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Recensions

Fabienne Brugère, Le goût. Art, passions et société. Paris, Presses Universitaires de France (coll. « Philosophies », 130), 2000, 128 p.

  • Yves Laberge

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  • Yves Laberge
    Institut québécois des hautes études internationales, Québec

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Un titre enthousiasmant comme Le goût. Art, passions et société pourrait inviter son lecteur vers diverses avenues disciplinaires, empruntant peut-être la voie de l’anthropologie, de la sociologie, de la psychologie, ou de l’esthétique. Mais dans le cas présent, ce deuxième livre de Fabienne Brugère propose en quelque sorte une histoire du goût en Europe à l’âge classique, à partir d’un cadre conceptuel situé au coeur de la philosophie, en se référant successivement à Kant, Hume, Diderot, et principalement au philosophe anglais Anthony Shaftesbury (1671-1713), auteur auquel elle avait consacré son premier ouvrage[1].

Si le point de départ de sa réflexion sur la genèse du goût reste la Critique de la faculté de juger de Kant, Fabienne Brugère veut élargir son propos, insistant sur l’importance du goût en tant qu’expression d’une individualité (p. 12), tout en rappelant que le goût, comme le jugement et la sensibilité, évoluent et deviennent des enjeux communs de l’art (p. 14). L’étude introduit également la notion de délicatesse en matière de jugement, d’après le jésuite Dominique Bouhours (1628-1702) (p. 16). L’un des points forts de l’ouvrage de Fabienne Brugère est de fournir au passage des définitions nombreuses et utiles : « La passion, c’est le goût fait plaisir » (p. 33). Tout au long de son livre, elle reformule ses concepts et en précise le sens, par exemple lorsqu’elle indique que « L’art est civilisateur » (p. 33). La deuxième partie définit, situe et articule avec précision la dynamique du goût, en mettant en évidence sa stabilité : « […] le goût s’acquiert et se forme dans la pratique disciplinée de la société ; il exprime les bonnes habitudes, moeurs et manière d’être sociales ; il refuse la mode et les caprices de l’opinion » (p. 44). La troisième partie porte autant sur le théâtre français du xviiie siècle, et sur certains articles de l’Encyclopédie de Diderot. Pour celui-ci, il existe une adéquation entre le théâtre et la société : « […] théâtralisation de la société et devenir social du théâtre vont de pair » (p. 83), annonçant ainsi les écrits du sociologue d’origine canadienne Erving Goffman[2].

De loin la meilleure de l’ensemble, la quatrième partie se fonde davantage sur les Essais de David Hume, et se penche sur le rôle de la critique face aux arts et à la littérature. Fidèle à cette pensée, Fabienne Brugère affirme que « le bon critique est celui qui sait faire une lecture matérielle des oeuvres, celui qui quitte des catégories toutes faites pour s’intéresser à la singularité de telle ou telle oeuvre » (p. 103). Plus loin, elle admet que la singularité des goûts individuels peut rendre vaine la recherche d’une règle commune du goût, qui serait admise et partagée de tous (p. 105). Selon Fabienne Brugère, et à la suite de Hume, le critique digne de ce nom parvient à se dégager de l’opinion générale à partir du moment où il peut faire valoir la justesse de son expertise en matière de goût, « dans la mesure où sa perception aiguisée ou délicate du monde révèle sa capacité à diagnostiquer le sensible » (p. 108). Certains observateurs s’avèrent être plus sensibles, plus délicats. C’est pourquoi on peut y lire que « la valeur du jugement du goût tient alors à la délicatesse de goût comme capacité à sentir toutes les variations qualitatives des choses » (p. 108).

Ouvrage clair et bien structuré, rédigé dans un style vivant, Le goût. Art, passions et société se lit aisément, sans préparation préalable. Je critiquerais peut-être l’usage que fait Fabienne Brugère du concept de lien social, en faisant abstraction du fait qu’en sociologie, ce concept désigne la relation entre un individu et le groupe auquel il appartient, et non la relation entre tous les individus, qu’elle nomme parfois « relation interhumaine » (p. 32-33). En fait, s’il est ici question de société, l’ouvrage ne prétend toutefois pas se ranger du côté de la sociologie, et à part Norbert Elias (note, p. 33), les sociologues qui ont élaboré des théories sur les dimensions sociales du goût et de l’art (comme Durkheim, Bourdieu, Becker) n’ont d’ailleurs pas été convoqués dans ses pages — ce n’était ni le but, ni même le propos de cet ouvrage[3]. On pourrait facilement consacrer tout un livre uniquement à la dynamique des critères d’appréciation du beau, que ce soit en philosophie ou en sociologie. Cependant, cette synthèse partielle et concise sur la généalogie du goût mérite d’être lue et sera particulièrement instructive pour nos étudiants du baccalauréat.

Appendices