutôt privilégier une étude des interactions in situ et des scènes où elles prennent place. L’enquête ne portait pas alors sur les couches moyennes et leurs attitudes face à la diversité, mais bien sur des lieux où elles sont appelées à cohabiter avec d’autres catégories.

Méthodologie de la recherche

Étant donné l’objectif de l’enquête, une entrée par les lieux a été privilé- giée. Quatre territoires ont été retenus en fonction de considérations morphologiques. En effet, nous voulions d’abord enquêter dans des territoires éloignés du centre et à prédominance résidentielle, la cohabitation s’y jouant sur un mode différent que dans le centre-ville (Remy, 1998). Le choix s’est ensuite porté sur des territoires de petites classes moyennes, ceux dont la majorité des ménages déclarent un revenu annuel qui les situe dans le deuxième ou troisième quartile de la distribution des revenus. Enfin, le dernier critère de sélection concernait les configurations intergroupes observables à l’échelle locale. Tous les quartiers sélectionnés (voir carte 1) ont enregistré une transformation récente et significative de leur composition ethnoculturelle liée à l’installation de nouveaux immigrants.

Carte 1

Localisation des quatre terrains de l’enquête (Villes et municipalités en 2006)

Localisation des quatre terrains de l’enquête (Villes et municipalités en 2006)
Source : Statistique Canada, fichiers géographiques : Subdivisions de recensement, 2006

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Deux territoires sont marqués par la présence d’une majorité canadienne-française :

  • Ahuntsic (75 357 habitants au recensement de 2006) est le plus vaste territoire sélectionné; il est situé sur l’île de Montréal, mais éloigné du centre. Essentiellement peuplé par des petites classes moyennes vieillissantes qui sont peu à peu remplacées par des jeunes familles, ce territoire socialement contrasté comporte de nombreux parcs. Ses secteurs résidentiels combinent des rues calmes et parfois cossues et des grands axes routiers bordés d’immeubles d’appartements où se concentre une population immigrante originaire d’Afrique du Nord, d’Asie de l’Ouest et d’Amérique latine;

  • Vimont (27 207 habitants), situé à Laval, représente la banlieue nord-américaine, caractérisée par un milieu résidentiel dominé par la maison individuelle où l’usage de la voiture est omniprésent. Urbanisé dans les années 1950 et 1960, il accueille des ménages francophones en grand nombre, mais une population italienne s’y est installée dans les années 1970, suivie par une vague d’immigration haïtienne. Les immigrants en provenance d’Afrique du Nord et d’Asie ont commencé à y emménager récemment.

Les deux autres territoires présentent des cas de figure différents :

  • Loyola (26 105 habitants), situé dans l’Ouest-de-l’île de Montréal, est un ancien quartier de petites classes moyennes canadiennes-anglaises; depuis trois décennies, cette population y a été rejointe par les nouvelles couches moyennes francophones, une importante communauté jamaïcaine dont l’insertion urbaine et sociale ne se passe pas sans difficulté, et des immigrants en provenance de la Chine, de l’Iran, de différents pays d’Europe de l’Est. Offrant un paysage résidentiel verdoyant, il a été le théâtre de nombreux projets urbains, dont la transformation d’un ancien collège en campus universitaire et la réhabilitation d’anciens sites industriels afin d’y accueillir du logement et des institutions;

  • Saint-Léonard (71 726 habitants) est une ancienne banlieue de l’île de Montréal (Nord-Est) initialement peuplée par des petites classes moyennes canadiennes-françaises et italiennes; elle présente, comme Ahuntsic, la particularité de compter de nombreux parcs ainsi qu’un cadre bâti mixte combinant des maisons unifamiliales, des bâtiments multirésidentiels de petite taille et des immeubles plus denses localisés le long de grands axes de circulation. Contrôlée de longue date par une élite italienne, qui s’est donnée pour mission de la « réinventer » à la suite d’un certain déclin social, elle attire ainsi de nouveaux riches qui s’y font construire des « manoirs » (monster houses) et connaît une diversification rapide de sa population, avec entre autres un afflux marqué d’immigrants en provenance d’Afrique du Nord.

Vu l’étendue des territoires, une quarantaine d’entrevues ont été conduites avec des informateurs clés (bibliothécaires, élus locaux, animateurs communautaires, fonctionnaires municipaux, etc.), lesquels pouvaient non seulement fournir des informations sur leur transformation, mais aussi indiquer les espaces et activités fréquentés par les couches moyennes et les lieux où la cohabitation interethnique pouvait se jouer.

Cette démarche a permis d’identifier un ensemble d’espaces publics, entendus comme lieux physiques d’interaction entre inconnus (Sennett, 1999), et d’événements pertinents qui ont fait l’objet d’une centaine d’observations d’au moins une heure chacune également réparties entre les territoires. Elles ont ciblé des parcs, des bibliothèques, des rues commerçantes et des arrêts d’autobus, mais aussi des activités, comme des parties de soccer, des distributions gratuites de fleurs, des marches organisées par des clubs, des fêtes de quartier, des corvées de nettoyage printanier, etc. L’ensemble du terrain s’est déroulé en deux phases : durant l’été-automne 2011 et l’été- automne 2012.

Les séances d’observation étaient aussi l’occasion d’interroger des usagers in situ à l’aide d’une technique d’entretien court développée pour l’occasion. Ces entretiens se voulaient le moins intrusifs possible afin de rester sur le mode de la rencontre passagère propre aux interactions dans l’espace public. Menés sans guide d’entretien sous les yeux et non enregistrés, ils faisaient l’objet d’un compte rendu détaillé après chaque séance d’observation (Lareau, 1996; 1989). Les questions soulevées lors des entretiens courts portaient sur les transformations du quartier, sur ses bons et moins bons côtés, sur ses ambiances et dynamiques de voisinage. Cette technique d’enquête nous a permis de recueillir 155 entrevues. La plupart (7 cas sur 10) se sont déroulées en français, le reste étant mené en anglais, à l’exception de quelques-unes en italien et une en espagnol. Les profils des personnes rejointes était très diversifiés, à l’image des territoires de l’enquête.

Le matériau ainsi recueilli relevait du registre des « notes de terrain » ethnographiques, remplaçant à l’aide de paraphrases le recours plus conventionnel à l’extrait d’entretien. Cette manière de lier observations et entretiens atténuait aussi l’écart entre pratiques et discours, et rendait accessible une comparaison entre des quartiers ayant certains traits en commun et se distinguant sur d’autres.

La recherche était couverte par un certificat d’éthique délivré par le Comité d’éthique de la recherche de l’INRS. Elle a bénéficié du soutien du Conseil de recherche en sciences humaines du Canada (CRSH). Une annexe disponible en ligne (www.ucs.inrs.ca/xavier-leloup?f=publications) présente un bref profil statistique pour chacun des terrains d’enquête.

Les rencontres impliquant la différence et leurs effets : repères théoriques

Les travaux sur les rencontres impliquant la différence insistent presque tous sur l’importance du contexte local sans que s’en dégage cependant une interprétation commune. Pour la majorité, le quartier ou le voisinage est un « lieu-identité » dont il importe de reconnaître l’unicité. Il change alors avec l’arrivée de nouvelles populations et perd de son homogénéité culturelle et sociale, ce qui suscite tensions et ajustements (Watson et Saha, 2013; Wise, 2005). Mais il n’est pas qu’un espace fermé et centré sur sa propre identité. Comme le note Simon (1997 : 6) dans son enquête sur Belleville, il s’agit aussi de prendre acte du « déplacement du théâtre des synthèses sociales » du national au local, où les individus sont pris dans de multiples transactions, ce qui en fait un lieu d’intégration.

L’autre point débattu porte sur les effets de la rencontre. La théorie du contact d’Allport (1954) a été largement mobilisée ici. Elle suppose que les rencontres impliquant la différence se produisent à travers un ensemble de préjugés majoritairement forgés lors de la socialisation, mais qu’il serait possible d’infléchir dans certaines circonstances. Les contacts quotidiens à l’échelle locale seraient l’une d’entre elles. C’est du moins l’hypothèse formulée par un ensemble de chercheurs rassemblés sous le vocable de « tournant cosmopolite » (Noble, 2013; Watson et Saha, 2013; Wise, 2005). Les tenants de ce courant décrivent la ville comme un lieu où s’expérimenterait la différence et où se forgeraient des identités hybrides.

Valentine est une des auteures produisant une critique de ce courant. Elle note entre autres que peu de travaux énoncent clairement comment cette potentialité du monde urbain est concrètement actualisée. En un mot, il manque une réponse à la question suivante : comment une culture civique commune émerge-t-elle à partir de la différence ? (Valentine, 2008 : 324) Ses propres travaux n’apportent cependant pas une réponse directe à cette interrogation. Elle s’efforce plutôt, à partir d’une enquête par sondage, groupes de discussion et entretiens individuels, d’infirmer l’idée selon laquelle les contacts de voisinage conduisent à un respect de la différence, ce qui inclut pour elle un égal accès aux droits, aux ressources et aux opportunités. L’explication de ce hiatus serait à chercher dans l’écart entre pratiques et valeurs, un individu pouvant se comporter de manière civile en public, parce que c’est la norme, et néanmoins entretenir des préjugés en privé, là où il serait plus libre d’agir à sa guise.

Si cette analyse met en garde contre une lecture trop optimiste du cosmopolitisme contemporain, elle ferme peut-être un peu trop facilement la boucle du préjugé. La manière dont les personnes sont interrogées, par l’entremise d’un sondage et de groupes de discussion homogènes, aura sans doute renforcé l’expression de celui-ci. L’entretien prolongé et biographique fournit d’ailleurs un portrait plus nuancé du phénomène. Par exemple, un extrait du matériau reproduit dans un des premiers articles issus de l’enquête montrait les hésitations d’un répondant face à la différence liée au handicap (Valentine, 2008 : 330). Alors que Valentine y voit l’expression d’un préjugé, il est possible d’y déceler l’entrée dans ce que Joseph (2003 : 332) désignait à la suite de Goffman, « la valse des cadres », faite d’hésitations, de malentendus et de malaises. Une interprétation plus interactionniste du matériau aurait alors peut-être permis d’éviter de l’interpréter systématiquement comme l’expression d’un préjugé.

La divergence d’opinions quant aux effets du contact provient en partie du statut que leur confère l’analyste. À sa manière, la démarche de Valentine rappelle que les causes et les effets ne sont pas continus de l’espace des sociabilités publiques à ceux des relations privées ou du politique. C’était un point déjà mis en évidence par l’écologie urbaine et rappelé par Joseph (1993 : 73). Cette topographie particulière de la vie sociale souligne la capacité ou la nécessité qu’ont les individus à associer plusieurs engagements et à accomplir plusieurs types de rassemblements. Elle légitimise « une philosophie sociale pragmatique » fondée sur une « échelle des convictions et des engagements » modulés selon les situations dans lesquelles l’individu s’investit (Joseph, 1993 : 74). Autrement dit, avant de figer les relations et les situations dans une conception identitaire des territoires et de prêter des intentions et des valeurs communes aux individus, soit de prendre les collectifs comme donnés, il s’agit de chercher à comprendre comment les personnes en situation font d’abord « corps commun » dans l’espace public et y développent une action conjointe (avant de penser au développement d’une citoyenneté ou d’un bien commun) (Joseph, 2003 : 339). L’analyse se déplace alors des effets du contact aux processus de production en situation.

Dans cette échelle des convictions, il est possible de concevoir que les espaces du quartier et du voisinage occupent une place intermédiaire, puisqu’ils se rapprochent de ce qu’Amin (2002) désigne comme des « espaces d’interdépendance », un terme aussi utilisé par Remy (1998), où les individus ne sont ni de complets étrangers ni des proches, et que même s’ils ne se connaissent pas, ils peuvent avoir en commun un intérêt à ce que l’espace dans lequel ils se trouvent conserve des caractéristiques qui le rendent accessible au plus grand nombre.

Le quartier peut alors revêtir une fonction de « régulation » des conduites. Les pratiques qui s’y déroulent, par leur répétition et leur quotidienneté, contribuent à la constitution d’un « ordre social local ». Cette notion, forgée par Suttles (1968) dans son étude d’un quartier de taudis à Chicago dans les années 1960, souligne d’abord le fait que loin d’être désorganisée, la vie de quartier s’y structure selon des principes différents qui déforment ceux en vigueur dans le reste de la société, d’où son caractère local. Elle émerge ensuite à travers une « configuration de groupes et d’organisations » qui ont pour but commun le maintien d’une cohabitation pacifique (Suttles, 1968 : 4). Il repose enfin sur un ensemble de moyens de communi -cation intergroupe et d’une segmentation des usages de l’espace, aucun des groupes en présence n’étant en mesure d’imposer ses normes et pratiques aux autres.

Cette conceptualisation a été reprise par plusieurs travaux traitant principalement de « vieux quartiers » pluriethniques et populaires où l’équilibre est assuré par la coprésence de plusieurs groupes et où la diversité peut s’exprimer sans se fondre en un tout indifférencié (Simon, 1997 : 8-9). Un exemple de ce type à Montréal serait le Mile End (d’ailleurs nommé dans l’énumération d’exemples proposée par Simon) et, plus largement, les espaces bordant le boulevard Saint-Laurent, lequel correspond à l’ancien « couloir d’immigration » de la métropole. Il est dès lors intéressant de voir si des mécanismes instaurant un ordre social local sont observables dans des espaces associés depuis moins longtemps à l’installation des immigrants (à l’exception de Saint-Léonard) et où les relations de voisinage apparaissent a priori plus fluides.

Ainsi mise en oeuvre, l’analyse parcourt à nouveau le chemin tracé par l’écologie urbaine, qui n’est pas l’étude des aires urbaines homogènes, mais le rapport entre deux populations (ou plus) sur le même territoire (Joseph, 2003 : 337). Elle prend aussi un tour résolument interactionniste. L’attention se porte sur les encombrements, les rencontres dans l’espace public, les mobilités partagées ou les services et leurs usagers. L’issue de la rencontre dépend alors en partie de la manière dont les individus la cadrent. Les cadres, tels que définis par Goffman (1991), sont des conteneurs cognitifs au moyen desquels les personnes stockent des attentes quant aux conséquences de leurs actions et aux relations qui existent entre différents éléments qu’elles observent dans les mondes sociaux qu’elles fréquentent. Ce concept peut être utile afin de comprendre comment les personnes cadrent leur quartier, les groupes qui s’y trouvent et les conduites qu’elles y observent ou auxquelles elles prennent part (Small, 2004).

Cadrer la diversité et le quartier : comment en parlent les gens

Les personnes rencontrées étaient d’abord interrogées sur les changements observés dans le quartier. Cette entrée en matière était privilégiée parce qu’elle invite les individus à réfléchir à l’identité du quartier et à sa trajectoire et ce, y compris en relation avec d’autres espaces. Dans les quatre quartiers, les répondants ont toutefois éprouvé des difficultés à identifier le changement, et lorsqu’ils le faisaient, ce n’était pas sans une certaine hésitation. Autre trait intéressant, les réponses obtenues concernent peu les changements de population et l’arrivée de nouveaux arrivants. Les répondants devaient souvent être relancés sur les changements démographiques du quartier. Au final, près d’un tiers d’entre eux ne parleront pas du tout de la présence des immigrants ou des populations issues de l’immigration dans le quartier. Cela ne signifie pas pour autant que le jugement sur les transformations du quartier est indifférencié.

Loyola est sans doute le cas où les changements sont les plus discutés. D’une part, le quartier a été marqué par des projets immobiliers et d’infrastructure d’envergure, lesquels en ont modifié le paysage et la composition. Les personnes rencontrées en parlent de manière plutôt positive, vantant le mérite des nouveaux services offerts (dont une bibliothèque et un centre sportif). Elles soulignent aussi un certain attachement à l’image d’un quartier de petites classes moyennes, voire même « de quartier ouvrier anglo », qui se prolonge par la construction de logements sociaux sur le site de Benny Farm. Une intervenante rappelle d’ailleurs que l’organisme dont elle fait partie avait joué un rôle de facilitateur lors de l’installation des vétérans dans les années 1940, face aux réticences et préjugés du voisinage. Elle a repris ce rôle avec les locataires du logement social, parfois d’origine immigrante. C’est que, d’autre part, le quartier a aussi connu un processus d’« embourgeoisement », selon les propres mots d’une interviewée, ce qui n’est pas toujours vu d’un bon oeil par les interrogés qui détiennent de « petits moyens ». En parlant d’un secteur commercial branché du quartier, un d’entre eux dira ainsi que « c’est trop [signifiant le côté cool, branché ou tendance du lieu] je ne vais pas là ». Une ancienne résidente du quartier précisera que dans sa rue les « Toyota ont cédé la place aux BMW et Mercedes », plusieurs insistant sur le fait qu’ils ne pourraient bientôt plus se payer le logement qu’ils occupent, les prix ayant grimpé[1].

L’autre quartier où des transformations sont spontanément relevées est Saint-Léonard. Là aussi, les transformations physiques inspirent les répondants. Les personnes rencontrées soulignent souvent qu’il y a plus de gens, que c’est plus dense et qu’il y a plus de circulation. Elles évoquent ainsi l’urbanisation continue de ce qui est encore perçu comme une banlieue. C’est aussi le quartier où les changements de population font l’objet d’un discours presque systématique. Il accueille en effet une immigration algérienne qui s’est rendue assez visible dans l’espace, à travers son investissement dans le commerce. La plupart des personnes rencontrées retracent alors l’histoire du peuplement du quartier en rappelant qu’il était à l’origine canadien-français et italien, avant que ne s’y installe une population haïtienne et plus récemment, une population désignée comme « arabe ». La perception de cette transformation varie d’une personne rencontrée à l’autre : un jeune homme d’origine italienne explique ainsi que « lui, ça ne le dérange pas, parce que c’est bon pour le business, mais que ses parents sont très fâchés ». Ce cadrage de la situation en fonction de l’âge semble traverser les différents groupes. Ainsi, plusieurs personnes plus âgées, d’origine italienne ou québécoise, tiendront un discours traduisant un inconfort par rapport aux nouveaux immigrants originaires d’Afrique du Nord. L’idée principale est que ces derniers manquent de « respect » à leur égard et par rapport aux valeurs dominantes de la société québécoise. C’est le seul des quatre terrains où cette idée a été formulée, traduisant une réaction face à l’arrivée de nouvelles populations : « il faudrait que l’on se tienne plus debout, que l’on affirme nos valeurs, qu’on les défende », nous dit ainsi une femme dans la soixantaine.

Le rapport au changement du quartier se traduit dans la manière dont les personnes rencontrées le qualifient lorsqu’il s’agit d’en identifier les points forts et faibles. Le cadrage principal est instrumental et fonctionnel. Sur les trois terrains de l’île de Montréal, les personnes rencontrées se plaignent abondamment des « nids de poule » et des « trottoirs mal déneigés », de la hausse des taxes et du peu de services qui viendrait en retour. Mais dans le même souffle, elles vont aussi valoriser l’abondance des parcs, l’accès à différents services, le calme, la tranquillité et la sécurité. Ahuntsic est ainsi décrit comme une « campagne en ville », Saint-Léonard comme « calme, tranquille et sécuritaire », et Loyola comme « verdoyant ». Quant à Vimont, plus éloigné du centre-ville, il est décrit en ayant recours principalement au registre de la tranquillité et de la vie de famille, les personnes interrogées insistant sur l’espace de vie plus étendu, moins dense et plus sécuritaire qu’il leur offre. Dans ce dernier cas, ces qualités apparaissent plus indifférenciées pour les répondants, « ici, c’est comme ailleurs », « c’est un quartier de banlieusards », comme s’il lui manquait une identité propre. Enfin, dernier élément lié à ce cadrage fonctionnel du quartier, la proximité et la facilité d’accès au centre sont mentionnées sur tous les terrains, y compris le plus excentré. En quelque sorte, personne ne veut se sentir tenu à l’écart de la dynamique métropolitaine.

Le cadrage du quartier est aussi populationnel, même s’il n’est pas toujours simple pour les personnes rencontrées de nommer la diversité. Loyola est le cas où la diversité de la population est plus souvent citée en tant que caractéristique du quartier. Plusieurs personnes parlent d’un quartier « multiculturel » où plusieurs groupes ethniques cohabitent sans problème et où se déploie une forme de pédagogie de la différence : « ici, c’est diversifié, pluriethnique, c’est bien, c’est bon pour les enfants, qui auront à vivre dans une société plurielle ». C’est aussi le quartier où il était possible d’observer les échanges interethniques les plus soutenus dans l’espace public. Ainsi, un groupe composé de jeunes mamans et de gardiennes d’enfants, de différentes origines, se retrouve régulièrement dans un parc, une relation entre inconnus se transformant en relation de voisinage entre familiers. Enfin, c’est un espace où la diversité linguistique interne à la société dominante est la plus présente, avec une francisation progressive du quartier que les personnes rencontrées considèrent comme normale et bénéfique. Saint-Léonard est l’autre quartier où la diversité ethnique est soulignée en tant que changement, et ce, pas toujours sans tensions. Sur l’ensemble des entretiens, dans seulement deux cas (un à Loyola et un à Saint-Léonard), des personnes adopteront un cadrage de l’immigration s’approchant d’un « racisme petit blanc », entremêlant la perte de statut et la facilité qu’auraient les immigrants qui recevraient « tout » du gouvernement dès leur arrivée (Valentine, 2008 ; Wieviorka, 1991).

Sur les deux autres terrains, la prise en compte de la diversité est moins assumée, les personnes rencontrées ayant plus de difficultés à la nommer. D’Ahuntsic, un homme dira qu’il s’agit d’un quartier « polyethnique », une autre personne insistera plutôt sur le caractère francophone huppé du quartier tout en reconnaissant que cela change : « on ne peut plus sortir sans voir une personne faire la quête, à la pharmacie, au dépanneur [...] il y en a toujours un », mais ce changement socioéconomique perçu n’est pas associé dans le discours à l’immigration ou à une minorité ethnique. À Vimont, le rapport à la différence est encore plus ténu. Si les personnes reconnaissent qu’il peut y avoir des immigrants qui y résident, elles nomment souvent les Italiens, parfois les Haïtiens et les Asiatiques, les adultes étant moins au fait de la diversité du quartier que les enfants. Une petite fille reprend ses parents en déclinant les nationalités présentes dans sa classe : « des Libanais, des Chinois [...] » Tous formulent rarement des commentaires positifs ou négatifs à cet égard.

Dans tous les cas, les éventuelles tensions liées à la présence de certains groupes dans le quartier font l’objet d’une opération de neutralisation de la part des personnes rencontrées. Ce cadrage de la situation prend deux formes. On dira d’abord de la diversité de Loyola ou d’Ahuntsic qu’elle est « normale », que c’est Montréal après tout, que le quartier n’est pas différent qu’ailleurs. Comme le dit une personne âgée d’Ahuntsic, « c’est la ville, il vaut mieux se méfier de tout le monde ! » Ensuite, en cas de tension ou de problèmes d’insécurité associés à tort ou à raison à certains groupes, les personnes rencontrées mentionnent que cela ne les affecte pas, qu’ils font cela entre eux, que cela ne sort pas de leur voisinage ou secteur résidentiel (un discours souvent entendu à Loyola où un meurtre en lien avec des jeunes criminalisés a eu lieu durant le terrain ou à Saint-Léonard où la présence du crime organisé italien est évoquée à demi-mot pour dire qu’ils règlent leurs comptes entre eux).

Ordre social local et interaction : variations entre les quartiers

Les dernières remarques nous renvoient à une des dimensions de l’ordre social local tel que défini par Suttles (1968), soit la mise en évidence d’une segmentation de l’espace. Elle ne prend cependant pas toujours la même forme. Une différence existe entre les trois quartiers situés sur l’île de Montréal et le quartier Vimont à Laval. En effet, pour les trois premiers, la segmentation est interne. Les personnes rencontrées sont capables d’y identifier clairement des espaces plus problématiques et qui font l’objet d’une certaine méfiance. Par exemple, à Loyola, les intervenants clés interrogés évoquent un secteur plus difficile qui correspond à un ensemble de logements locatifs privés dégradés : « sur un coin de rue, il y a un dépanneur et il y a toujours des attroupements de jeunes hommes qui fument et boivent, ce n’est pas très sécuritaire pour les femmes ». À Ahuntsic aussi la distinction est assez marquée entre différents secteurs résidentiels. Un jeune homme rencontré dans un parc explique ainsi qu’il a vécu dans un bloc d’appartements situé le long d’une grande artère : « les loyers y sont trop chers pour la qualité du logement, et ce sont presque tous des immigrants qui y résident, parce qu’ils ne connaissent pas le marché, moi, j’ai déménagé ». Dans le même quartier, un ensemble de logements sociaux publics est aussi identifié comme posant problème, les jeunes qui y habitent seraient responsables de vols et de vandalisme, mais surtout « ils se regroupent dans le parc, ils font du bruit, ce n’est pas forcément sérieux […] ils fument [de la marijuana] peut-être un peu, mais ils invectivent les passants et cherchent le trouble […] ce n’est pas très rassurant et on a appelé la police, maintenant ça semble calmé ». Saint-Léonard est quant à lui caractérisé par une division géographique entre nord et sud, une autoroute qui le traverse d’ouest en est servant de frontière. Cette division est socioéconomique, avec au nord, les ménages et logements plus nantis, et au sud une population plus mixte.

Vimont constitue un cas à part. Les personnes rencontrées n’identifient pas de distinction interne entre les différents secteurs du quartier, pourtant hétérogène. Il comporte entre autres un parc de « maisons mobiles », des maisons sans fondations qu’il est possible de déplacer et dont les résidents sont souvent de statut social modeste (sans être assimilés à la grande pauvreté). Mais les personnes rencontrées ne le mentionnent pas, elles parlent plutôt des autres quartiers de Laval en désignant systématiquement un quartier plus au sud et à l’ouest de Vimont comme étant un lieu où elles n’habiteraient jamais : « je n’irais jamais là-bas, j’aurais peur pour mes enfants […] ce coin-là, il y a du trafic de drogues et ce n’est pas sécuritaire ». Elles situent aussi Vimont sur l’échelle socioéconomique en plaçant le quartier entre Duvernay, un secteur de Laval plus riche et juste au sud, et Auteuil, un secteur « plus pauvre et moins tranquille » au nord. Le cadrage du quartier est plus relationnel qu’interne, les personnes peinant encore une fois à en définir l’identité.

La segmentation de l’espace se produit principalement selon des distinctions socioéconomiques, mais pas seulement, la présence de minorités visibles lui est souvent associée. Il peut alors se dessiner une certaine tension ou à tout le moins une distance par rapport à certains groupes. À Loyola, le secteur plus difficile est associé aux Jamaïcains, à Ahuntsic les logements sociaux le sont aux jeunes d’origine haïtienne et à Saint-Léonard les secteurs moins favorisés aux immigrants d’Afrique du Nord. Ces tensions n’empêchent cependant pas les différents groupes de partager les espaces publics du quartier. Tout au long des observations, il a été possible de constater la grande diversité des publics présents dans les parcs, les bibliothèques, lors des animations destinées aux enfants dans ces lieux, pour les projections de film en plein air ou les distributions gratuites de fleurs qui y sont organisées par la Ville de Montréal et des organismes partenaires. Ce constat est peu surprenant et rejoint les conclusions d’autres travaux sur la cohabitation à l’échelle du quartier.

Plus intéressant est le fait que les couches moyennes continuent d’y occuper une place de pivot (Leloup, 2002; Préteceille, 1997), comme le révèle une observation effectuée à Loyola à l’occasion de l’inauguration d’un terrain de basketball dans un parc. L’aménagement du terrain aura été contesté par une partie des résidents, dont une forte proportion d’Italiens installés depuis longtemps qui utilisent le parc pour jouer au bocce (une variante du jeu de boules). Le jour de l’inauguration se tient aussi la fête annuelle des Italiens. Le parc est dès lors divisé entre une section où sont exposées des voitures italiennes et où l’on joue au bocce, le terrain de basket occupé par des jeunes noirs et latino-américains et, entre les deux, une aire ouverte aménagée pour la circonstance avec des jeux gonflables et des tables à pique-nique. À un moment, plusieurs élus locaux, dont le maire d’arrondissement, prendront la parole et souligneront la réalisation du terrain de basket, et ce, en dépit d’une opposition qu’il qualifie de « nimby »[2], un reproche à peine voilé aux Italiens présents. Ce discours se fait cependant dans la plus grande indifférence, seuls quelques adultes, manifestement associés aux jeunes joueurs de basket, l’écoutant et applaudissant, les jeunes eux-mêmes n’interrompant pas leur partie. Entre ces deux groupes se tient un troisième, formé d’un ensemble de jeunes familles avec enfants de différentes origines, manifestement ni liés aux jeunes ni aux Italiens, et au sein duquel il est possible d’identifier des familles d’origine asiatique et arabe. Si elles vaquent principalement à leurs occupations, c’est-à-dire superviser les enfants dans les jeux gonflables, elles se mêlent aussi aux deux autres groupes, pour suivre le jeu sur le terrain de basket ou pour regarder de plus près les voitures. L’aire qu’elles occupent est aussi utilisée par les deux autres groupes, qui viennent s’y asseoir pour manger et se reposer. Cette observation renvoie au rôle de lien et de pivot que joue le groupe (hétérogène) des couches moyennes sur nos quatre terrains, ce que certaines personnes rencontrées souligneront, en particulier si elles sont immigrantes, comme un point positif. Une femme d’origine algérienne portant le voile nous précisera ainsi qu’elle « se sent bien ici parce que je ne suis pas [fait le signe de se coller une étiquette sur le front] ».

La coprésence pacifique dans l’espace doit aussi beaucoup au respect des normes liées à la civilité. Dans de nombreuses observations, les interactions restent de l’ordre de l’inattention civile et du contact entre inconnus. Les espaces publics des quatre quartiers partagent en commun cette caractéristique. Cependant, il ne faudrait pas conclure trop rapidement à une adoption indifférenciée de cette attitude civile au fondement de la société moderne (Bannister et Kearns, 2013). On observe au contraire des variations dans sa mise en oeuvre d’un quartier à l’autre, lesquelles peuvent avoir un impact sur la manière dont les personnes interagissent dans l’espace public. La différence est surtout marquée à Loyola, le seul quartier à dominante anglophone. Les commentaires des enquêtrices quant à leur rapport avec le terrain sont ainsi révélateurs d’une manière différente d’interagir avec des inconnus. À Loyola, les personnes engagent facilement la conversation sur le mode du small talk, parlant volontiers de tout et de rien. Il est toutefois plus difficile d’en savoir plus sur leur propre identité, sur leur occupation professionnelle ou leur statut d’occupation. Dans les trois autres quartiers, c’est plutôt l’inverse qui se produit, les personnes sont plus réservées au premier contact, mais elles livrent ensuite plus facilement des informations et leur opinion personnelle. Cette différence s’observe dans d’autres occasions. Par exemple, les distributions de fleurs à Ahuntsic et Loyola ne se déroulent pas dans la même ambiance. Dans le premier cas, les personnes se contentent de faire la file en silence, elles ne s’adressent aux autres que pour connaître le temps d’attente, le reste des interactions se produisant entre personnes venues ensemble à l’activité. Dans le second, les personnes engagent plus volontiers la conversation avec leurs voisins dans la file, leur demandant où ils résident, depuis combien de temps ils sont dans le quartier et échangeant de l’information sur les fleurs disponibles et le jardinage. Le même type d’observation a pu être fait lors des activités sportives organisées à l’attention des jeunes dans les parcs. Les équipes et les publics sont plus multiethniques à Loyola que sur les trois autres terrains, une maman d’origine haïtienne croisée à Ahuntsic confiant qu’elle « tente souvent d’entrer en communication avec les parents issus d’autres groupes, mais qu’il reste beaucoup de travail à faire pour que cela dépasse les seules salutations ».

Les observations précédentes sont trop liminaires pour conclure à une variation culturelle dans la manière de cadrer les situations de coprésence dans l’espace public. Leur caractère systématique en fait cependant une hypothèse vraisemblable qui rejoint des observations produites par d’autres sur la manière dont les individus voisinent et comprennent les mots « quartier » et « communauté » (Germain et al., 2000).

Cette différence renvoie à une dernière dimension de l’ordre social local, celle délimitée par les institutions (au sens des organisations locales). Les informateurs clés rencontrés à Loyola parlent systématiquement de la « communauté » et de l’importance d’en conserver un certain sens, celui d’un modèle inclusif sensible à la nouvelle réalité multilingue du quartier (toutes les rencontres mises sur pied par ces organismes et auxquelles nous avons pu assister se déroulaient en anglais et en français avec l’ajout, parfois, de quelques mots dans une troisième langue, le russe ou l’espagnol, par exemple) et mettant de l’avant le multiculturalisme. La société civile y est ainsi structurée et vigoureuse, s’impliquant dans différents organismes et autour de différentes causes. Les informateurs clés des autres quartiers reconnaissaient aussi la diversité, mais sans être aussi explicites quant à sa prise en compte et sa reconnaissance. C’est dû en partie à des dynamiques communautaires et politiques différentes. À Saint-Léonard, la vie politique et associative est encore dominée par l’élite italienne et, dans une moindre mesure, canadienne-française. Les informateurs clés devaient souvent se référer à leur supérieur hiérarchique et aux élus avant de nous accorder une entrevue. À Ahuntsic, la société civile semble s’être canalisée par des institutions locales et municipales fortes, avec là aussi, un contrôle serré des rencontres et des observations que nous pouvions mener dans certains lieux ouverts au public. Enfin, à Vimont, les organismes communautaires tendent à être moins nombreux et la formation d’une société civile est encore faible, peu d’enjeux collectifs étant mentionnés ou visibles dans l’espace public, alors que dans les autres quartiers, les festivals, fêtes de quartier et autres marchés publics mobilisent organismes et citoyens.

Conclusion

Arrivés au terme de l’enquête, l’importance du quartier et de ses lieux de vie quotidienne apparaît clairement si l’on veut comprendre les relations interethniques qui se nouent à l’échelle d’une société. Les résultats indiquent ainsi que la cohabitation est encore largement caractérisée à Montréal par de l’inattention civile et une certaine indifférence à la différence, du moins dans les quartiers peuplés en partie par des classes moyennes. Ils montrent aussi qu’il peut exister des variations dans la manière de cadrer la diversité ethnique et dans les ordres locaux dans laquelle elle s’inscrit. Ces variations sont à mettre en relation avec les processus de segmentation de l’espace de voisinage et les modes d’organisation de la société civile. Loyola apparaît ainsi comme le quartier le plus orienté sur la prise en compte de la diversité ethnique alors qu’à l’autre extrême se trouvent Vimont, Ahuntsic et Saint-Léonard, qui occupent des positions intermédiaires.

Un autre résultat intéressant de l’enquête est de souligner l’importance de l’attachement des personnes à leur quartier. Toutes les personnes rencontrées, et ce, sur les quatre terrains, l’ont exprimé et, même si elles en critiquent certains aspects, elles n’envisagent pas de le quitter à court ou moyen terme. Le quartier est bien un des espaces intermédiaires évoqués plus haut. Il conserve une importance significative dans la vie sociale des individus et ils cherchent à en préserver certains traits qu’ils valorisent. Les personnes peuvent alors aussi prendre une part active dans les relations sociales qui s’y tissent ou plus simplement adopter des attitudes qui favorisent la coexistence de tous et l’accès indifférencié aux espaces et activités publiques. Les classes moyennes, pourtant souvent présentées comme réservées face à la diversité ethnique, semblent au contraire jouer un rôle de pivot ou de passeurs dans les différents quartiers observés. C’est qu’elles se sont elles-mêmes diversifiées d’un point de vue ethnique, l’immigration montréalaise étant différenciée en termes socioéconomiques. Elles continuent aussi largement à être les porteuses d’une certaine civilité, voire d’une tolérance dans les espaces publics.

Les différentes observations produites montrent enfin l’utilité des approches qui abordent la cohabitation interethnique par le bas. L’enquête de terrain est peut-être mieux à même d’apporter une réponse à la question soulevée par Valentine. Elle montre que la construction d’une « action conjointe » ou d’un « corps commun », pour reprendre les termes de Joseph, passe en partie par la fréquentation des espaces publics de proximité et les contacts, même superficiels, qui s’y déroulent. Le maintien de leur caractère ouvert et indifférencié garantit leur fréquentation par tous. Et pour s’y mouvoir, les individus n’ont pas besoin de partager des « valeurs profondes » ou une « culture civique » intégrée, mais d’adopter des attitudes, mêmes passagères, d’ouverture aux autres. Il apparaît dès lors intéressant de poursuivre l’enquête pour mieux comprendre la discontinuité probable des situations, tout en maintenant une logique de recherche centrée sur le travail de terrain, afin d’éviter de reproduire les opinions ou attitudes exprimées par l’entremise des sondages permettant peu de comprendre les situations. Il sera alors peut-être envisageable de mieux saisir ce qui se passe lorsqu’une personne répond à un sondage, lorsqu’elle vote, qu’elle choisit une école pour ses enfants ou un locataire pour occuper son bien. C’est par l’entremise de cet effort d’enquête qu’il sera possible de développer une compréhension pragmatique du pluralisme qui caractérise les villes aujourd’hui et de restaurer au besoin un lien qui se noue de manière différente d’une situation à l’autre et non, pour citer encore une fois Joseph, par l’application d’une « recette unique ». L’ordre social local ayant tôt fait d’en déformer les principes et orientations pour les remplacer par ses propres modes de régulation, autant aller voir d’abord comment ces derniers fonctionnent pour les coordonner ensuite entre eux.

Appendices