You are on Érudit's new platform. Enjoy! Switch to classic view

Recensions

Jean-Claude Schmitt, Le saint lévrier. Guinefort, guérisseur d’enfants depuis le xiiie siècle. Paris, Éditions Flammarion (coll. « Champs »), 2004, 283 p.Éric Baratay, L’Église et l’animal (France, xviie-xxe siècle). Paris, Les Éditions du Cerf (coll. « Histoire »), 1996, 382 p.

  • Frédéric Laugrand

…more information

  • Frédéric Laugrand
    Université Laval, Québec

Article body

Publié pour la première fois en 1993, Le saint lévrier est, à l’instar de tous les ouvrages du grand médiéviste Jean-Claude Schmitt, devenu un classique de l’anthropologie historique et religieuse. Sa réédition en 2004 avec un texte revu et augmenté dans la collection « Champs » chez Flammarion doit être saluée tant ce livre m’apparaît demeurer un incontournable pour tous ceux et celles qui s’intéresse à l’univers symbolique et à ses continuités à travers les âges.

L’étude est très ciblée puisqu’il s’agit d’une analyse minutieuse du culte d’un chien lévrier qui, tué injustement par son maître, gagne finalement le statut d’un saint (saint Guinefort). La scène a lieu en France, au nord de Lyon, dans la région de la Dombes. L’enquête commence au xiiie siècle lorsque l’inquisiteur, Étienne de Bourbon, relate dans un exemplum, un recueil d’exemple destiné à la prédication, ce qu’il a découvert dans cette région de paysans où les superstitions abondent, pour reprendre l’expression de ce dernier. Alliant les méthodes de l’histoire, de l’anthropologie et de l’archéologie, l’auteur nous fait découvrir la légende, les rites, les lieux de cultes et les pratiques qui se sont perpétuées dans la région sur une période de huit siècles, les derniers pèlerinages datant vraisemblablement du milieu du xxe siècle. À bien des égards, l’étude du saint lévrier est remarquable et l’auteur de ces lignes laissera au lecteur le plaisir d’en découvrir la richesse et les détails. Elle n’éclaire pas seulement des aspects importants des mentalités des sociétés féodales, elle révèle combien l’historien du religieux ne peut désormais ignorer l’animal et l’abandonner à ce que Michel Pastoureau, dans un autre livre magnifique qui aborde les procès d’animaux et le bestiaire médiéval (Une histoire symbolique du Moyen Âge, Paris, Seuil, 2004), nomme « la petite histoire ». Dans toutes les sources documentaires analysées, les animaux paraissent donc omniprésents dans les cultures occidentales.

À partir de sources diverses (écrits doctrinaux, littérature édifiante, catéchismes, statuts synodaux, etc.), le livre d’Éric Baratay, L’Église et l’animal, se propose précisément de mieux comprendre comment le discours des clercs catholiques sur les animaux a évolué au cours du temps. Fruit d’une thèse de doctorat, le livre me semble extrêmement bien documenté. Il ne fait aucun doute qu’il demeure un texte essentiel sur le sujet. En bon historien, Baratay domine ses sources. Il a su organiser son corpus avec talent, faisant ressortir quatre grandes périodes aux frontières mouvantes qui comportent toutes des fluctuations à l’intérieur. Au cours de la première période qui s’étale de 1600 à 1670, les clercs présentent l’animal dans sa position intermédiaire. À la fois proche de l’homme mais pas trop éloigné de Dieu, l’animal est une créature divine au service de l’homme. Contrairement aux humains, les animaux sont toutefois présentés comme des êtres qui se reproduisent d’eux-mêmes, sans que Dieu n’ait besoin d’y insuffler un souffle de vie. Du coup, la mort de l’animal reste un phénomène assez banal, normal. Pourtant, précise Baratay, le discours des clercs utilise également l’animal pour rappeler la place privilégiée de l’homme dans la création. En ce sens, l’animal reste un signe de Dieu qui permet de fonder certaines démonstrations morales. La seconde période, qui va de 1670 à 1830, ne confère pas davantage d’intériorité ou de spiritualité à l’animal. Sa matérialité semble au contraire encore plus marquée, même pour saint Thomas d’Aquin qui y voit un corps doté d’une âme sensitive (capable de sentir/ressentir) mais non d’un principe immatériel comparable à l’âme humaine. Dévalorisé, l’animal est réduit encore plus par la Réforme catholique et la théorie cartésienne de l’animal-machine. Bien que des conceptions sensiblement différentes circulent, l’animal semble dorénavant écarté de l’univers divin. Plus complexe, la troisième période s’étend de 1830 à 1940. Elle se caractérise par une entière réhabilitation de l’animal et l’émergence de conceptions nouvelles. Les thomistes, par exemple, s’aventurent jusqu’à reconnaître une âme mortelle aux animaux. Le transformisme de Darwin et les théories évolutionnistes font également émerger de nouveaux éléments qui obligent les clercs à réintégrer l’animal dans la création et l’univers symbolique. Avec la quatrième et dernière période qui va des années 1940 à nos jours, les représentations semblent encore plus éclatées. Les modèles dominants seraient contestés et l’animal projeté à l’extérieur du religieux au fur et à mesure que se développe une pensée anthropocentrique, puis anthropomorphique. Plus que jamais auparavant, l’animal ne servirait donc plus qu’à faire valoir le respect de la vie humaine et communautaire, l’anthropomorphisation des animaux demeurant une autre nouveauté.

En définitive, ces deux livres traitent chacun à leur manière des rapports entre humains et animaux. Le premier adopte un regard de type microscopique et nous renseigne au passage sur la fabrique des saints en Occident. Le second privilégie une approche plus large, macroscopique, qui a le mérite de mettre en perspectives une myriade de détails tirés des discours des clercs. Sans contester les grandes frontières identifiées par l’auteur, on reprochera au livre de ne s’attarder qu’au cas des clercs et des positions officielles de l’Église, laissant du coup tomber les cultures et traditions populaires. Robert Hertz et d’autres s’y sont certes intéressés mais ces données ne sont pas faciles à exploiter. Une autre critique qu’on peut adresser au livre bien documenté de Baratay tient à ce qu’il n’intègre pas assez certaines problématiques anthropologiques qui auraient permis d’accentuer la portée de son étude sur le plan de la symbolique et des cosmologies à l’oeuvre. Ainsi, tandis que certains des travaux de Digard, Viailles et Sperber sont mentionnés, l’auteur n’utilise pas du tout les travaux de M. Pastoureau ni ceux pourtant classique de M. Douglas et de P. Descola. Ceci étant dit, cet ouvrage innove et vaut le détour à une époque où l’universalité de l’opposition nature/culture est plus que jamais remise en cause.