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Dossier

Penser la kénose aujourd’huiLecture de La Somme athéologique de Georges Bataille

  • Martin Cloutier

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  • Martin Cloutier
    Faculté de théologie et de sciences religieuses
    Université Laval, Québec

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Introduction

Conformément à la volonté exprimée par Sa Sainteté dans l’encyclique Fides et Ratio, qui proposait comme première tâche pour le théologien de penser la kénose, nous nous livrons aujourd’hui à cet exercice[1]. Mais cet aujourd’hui, il y a bien des manières de le mettre en scène. Bien des manières qui en seront autant de poser le problème qui nous occupe. Autant de manières de mettre en question la notion de kénose qui importent encore plus que la recherche de réponses à son sujet, qui importent plus que la formulation définitive d’un savoir sur la kénose, comme si on pouvait un jour dire quelque chose de définitif et épuiser le sens d’une collection de récits dont 2 000 ans d’interprétations n’ont pas su venir à bout, mais qui ont plutôt simplement indiqué la voie d’un renouvellement de sens infini, d’un sens qui appelle l’infini dépassement du sens.

Pour ouvrir la voie à une approche de la notion de kénose et à la mise en question qu’elle peut entraîner dans le domaine de la théologie, pour en articuler les enjeux de manière originale et engager par là un dialogue avec d’autres théologiens intéressés par cette notion des plus fascinantes, quoi de mieux que de lire un auteur inattendu qui, bien qu’il ne pense pas cette notion proprement dite, avance un point de vue et des fulgurances de perspicacité ouvrant des brèches dans une notion qui pourrait sembler relever trop de l’évidence ? Ainsi, nous nous attardons à opérer ici une lecture de La Somme athéologique de Georges Bataille[2].

Dans un premier temps, il s’agira de bien mettre en relief les différents aspects pour lesquels nous reconnaissons, dans l’oeuvre athéologique de Georges Bataille, un improbable kénotisme[3]. On verra qu’il y a lieu de le faire minimalement sous deux angles : le premier étant ce que l’on pourrait appeler (selon le lexique de Vattimo[4]) la « pensée faible » qu’il met en oeuvre dans son écriture[5] ; le deuxième étant l’écriture qui se donne « sous rature » et qui, se déroulant dans un exercice de l’autorité (Bataille dirait « une pratique souveraine »), ruine d’un même mouvement l’autorité en tant qu’elle tente de se poser.

Dans un deuxième temps, il s’agira d’avancer quelques réflexions, ou du moins de proposer quelques pistes d’avancées théologiques à partir de La Somme athéologique, notamment quant à la notion de kénose. On verra qu’avec Bataille elle s’inscrit d’emblée dans l’espace de la nature « fabulatrice » de l’être humain[6] et qu’elle porte le sens même du « besoin de dramatiser l’existence » à son paroxysme, dans les récits de « la mort du dieu » en la figure du Fils et dans la représentation de « l’agonie divine » que Bataille en tire. Il s’agit, on l’aura compris, d’une lecture singulière du christianisme, mais qui ouvre des perspectives fécondes pour les études théologiques.

I. L’athéologie de Georges Bataille comme un improbable kénotisme

Au-delà de l’ironie que nous suggère le titre de l’oeuvre dont nous proposons une lecture, il nous semble opportun de prendre le néologisme que représente l’appellation « athéologique » comme étant un symptôme de ce que nous reconnaissons dans le corpus ainsi dénoté comme un improbable kénotisme[7]. Ainsi, le « a » privatif serait la trace d’une fêlure, d’un manque d’assurance quant à ce qui a trait à ce que l’on reçoit comme révélation et qui serait à distinguer d’un contenu révélé (d’une doctrine). Mais n’anticipons pas trop !

1. L’horizon d’une pensée partagée

Commençons par tenter de dégager quelques éléments permettant de rendre compte d’un point de vue bataillien. Sans prétendre unifier l’ensemble de ce travail de pensée dans un point de vue qui serait celui de Georges Bataille, expressément, nous en ferons un profilage où le lecteur averti pourra reconnaître un certain air de famille avec des penseurs (ou des pensées) que l’on dit post-modernes et ce, malgré l’abus qu’il y a à faire de Bataille un tel postmoderne[8].

Essentiellement, on peut dire de sa pensée qu’elle est partagée en deux sens : premièrement, la pensée de Bataille est divisée, disséminée dans de multiples écritures qui la remettent toujours en jeu dans son entièreté ; elle est partagée aussi en ce qu’elle se veut, toujours, communication. Elle est une pensée qui ne vaut pas pour soi seul mais pour sa façon de se relier à ceux qui l’ont précédée comme à ceux qui s’y reconnaîtront et y trouveront matière à aller « plus loin[9] ».

1.1. Le penseur isolé (le comique)

On peut dire, d’abord, que Bataille se rit du penseur solitaire. Il trouve chez celui qui se réfugie dans la solitude et qui tente de produire de belles et profondes pensées, un idéal romantique des plus comiques. Il se moque du penseur solitaire parce que la solitude à laquelle ce penseur s’attache est, selon les termes batailliens, une « comédie d’originalité[10] ».

Pour Bataille, on ne pense pas seul. Et cela principalement parce que l’on pense au moyen de ce qu’il appelle l’intelligence discursive, intelligence toute pétrie de langage, que l’on a en commun avec les générations qui nous ont précédées et dont nous recevons en héritage jusqu’aux idées que nous avons en partage, et qui font de nous un « pont » vers les générations qui nous suivront. Pour Bataille, on n’invente rien mais on joue. Ou plutôt on se joue à travers ces langages et ces idées qui nous ouvrent aux autres, par lesquelles on communique avec eux.

Et surtout quand on cherche une pensée qui va « au bout de la pensée », on ne peut selon lui y arriver par les seules forces d’un individu, aussi génial soit-il. Une pensée qui va « à l’extrême », notion programmatique pour Bataille, n’est pas le fait d’un « moi » qui, isolé, comme un mage arriverait à conjurer la fantastique grandeur du réel et la faire demeurer dans sa misère individuelle — en tradition chrétienne on dit que cela est arrivé une fois, que l’universel s’est mué dans le dérisoire d’une existence singulière, mais pour en ouvrir le jeu —, mais est le fait d’une communauté humaine s’étendant non seulement sur plusieurs générations, mais aussi dans les rets d’une structure d’amitié qui vient compléter les insuffisances de chacun :

N’importe qui, somme toute, est part de moi-même.

Heureusement, d’habitude, ce n’est pas sensible.

Mais l’amour met cette vérité à vif [11].

Je ne fais pas, à moi seul, l’expérience de ce « pinacle » que recherche Bataille. La solitude elle-même est mise en doute comme fait, comme clôture possible, remise en question comme erreur ou folie d’un homme qui se couperait de la vérité de son insuffisance. Bref, nous devons donc toujours penser ensemble, selon Bataille, la banalité de la personne que nous sommes et la grandeur des aspirations que nous nous découvrons à travers les autres, à travers les figures qu’ils nous lèguent. N’étant pas moins qu’une « provocation » les uns pour les autres, le défi qu’est chacun pour l’existence des autres et le « coup de dés » que trop souvent nous avons peur de devenir, mais que l’amour, que cet « espoir insensé » dont nous sommes la proie, exige souverainement[12].

1.2. L’amitié comme lieu de véridiction

Bataille, s’il fait jouer son écriture et sa pensée, s’il s’y met en jeu (comme il le dit), ce n’est pas qu’il pense avoir quelque chose à dire. Il n’est pas détenteur d’une révélation, comme il n’est pas dépositaire de la volonté divine. Il n’est pas non plus un autre Hegel[13], dépositaire de la Raison et du savoir absolu, qui serait en mesure de prétendre remplacer quelque révélation (c’est-à-dire jouer le même rôle de donner un savoir qui donne satisfaction à notre « insuffisance de moyens »). Bataille met en scène sa complicité et par là, communique ce qu’il en est pour lui du fait d’exister.

C’est d’un sentiment de communauté me liant à Nietzsche que naît en moi le désir de communiquer, non d’une originalité isolée[14].

Bataille a le sentiment de n’ajouter ni de ne retrancher rien à l’enseignement — ou plutôt à l’expérience — de Nietzsche[15]. La rigueur qui est la sienne lui intimant seulement de « confesser » en quelque sorte la « famille » à laquelle il appartient, de dire l’expérience à laquelle il se livre en la rapportant à celui qui, jusqu’à présent, a su l’exprimer de la manière la plus forte, la plus probante.

C’est donc qu’il renonce à penser en termes d’idées closes sur elles-mêmes, d’idées pouvant être inventées ou découvertes, comme il renonce à une description de la réalité. Il cherchera plutôt à communier à la réalité qui n’est que traduite, métaphoriquement, dans le discours et qui n’a pas pour habitude de reconduire à cette « réalité », mais qui renvoie sans cesse au discours qui en est le tissu par lequel nous sommes rattachés les uns aux autres dans cet univers sans fondement stable.

1.3. De la communication de la vérité à la vérité de la communication

Dans Sur Nietzsche, Bataille s’imagine un jour écrire ses dernières paroles, les écrire avec son sang — en matière d’épitaphe — comme un regard rétrospectif sur le « travail » qui a animé sa vie :

Tout ce que j’ai vécu, dit, écrit — que j’aimais — je l’imaginais communiqué. Je n’aurais pu sans cela le vivre. Vivant solitaire, parler dans un désert de lecteurs isolés ! accepter la littérature — l’effleurement ! Moi, ce que j’ai pu faire — sans rien d’autre — c’était de me jouer, et je tombe, dans mes phrases, comme les malheureux qui sans fin s’étendent aujourd’hui dans les champs.

Et :

[…] s’il t’a semblé que je n’étais pas sans réserve en jeu dans mon livre, jette-le ; réciproquement, si, me lisant, tu ne trouves rien qui te mette en jeu — entends-moi : toute ta vie, jusqu’à l’heure de tomber — ta lecture achève en toi de corrompre… un corrompu[16].

Ainsi, la vérité dont s’éprend Bataille n’est pas quelque chose de donné, de communicable, mais le don lui-même et la communication où se situe tout don véritable. La révélation est quelque chose que Bataille met en question de manière on ne peut plus radicale, comme le refus de jouer, comme l’assurance d’être « hors jeu ». Toute idée personnelle, ou prétendue telle, est aussi déniée par Bataille, disant de lui-même qu’il s’en moque, et qu’il ne trouve à dire que dans les propos d’un autre, dans l’amitié.

Aussi, si Bataille parle d’autorité — en contestataire qu’il est — c’est pour nous inviter à vivre de l’intérieur et ainsi à communiquer (ou communier) avec une continuité de vie qui se définit en propre d’avoir expérimenté ce qu’il appelle « l’extrême du possible ». Il parle donc à partir de l’autorité, qui est ainsi mise en oeuvre d’une expérience singulière, et qui tente de rejoindre la singularité de notre expérience indépassable de ce qui ne fait que se fantasmer à travers le discours. C’est en ce sens qu’il se trouve une certaine sympathie pour Jésus, en qui il reconnaît un type de cette position contestataire qui n’a pour but que de porter chacun au « sommet » de son existence (Bataille dirait au « pinacle »)[17].

Cette mise en jeu — parce qu’il n’est jamais question d’une accession — qui peut gagner de proche en proche les lecteurs qui tombent avec lui ou qui, résistant à cet appel, achèvent de se « corrompre », c’est-à-dire de s’assujettir à leur désir d’exister dans l’avenir et de se lier aux objets qui confortent leur sentiment « d’autonomie », est le faîte sur lequel se pose le sujet de l’énonciation et qui décide des enjeux de notre existence, de toutes les questions de vie ou de mort, et élève ainsi la vie quotidienne à hauteur de cette mise où toute son existence est en jeu. La fin du discours bataillien est la relance sans fin, infinie, de la mise en jeu à l’oeuvre dans une existence sans « fin dernière », dont l’intensité du moment présent s’impose de manière souveraine à toute projection dans l’avenir ; comme inversement la ruine de tout espoir dans l’avenir, ce que Bataille appelle le « refus de remettre l’existence à plus tard », donne au présent, à l’instant, une intensité angoissante et exaltante.

Si la communication veut ainsi une mise en jeu, ne doit-on pas sur le champ accepter d’être ainsi ballotté ? et se mettre en scène dans la simplicité de quelqu’un qui pense et écrit entre quelques lignes laissées en partage par les hommes qui l’ont précédé ? C’est alors vouloir plus — et moins — que la présentation de quelques énoncés ayant valeur en eux-mêmes ! C’est la prétention à vouloir toucher et être touché par une parole qui nous dépasse, qui serait (comme Marion le suggère) au-dessus de nos moyens[18]. Ce qui est tout le contraire des fondamentalismes !

La communication que met en oeuvre Bataille dans La Somme athéologique s’éclaire par les renvois à la tradition spirituelle et mystique, de l’expérience de laquelle elle parle, mais en y niant toute forme de contenu discursif. Il est en effet très sensible à l’ordre du discours qui règle notre rapport au monde et qui apparaît indépassable. C’est cela même qu’il veut transgresser : passer à travers le langage et le discours, et communiquer l’expérience elle-même plutôt que des notions sur l’expérience qui nous mettent à l’abri plutôt que nous exposer (nous « mettre à nu » dirait Bataille). Les Exercices de saint Ignace sont l’un de ces renvois : pour Bataille, aussi discursif que les Exercices puissent paraître, ils mettent en oeuvre bien plutôt la « haine » du discours :

La vérité est que les Exercices, horreur tout entiers du discours (de l’absence), essayent d’y remédier par la tension du discours, et que souvent l’artifice échoue (d’autre part, l’objet de contemplation qu’ils proposent est le drame sans doute, mais engagé dans les catégories historiques du discours, loin du Dieu sans forme et sans mode des Carmes, plus que les Jésuites assoiffés d’expérience intérieure)[19].

Si le discours est ainsi la trace, le gage, la matérialité de l’absence, c’est que les signes renvoient simplement à d’autres signes, les mots, à d’autres mots, et que ce que nous nommons la fonction référentielle du discours ne peut finalement désigner que la « mondialité » du monde, et non quelque « chose » au-delà de celui-ci. Il y a dans la prise en compte du monde comme il est, sans arrière monde qui en justifierait une traversée, une échappée, aucune nécessité réelle de la désigner comme « absenthéisme ». Mais dans cette désignation se trouve un geste de dépassement, un geste de relance, après avoir pris en compte la densité du monde et notre participation aux mouvements qui l’animent, comme un passage uniquement, quand le passage (le pont) c’est « l’être que je suis ». La nécessité est fabuleuse. Elle est celle de celui pour qui l’absence est seconde, qu’elle est de l’ordre de l’événement où la « présence » se soustrait.

2. Entre le luxe d’écrire et la tentation du livre

L’écriture accompagne Bataille d’un carnet à l’autre, comme une nécessité vitale[20]. Mais le livre qui en apparaît comme l’aboutissement, le projet finalisé, n’est, dans son écriture, souvent qu’une tentation, ou un fardeau. Cette tension entre le luxe (vital) d’écrire et la tentation du livre se mesure partout dans son oeuvre athéologique et donne une certaine prise (une clef heuristique) pour penser la Somme comme un improbable kénotisme. Cette Somme étant d’ailleurs toujours en chantier à la mort de l’auteur, qui en refondait sans cesse le plan, le projet, en remaniant la liste des écrits devant y figurer, des écrits devant être refondus pour y être intégrés, ou de ceux devant être entièrement écrits pour compléter cette oeuvre composite qui n’était finalement pas faite pour être terminée.

2.1. Une écriture sans autorité [21]

Acéphale, l’autorité entendue de manière bataillienne, ne peut être le bien d’un dépositaire unique, mais uniquement le fruit d’une dilapidation sans réserve dont seule la vie est capable, dans son déversement en pure perte d’une énergie qui ne veut que se faire multitude.

L’autorité a quelque chose de commun pour Bataille. Elle se recherche en commun. Son authenticité s’éprouve dans cette recherche commune, où elle a son lieu dans celui qui parle d’expérience [22].

L’autorité est chez Bataille une forme d’autodépassement. Elle est la négation de l’autorité à partir de l’expérience. Acte coupable parce que toujours en contradiction avec les valeurs et l’autorité en place[23].

En ce sens, on ne peut pas dire que Bataille fait usage du recours à l’autorité, à l’argument d’autorité, qui vient clore le discours et l’argumentation. On voit souvent aujourd’hui ce type de recours à l’expérience subjective qui vient valider le discours, le « fonder » dans une preuve autovalidante. Tandis que pour Bataille, l’expérience est la déconstruction même de toute autofondation du discours, c’est le repli de sa pertinence dans un espace restreint, auquel échappe celui de l’expérience et de l’autorité toute spéciale dont elle relève : une forme d’autorité qui a à être expiée parce qu’en dissonance nécessaire avec l’ordre social. Ce qui est tout le contraire d’un pouvoir qui vient, de façon autoritaire, « assurer » l’ordre social d’une main de fer… Si l’autorité bataillienne s’exerce, ce n’est que sous rature, en pure perte. Ainsi, Bataille écrit sans droit, sans l’autorité ou la légitimité de parler de ces sujets « réservés ». C’est en quoi sa démarche, il peut la nommer souveraine[24]. Si le pouvoir se prend, l’autorité elle, habituellement, on la délègue. L’attitude souveraine, elle, s’exerce sans autorité et ne peut qu’être coupable aux yeux de ce qui se donne comme lieu d’autorité et/ou de pouvoir.

2.2. Une pratique souveraine

La souveraineté n’est pas pour Bataille un « état » que l’on pourrait atteindre (ce serait au contraire l’éteindre). La souveraineté, comme mouvement, se défie de toute finalité à atteindre, de tout état qui viendrait en clore le mouvement, qui la subordonnerait à quelque chose à l’intérieur de laquelle elle trouverait sa valeur (à l’extérieur d’elle-même).

Que la souveraineté n’ait pas à régner et qu’elle soit dissociée, dans l’oeuvre de Bataille, du pouvoir, qu’elle appartienne plutôt à l’intériorité d’un sujet, qui est essentiellement irréductible à l’assujettissement, signifie que cette souveraineté est en quelque sorte retournée contre elle-même.

La souveraineté véritable est une si consciencieuse mise à mort d’elle-même qu’elle ne peut, en aucun moment, se poser la question de cette mise à mort[25].

La souveraineté s’exerce sous rature, sans autorité. À moins que son autorité soit de l’ordre de la contestation ou de la révolte.

La souveraineté est une notion clef dans le corpus bataillien et la réception qui en fut faite. Reprise par plusieurs (Agamben, Derrida…), cette notion croise celles de pouvoir, de subjectivité, de violence, avec la figure de Dieu, le souverain par excellence en terre chrétienne. Que la Souveraineté soit kénotique, qu’elle en soit une qui se met elle-même en procès et se livre à la mort, qu’elle se rature (d’autres diraient qu’elle se déconstruit[26]) en venant à la rencontre de l’homme et de la création, voilà qui peut se penser dans le sillage de Bataille.

La souveraineté implique de ne pas avoir de comptes à rendre. Elle « est silencieuse ou déchue[27] ». Elle peut donc être tout autant le fait d’une instance qui déploie la violence autoritaire et despotique, comme être la liberté désirée par un sujet aspirant à une émancipation radicale de cette instance despotique. Mais ni l’une ni l’autre ne sont la souveraineté comme telle, la souveraineté n’étant chez Bataille que cet appel d’air qu’est le vide, ou le jeu, entraînant la sortie de soi. Elle n’est la résultante de rien, pas même un don de Dieu. Et son lieu littéraire n’a, conséquemment, rien à dire en propre, mais simplement à opérer — en négatif — un retour au silence, d’y reconduire tout en parlant comme à la vérité du langage et du sujet qui en est un acteur beaucoup plus agi qu’il ne le croit.

Si l’écriture peut être une forme de durée que l’on donne à la perte, elle peut ainsi être une « chance » par où on communique l’un avec l’autre, elle peut aussi être cet artifice qui se donne comme révélation, comme découverte, comme la chose de son auteur, bref comme un programme à pratiquer, à mettre en oeuvre. Bataille se moque de lui-même qui, par certains côtés du livre qu’il nous laisse, semble succomber à cette fatigue. Par son ironie, il met sous rature ce que nous pourrions être tentés de comprendre comme une doctrine nouvelle, comme l’invention d’un auteur original dont nous devrions investiguer le système et éventuellement continuer de le développer… Ce qui l’amènera à dire qu’il « n’écrit pas le livre d’un prédicateur. Il me semblerait bon [dit-il] que l’on ne puisse m’entendre qu’au prix de l’amitié profonde[28] ».

2.3. Sauter la clôture

Un point de méthode intéressant dans Le coupable, est la présentation de son livre par une brève introduction restant silencieuse sur les principes qui fondent sa démarche, sur l’originalité qui serait la sienne et qui présiderait à la mise en oeuvre de sa méthode, mais disant au contraire (et se dédisant indirectement) en quoi sa pensée « s’éloigne de celle des autres[29] ». C’est un bel exemple de discours indirect où le travail de l’énonciation se substitue aux explicitations affirmatives, aux énoncés positifs donnant l’impression d’un discours fondé, sensé, assuré en raison et par là « nécessairement » vrai. C’est que Bataille se méfie de la phraséologie qui se donne comme recherche de la vérité.

[Plus] que la vérité, c’est la peur que je veux et que je recherche : celle qu’ouvre un glissement vertigineux, celle qu’atteint l’illimité possible de la pensée[30].

C’est la peur qui me porte, la peur — ou l’horreur — de ce qui est en jeu dans la totalité de la pensée[31].

Mais au fond cette peur, cette recherche de l’horreur, est un amour de la pensée qui bascule, qui va au-delà de ses limites. C’est l’amour d’une pensée qui va vers sa fin, vers le néant de sa limite. Et la peur, l’angoisse, sont alors un gage pour Bataille de l’authenticité de la démarche, bien que ce soit « […] évidemment la peur de rien[32] ».

Ainsi peut-il prétendre que sa pensée s’éloigne, qu’elle est une attitude d’éloignement, au sens où sa pensée ne s’attache pas à une vérité donnée, ni à la tâche de révéler une vérité, mais de s’appliquer — comme un malade — à penser au-delà de l’effroi qu’entraîne l’anticipation de l’extrême limite de la pensée et qu’il identifie au sentiment de l’absence de Dieu.

Il m’a semblé que la pensée humaine avait deux termes : Dieu et le sentiment de l’absence de Dieu[33].

Bataille, parlant de l’un de ses livres — Sur Nietzsche — se moque de l’application qu’il y met, « comme si la tâche en valait la peine[34] ». C’est que pour lui, l’écriture est une forme d’action « négative », se soustrayant au domaine de l’action parce que n’étant pas chose utile, n’étant pas « travail » ; minimalement se soustrayant à la réduction à ces seuls critères que sont l’utilité et la production. Mais dans la tentation du livre, cette écriture — qui ne fait essentiellement que raconter l’oisiveté où elle se trouve et créer un espace de séduction qui justifie cette attitude « souveraine » — se veut « esprit de décision », comme une façon de se ressaisir quand la chance semble nous avoir abandonnés[35].

L’écriture du livre pour Bataille, avant d’être un projet, est une forme d’excrétion, est une fonction excrétive de l’individualité désoeuvrée :

[…] me soulageant la tête en écrivant, comme on se soulage le ventre… devenir vide, ainsi qu’un joueur de musique[36].

Écrire pour faire le vide… le livre est comme une excroissance parasitaire, l’existence qui ne peut se passer du projet d’un livre, ou bien de la nécessité de communiquer ? Pourquoi en effet le livre ? Sinon pour rejoindre un semblable, pour ne pas être seul, isolé, dans ce qu’il perçoit comme l’erreur de l’être qui se croit suffisant.

La fin de tout ce travail d’écriture et de pensée, de la doctrine bataillienne, peut-elle être comparable à celle de Nietzsche, à cette étrangeté qui forçait l’admiration de Bataille, qu’on n’en peut suivre les enseignements[37] ? Elle ne dessine en quelque sorte qu’un mirage, une nuée anticipant sur un au-delà de notre situation servile, comme une libération que l’on ne saurait atteindre, qu’aucun travail, qu’aucune tâche ne saurait mener à bien, constituer en un état, parce qu’aucune voie n’y est associée qu’un désir souverain faisant éclater l’apparente harmonie du monde[38]. Elle s’inscrit donc dans la fiction qu’est toujours la représentation du monde — même quand cette représentation se méprend à propos d’elle-même et se donne comme connaissance objective — pour le libérer du connu, pour en favoriser le surgissement de la part d’inconnu qui nous menace de son réalisme possiblement ruineux, et dont la contemplation de celui-ci, ou du moins l’enthousiasme à lui prêter le flanc, à s’ouvrir à ses assauts, est représenté par Bataille comme un sommet. Et le « sommet » que Bataille n’a de cesse d’évoquer, par lequel son expérience tente de communiquer avec la nôtre, dans cet espace du désir qu’elle dessine, n’est pas un but, mais un pont [39]. L’évocation du sommet — et non pas son existence réelle, son atteinte — crée la communauté, l’amitié.

Ce qu’on peut attendre de nous est d’aller le plus loin possible et non d’aboutir[40].

D’où l’avertissement de Bataille à l’égard des « méthodes », manières par excellence de se livrer à la fragmentation, au rouage dans la production d’un résultat, le sujet devant s’effacer devant l’objectivité de la mise en oeuvre. D’où, par contraste, la manière de jeu qu’emprunte Bataille : « […] un désordre à la longue intolérable (en particulier pour moi ! [Bataille])[41] », en particulier pour le « moi » qui ne peut se mirer dans un miroitement de cohérence.

Ainsi, dépourvu d’un résultat escompté, le « travail » théologique ne pourrait s’avérer que transversal, chaque parcelle étant une brèche pratiquée contre un enfermement, contre une clôture qui limiterait la communication, et jouant le tout pour le tout, chaque fois. Ce qui aide à comprendre la figure de la Somme sous laquelle se place l’écriture de Bataille, comme étant plus qu’une boutade à l’égard de Thomas d’Aquin.

II. Une théologie sans objet

Au fond, la communauté avec Bataille, l’amitié au prix de laquelle il dit que nous pouvons l’entendre et y deviner ce qu’il appelle notre chance, comment peut-elle être une amitié qui nous rende un peu plus complices d’un certain Nazaréen, en qui la transcendance s’est jouée d’elle-même ? Le profond enracinement où la nomination de Dieu trouve son occasion, l’immanence et la mondanité de toute spiritualité, peut trouver par le biais de Bataille une contemporanéité avec le Christ qui fait de sa suite une vie plus profondément vécue, qui atteint à des sommets pour le moins irrespirables, mais où nous attendrait — peut-être, comme promis ? — un second souffle.

La notion de kénose peut être le lieu pour poser ces questions, la trame par laquelle nous croiserions, dans l’amitié avec Bataille, une complicité avec le Jésus que plusieurs reconnaissent comme Christ, et une intimité avec le Dieu que celui-ci appelait son père. Et cela, d’abord, dans la perte de l’objet même de la théologie, dans la privation où l’on se trouve de la « chose » même du théologien quand on se situe dans cette perspective bataillienne.

Ainsi, les théories de la « mort de Dieu » ne sont pas des doctrines professant sa simple inexistence, l’impertinence même de parler de ce sujet qui n’est qu’une lubie pour certains, des histoires que des gens crédules se racontent. Ces théories placent l’absence de Dieu comme un événement succédant à sa présence effective, à un rôle qu’il jouait et dont la « mort » vient y mettre un terme, y créer une brèche dont nous ne savons plus, nous, que faire[42]. Ce n’est pas la même chose que de n’avoir jamais entendu parler de Dieu et n’en avoir aucune notion, ni d’aucune « chose » qui en jouerait le même rôle dans notre culture ; que de s’en voir privé, subitement, après y avoir mis tous ses espoirs, y avoir trouvé sa cohérence, y avoir fait reposer sa vision du monde… Dans la « mort de Dieu », il y a une perte effective que Bataille peut nous aider à penser. En ce sens, l’expérience de l’absence de Dieu n’est pas l’absence d’expérience de Dieu, argument dont l’apologète fait trop rapidement usage pour s’assurer du bien-fondé de sa croyance comme de l’erreur présumée où se trouverait son contestataire, surtout dans la perspective bataillienne où la contestation est le gage d’une expérience authentique.

1. Le besoin de dramatiser

Bataille parlera du « besoin de dramatiser » et de la tentation de se contenter d’un « illusoire », plutôt que de se faire l’ami de cette dramatique essentielle qui fait le coeur de toutes les démarches spirituelles. Mais il en parlera en y opérant une réduction, simplifiant de manière radicale ce qui constitue ces démarches spirituelles, pour ensuite y rapporter sa propre entreprise.

La littérature (la fiction) s’est substituée à ce qu’était précédemment la vie spirituelle, la poésie (le désordre des mots) aux états de transe réels[43].

Cette substitution n’est pas une dégradation chronologique où la fiction aurait pris la place de la vie qui en aurait été alors pure, ni la poésie à la transe entendue comme excluant tout mélange de mots. Ce ne sont pas deux ordres exclusifs l’un de l’autre qui auraient connu un basculement, mais la littérature et la poésie, par le biais exclusif desquels nous vivons et connaissons le monde « réel », qui en seraient venues à prendre toute la place et à absorber l’existence dans des projets qui les reconduisent indéfiniment comme institutions, comme autorités instituantes. Ce qui s’oppose évidemment à l’autorité au sens où Bataille l’entend, qui est avant tout celle de l’expérience, de la sortie du discursif.

Me servant de fictions, je dramatise l’être : j’en déchire la solitude et dans le déchirement je communique[44].

La littérature bataillienne est en quelque sorte une ontologie fantastique, négative par sa mise en scène kénotique de l’être-pour-la-ruine[45].

Au coeur de chaque religion, la dramatisation est pour Bataille un lieu d’accès privilégié à la transe, à l’extase. Au coeur de la religion, la dramatisation en est un élément essentiel. Si, dans notre culture occidentale, cette dramatisation s’est jouée dans un récit où Dieu est mis en jeu, où il est dit aller jusqu’à se livrer à la mort par amour pour nous, la dramatisation demeure possible bien que nous puissions selon lui abandonner ces récits traditionnels. D’ailleurs, elle a eu lieu pour Bataille dans toutes les cultures, et eut son point culminant dans les sacrifices, surtout ceux où l’on mettait religieusement à mort des êtres humains. Et cette dramatisation permet de communiquer, ouvre la communication ou plutôt le sujet — la clôture du sujet — qui y est alors livré[46].

Ainsi, la mort comme « fait naturel » n’est pas la mort de l’homme. Tout au plus la mort de quelque philosophe dont la raison, indomptable, neutralise toute passion, le prémunit contre l’angoisse et le laisse, serein, entrer dans la mort brisé d’un coup sec, sans conscience, happé ou arraché par le sort, on pourrait dire accidentellement. Bataille dit de l’homme qu’il meurt mal. Qu’il meurt en s’éloignant de la nature, nécessairement, de par la nature même du « moi » auquel il s’identifie absolument. La mort devient alors chose intérieure, vécue dans l’intériorité comme une tragédie. Selon l’analyse de Bataille, c’est que le « moi » repose sur le monde « artificiel » de la fiction, auquel appartient la tragédie, et que ce monde répond au besoin d’angoisse, au besoin de dramatiser de l’homme. Et le drame, à la fin, permet de sortir de soi, permet de devenir ce « dieu » qu’il faut être pour mourir [47].

Dans le même ordre d’idée, la souffrance est une occasion pour l’homme de s’ouvrir à autre chose que lui-même, à poser son regard au-delà de lui, là même où il n’est déjà plus. Elle peut être une chance en ce qu’elle « ouvre », selon Bataille, l’homme à la communication où il peut se perdre[48]. Cette « présence » à (en) soi de l’abîme, ce qu’il appelle la « connaissance du néant » qu’ouvre la souffrance, trouve peu d’occasions dans la vie quotidienne de l’homme moderne (du moins ici en Occident). C’est pourquoi nous cherchons sans cesse la dramatisation, nous cherchons à participer à des créations où nous pourrons (sans risque) connaître l’abîme et communier ainsi à la communauté de l’être qui nous entraîne dans sa ruine, du moins si nous l’abordons de manière positive et si nous brûlons d’amour à son égard[49]. Ou bien, nous en serons même des créateurs en nous soustrayant au travail pour — oisivement — « inventer » de telles « fables mystiques » (pour reprendre le titre de l’ouvrage de Certeau[50]).

2. La mort du Fils

Dieu, pour Bataille, est (contre toute attente) d’abord et avant tout un acteur — une victime — de la dramatisation occidentale de l’existence. Un récit qui favorise la sortie de soi, l’un des principaux traits de la religion en ce qu’elle est l’effort universel de se mettre en jeu[51]. Il est donc très étrange que le recours à Dieu fût à travers l’histoire, envers et contre une telle vision, une façon de consolider l’identité (d’un individu, d’une culture, d’un projet politique). C’est ce que Bataille dénonce comme un illusoire, le désir de tromper la mort, le déni de celle-ci dans la projection d’un « moi » absolu qui y échappe.

Aussi, en plus de ne pouvoir se passer de ce « moi » qui manque d’assise et dont on désespère de son manque d’assurance, on ne peut pas se passer d’objet. Il y a toujours quelque objet qui entre dans le champ de l’expérience, minimalement comme un objet différent des autres objets auxquels on s’attache habituellement. Ici, Bataille nous indique que cet objet de l’expérience est une forme de projection — répondant de notre besoin de dramatiser l’existence — d’une « perte de soi dramatique[52] ». Dans la spiritualité chrétienne, cet objet — le point sur lequel toute l’attention se dirige et les efforts de l’imagination nous y associent — est le Christ (et son Supplice, d’insister Bataille). Un objet qui est doublement glissant ! Premièrement, comme semblable à aimer (contre qui notre haine s’est tournée et lui a donné la mort), deuxièmement, comme celui qui est le Tout (le « moi » divin), il est aussi, à la fois, le rien (le supplicié, mis à mort religieusement)[53].

La kénose n’est pas un fait en soi, mais une dramatisation de la vie où est représenté le divin dans une agonie où le chrétien se trouve (avec lui) supplicié. Il y a d’une part le rapprochement désirable du divin en une personne aimable et aimante, une personne qui se donne à imiter pour entrer dans une vie plus grande, plus divine. Et il y a dans un second temps la mise à mort du dieu dans cette personne même, à laquelle encore participe le fidèle[54]. Bataille dira plus loin qu’il ne faut pas oublier que c’est le fidèle lui-même qui met à mort le dieu, dans cette dramatique.

La mort du Fils est une forme de kénose, du moins on peut l’envisager comme telle. Au dire de Bataille, elle n’aurait pu advenir que parce que le Dieu était auparavant passé à l’universalité divine. De « dieu des armées », le Dieu des Juifs est devenu le Dieu créateur de l’univers, l’unique répondant divin. Il ne tenait plus, ainsi, son existence des combats avec les autres dieux locaux. Ce qui rendit son Incarnation et son sacrifice possibles[55]… C’est que l’on ne peut, selon Bataille, enfermer l’être en aucun point, au point que l’« Être » lui-même (selon la tradition théologique chrétienne) dispense de son être dans son propre sacrifice.

Dieu lui-même s’écrie, s’adressant à Dieu : « Pourquoi m’as-tu abandonné ? » C’est-àdire : « Pourquoi me suis-je abandonné moi-même ? » Ou plus précisément : « Qu’arrive-t-il ? me serais-je oublié au point de — m’être mis moi-même en jeu ? »[56].

3. L’agonie divine

Dans notre vision des choses, on représente habituellement Dieu comme étant l’Immuable, ce qui essentiellement n’est jamais en jeu, ne peut se mettre en jeu du fait de sa divine perfection. Bataille dénonce le fait que Dieu puisse être l’Être « retiré du jeu », comme différent absolument de l’amour et de ses lois[57]. Il opposera à cela son hyperchristianisme :

Chance a la même origine (cadentia) qu’échéance. Chance est ce qui échoit, ce qui tombe (à l’origine bonne ou mauvaise chance). C’est l’aléa, la chute d’un dé.

D’où cette idée comique : je propose un hyperchristianisme !

Dans ce vulgaire aperçu des choses, ce n’est plus l’homme qui tombe et se sépare de Dieu, c’est Dieu lui-même (ou si l’on veut, la totalité).

Dieu n’implique ici « pas moins que son idée n’implique ». Mais au contraire. Mais ce « plus » se supprime en tant que Dieu, du fait de son essence, qui est d’« être en jeu », de « se mettre en jeu ». L’homme à la fin subsiste seul.

C’est en termes bouffons, l’incarnation généralisée !

Mais dans la chute de l’universel dans l’humanité, il ne s’agit plus comme avec Jésus, d’une odieuse comédie de « mise en jeu » (Dieu n’abandonne Jésus que fictivement). L’abandon de la mise est total[58].

Il compare cette expérience à une chute de la transcendance dans l’immanence : il ira jusqu’à dire chute de Dieu dans le dérisoire[59]. Cette chute, ce mouvement d’abaissement, peut être assimilée à la kénose. Ce qui est particulier, c’est que Bataille pense la kénose de manière indirecte, parlant d’expérience. L’expérience est alors le point de jonction où la kénose prend un sens dans la communication qui a lieu et qui se « fonde » sur un certain kénotisme. Et pour lui, ce qui ouvre ainsi l’expérience est la souffrance. Elle est l’occasion d’une blessure au plus intime et non le résultat de quelque effort, d’où la vanité d’enseigner. En fait, il faudrait plutôt dire que Bataille avertit, rend sensible, creuse un peu plus une brèche qui déjà s’était ouverte en notre être.

La chute dans l’immanence qu’est cette déchirure intérieure, quand elle est poussée jusqu’au bout et que rien ne la retient plus, que tout s’effondre, et qu’aucun Autre ne vient figurer cette place vide qu’a laissée la transcendance s’évanouissant, alors le néant se voit retiré tout pouvoir. Il n’y a alors plus d’attente, plus d’arrimage avec la subjectivité : c’est la liberté que Bataille tente de décrire[60].

Ne pas parler de Dieu signifie qu’on le craint, qu’on n’est pas encore à l’aise avec lui (son image ou sa place dans les enchaînements du réel, du langage…) qu’on remet à plus tard d’examiner le vide qu’il désigne et de le percer de son rire[61].

Donc parler, et surtout rire… non pas rire jaune, mais gaiement[62]. Il faut donc continuer, en quelque sorte (je ne crois pas que cela soit abusif de l’affirmer), à faire théologie : demeure une tâche (joyeuse et ironique, légère) pour la théologie qui est de l’ordre de la recherche, mais surtout de l’existence. Une théologie qui s’applique à étudier la chute de la transcendance et à s’amuser — y reconnaître l’effet libérateur, le salut effectif ? — de cet effondrement. Mais surtout à penser le vide, la vacuité que l’on masque trop facilement au moyen d’un substitut de « moi » transcendant.

La « chute » de la transcendance, la « négation du néant » qu’est cette chute pour Bataille et qu’il distingue de la « négation de la négation » hégélienne, nous laisse avec une immanence retrouvée, marquée par un état de « simplicité, d’enjouement, d’aisance » dans la positivité du monde… état qu’il qualifie de théopathique[63].

Cette « chute » se substitue à notre chute dans le néant. C’est dans l’expérience de la mise en jeu que nous nions le néant, plutôt que d’y tomber, et en acceptant ainsi de nous perdre, en aimant — en se consumant d’amour — ainsi son propre basculement au-delà de son être propre, nous devenons un vivant à part entière, résistant à l’assujettissement de quelque « objet » au-dessus de soi, que l’on appelle aussi le salut.

Paradoxalement, ce que l’on appelle habituellement le « salut » devient en quelque sorte le retour à la vie au-delà de la perte consentie, la persistance de la vie au-delà de la mort, dans l’amour. Il est la pleine adéquation, intégrale, de l’être de l’homme à l’être du monde, à la vie qui est essentiellement fuite de l’être et dissolution opérée par le temps.

L’immanence, dans la pensée bataillienne, advient, comme une grâce. Reçue, elle « n’est pas le résultat d’une recherche ; elle est tout entière du côté de la chance[64] ».

Dans cette « chute » de la transcendance et l’état d’immanence qui en est instauré, le sérieux s’évanouit au profit du jeu :

[…] le jeu est la quête, d’échéance en échéance, de l’infinité des possibles[65].

Or, immanence et transcendance se distinguent essentiellement (pour ce qui nous importe du moins) sur la question du sens. Le sens, spécifiquement, est une question de discontinuité, une question d’affirmation d’une particularité. Mais l’immanence, elle, ne signifie rien. Le sens de l’immanence est la perte de sens la plus définitive, la mise en jeu du sens. La transcendance justifie la condensation du sens, toujours plus sévère, toujours surplombant le sens qui le précédait et attendait d’être dissolu, d’être ruiné de son « être[66] ».

[La] transcendance est devenue mortelle en condensant l’idée de Dieu. De la mort de Dieu — qui portait en lui le destin de la transcendance — découle l’insignifiance des grands mots — de toute exhortation solennelle[67].

Ainsi, la vérité pour Bataille est « ruineuse ». Elle est comparable à la découverte — à la mise à nu — extatique de la sainte (Angèle de Foligno) qui, bien que son expérience soit déterminée par le contenu de ses croyances, a bien touché le fond de l’abîme, reconnaissant que Dieu lui-même ne pouvait trouver « satisfaction » dans sa substance immuable et que se mettre en jeu, se dépouiller de son être et tendre vers la mort appartenait aussi au mouvement de l’être en lui[68].

La misère du christianisme est la volonté de fuir, dans l’ascèse, un état où la fragilité, la non-substance, est douloureuse. Il lui faut néanmoins sacrifier la substance — qu’il assure avec tant de mal[69].

Pourtant, la kénose est l’occasion, en christianisme, de penser l’absence de substance. Mais il est vrai, cela est bien vite récupéré par certaines théologies qui réinscrivent cette perte, cette chute, dans la transcendance de l’Être auquel le monde ne ferait que participer jusqu’à sa réintégration complète, terminale, au-delà de la mort. Mais ne pense-t-on pas plus loin les conséquences fondantes de la chute de la transcendance dans l’immanence d’un monde qui est un tourbillon de forces aveugles, seulement ponctué d’états d’équilibre précaire et de coups de dés ? Quelle serait la théologie qui serait issue de cette soudaine absence d’objet, privée de la « chose » du théologien, qui serait sans substance ? Je crois pour ma part que cette théologie sans objet participerait de cette « vérité ruineuse », serait un holocauste de notions assurées et de contenus de foi tournés en ironie. Elle serait avant tout littérature et voie d’expérience, tout autant intérieure que « communautaire ». Et, à mon sens, elle trouve quelques prémisses dans la Somme bataillienne, comme une introduction à un possible qui pourrait être le sien[70]. Non à reprendre comme une doctrine, mais à tenter comme une pratique qui se distancie d’un travail en plongeant plus authentiquement dans la vie et les relations qu’elle nous propose. Cette absence de substance, cette « fêlure » dira Bataille, est la condition de tout être.

Il n’y a pas d’être sans fêlure, mais nous allons de la fêlure subie, la déchéance, à la gloire (à la fêlure aimée)[71].

Ainsi, parler de kénose, c’est évoquer quelque chose qui n’est justement pas une chose, mais l’interprétation d’un ensemble (construit pour l’occasion) très complexe, en interaction, et qui se donne comme un aspect de la révélation, aspect renvoyant de manière essentielle au vivre (en tant qu’exister et que vivre ensemble).

Le néant — qui n’est rien — est la seule « chose » que nous puissions placer au-dessus de nous, selon Bataille[72]. En fait, et du dire même de Bataille, nous plaçons une multitude de choses au-dessus de nous, dont nous devenons l’objet, y étant assujettis. L’ordre de la transcendance est celui des objets, de toutes les entités ainsi séparées les unes des autres. L’homme, dans un geste que Bataille attribue à une « transcendance négative », peut seulement, pour ainsi se perdre dans l’immanence, poser ce Rien au-dessus de lui, qui s’il n’est rien, n’en demeure pas moins une fiction efficace. Mais s’il est « au-dessus », ce n’est que comme une transgression, comme une manière de passer outre soi-même. C’est aussi une manière de se jouer de la transcendance, la « ruinant » dans le rire[73].

Pour laisser la kénose comme une question

Si la kénose chez Bataille n’est discernable qu’à travers des thèmes littéraires et philosophiques comme la chute de la transcendance dans l’immanence, comme la mort de Dieu (sacrifié religieusement), comme l’exigence amoureuse du mystique à l’égard de la personne divine, elle n’en est pas moins présente, minimalement, sous la forme d’un improbable kénotisme de la pensée et de l’écriture.

Ainsi, le corpus athéologique donne à penser en théologie selon une logique de l’amitié comme lieu de véridiction. Ce qui pointe sur la communauté, sur le vivre ensemble qui ne peut que se voir remanié, recomposé (sinon décomposé) par la perte d’une instance transcendante, ou du moins dans le refus de figurer l’Autre auquel Bataille nous enjoint dans son apothéose du non-sens.

Il nous semble donc que ce rapide survol d’une oeuvre aux ramifications infinies et aux glissements incessants d’une notion à l’autre, que Bataille opère pour maintenir l’authenticité du mouvement de sa pensée, que ce survol, donc, nous amènerait naturellement à nous attarder sur ce qui pourrait faire la communauté — l’assemblée (l’ecclésia) — de ceux qui se rassemblent dans cette absence que creuse cet effondrement de la transcendance décrit par Bataille. Du moins, cela nous amène à questionner comment cette notion théologique de la kénose peut porter à conséquence dans le champ de l’ecclésiologie et à formuler le projet de donner suite à cette amorce de réflexion.

Car, s’il nous paraît difficile de laisser les différentes fictions de sens qui sont si nécessaires à notre existence personnelle, qui en sont autant de conditions la rendant possible, combien plus nous paraîtra difficile de penser la vie en commun, sans cette référence à un sens qui se poserait comme un tiers et nous permettrait de communier avec notre prochain. Mais ce serait se méprendre sur l’apothéose du non-sens bataillien et ses conséquences quant à la mise en commun dont elle est justement la chance.

Appendices