Les divers sens du mot passion[Record]

  • Pierre-Paul Mongeau
Les divers sens du mot passion A. LA PASSION AU SENS PROPRE I. LA PASSION PRÉ DICAMENTALE Le terme «passion» désigne d’abord et avant tout une certaine caté­ gorie d’accidents des choses de la nature (rerum naturae) que le logicien coordonne dans le prédicament passion. C’est là le sens premier et rigou­ reux de ce terme. Toutes les autres significations s’établissent selon leur rapport plus ou moins éloigné à ce premier sens qu’il est, en conséquence, d’une extrême importance de bien connaître. Voici donc, en premier lieu, quatre définitions communément admises de la passion prédicamentale: Passio est actus passivi1. Passio est forma, qua media, passum recipit aliquid ab agente2. Passio est effectus illatioque actionis3. Passio dicitur pro omni receptione formae, ut est ab aliquo agente*. Dans ces textes, la passion prédicamentale nous apparaît vraiment comme un accident distinct réellement de son sujet: cette détermination n’est autre que la réception elle-même d’une certaine forme de la part d’un autre être appelé agent. Pour exister, la passion prédicamentale requiert d’abord un sujet potentiel, matériel, au sens fort du terme, c’est-à-dire un être mobile (ens mobile), composé de matière première et de forme substantielle, ou encore, ce principe intrinsèque et indéterminé de l’être mobile qu’est la matière première elle-même. Autrement, il n’y aurait rien qui puisse passer de la puissance à l’acte. La passion prédicamentale requiert, en second lieu, la présence d’un agent distinct du sujet. Ce principe exerce son influence sur l’élément passif et le détermine, en lui communiquant une forme nouvelle. Le sujet était en puissance, mais voici que, sous l’opération de l’agent, il est gratifié d’un accident, d’une détermination qui lui permet de recevoir la forme introduite en lui. La passion prédicamentale nous apparaît bien ainsi, selon les quatre définitions données plus haut, comme l’acte de l’élément passif (actus passivi), ou encore comme cette forme, grâce à laquelle le sujet reçoit quelque chose (forma qua media passum recipit aliquid ab agente). Cette 1. A. L P S . I LOP NUERÉD LC M Cursus philosophicus (ed. T . OC . e tr t.2, p.226bll. 2. Ibid., t.l, p.627b9-ll. 3. Ibid., p.627b8-9. 4. Ibid., p.619all-13. 10 L A V A L THÉOLOGIQUE ET PHILOSOPHIQUE détermination du sujet lui vient de l’agent (passio est effectus illatioque agentis)1, et elle le constitue en acte de réception d ’une nouvelle forme (passio dicitur pro omni receptione formae, ut est ab aliquo agente). Disons, de plus, que la passion prédicamentale est identique à la cau­ salité de la matière. Celle-ci, en effet, possède sa causalité propre qui consiste dans un certain concours passif dont dépend la forme, soit pour exister, soit pour informer. Or, cette causalité, nous enseigne Jean de Saint-Thomas, est la passion elle-même, non pas, cependant, en tant qu’elle vient de l’agent, mais en tant qu’elle vient de la matière ou qu’elle existe en celle-ci; et cette causalité se met au service de la forme et du composé2. La matière a, en effet, son rôle à jouer dans la constitution du tout substan­ tiel ou accidentel, puisqu’elle en est l’une des causes. Sans doute, elle est incapable de se déterminer seule, mais elle fournit son concours passif à l’agent. Or, ce concours n’est pas la matière elle-même uniquement, mais c’est celle-ci en tant que se prêtant, sous l’action de l’agent, à l’intro­ duction de la forme; c’est, en d ’autres termes, l ...