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Recensions

Eric Frattini, La Sainte Alliance. La véritable histoire des services secrets du Vatican. Traduit de l’espagnol par Alex et Nelly Lhermillier. Paris, Éditions Flammarion, 2006, 468 p.

  • Philippe Roy

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  • Philippe Roy
    Université Laval, Québec

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Eric Frattini est né à Lima en 1963. Journaliste, il est ancien correspondant de Canal + et de Cinco Dias au Moyen-Orient. Il a couvert tous les conflits de la région (Liban, Iran-Irak, Golfe) ainsi que les guerres du Kurdistan et de Tchétchénie. Il est l’auteur de plusieurs livres sur l’histoire des services secrets.

Dans ce livre, il présente la Sainte Alliance, qui serait le service d’espionnage du Vatican, fondée par Pie V en 1566. L’auteur s’attarde également sur un service plus connu, le Sodalitium Pianum, unité de contre-espionnage fondée en 1910 sur l’ordre de Pie X pour lutter contre le modernisme. Ce service est connu et a été bien étudié par Émile Poulat. La Sainte Alliance offre un parcours de cinq siècles d’histoire à travers les opérations cachées de la Sainte Alliance. Eric Frattini cherche à montrer que celle-ci, ainsi que le Sodalitium Pianum ont tué, volé, conspiré et trahi sur ordre des papes.

La Sainte Alliance aurait été fondée pour lutter contre le protestantisme représenté par Elisabeth Ire d’Angleterre. Le nouveau service est appelé Sainte Alliance par le pape, en l’honneur de l’alliance entre le Vatican et la reine d’Écosse. La principale mission des espions du pape est alors de prêter main-forte à la reine Marie Stuart pour essayer de restaurer le catholicisme en Écosse et de lutter contre le protestantisme. Ainsi, les premiers chapitres tournent autour de cette question : la lutte des papes contre Elisabeth Ire d’Angleterre, et les tentatives avortées pour la remplacer par Marie Stuart.

Ensuite, l’auteur s’attarde surtout sur la Saint-Barthélemy, l’aventure de l’Invincible Armada, l’assassinat de Guillaume d’Orange et d’Henri IV, la guerre de Succession d’Espagne, la crise des cardinaux Richelieu et Mazarin avec la France, l’attentat contre le roi Joseph Ier du Portugal, la Révolution française — pendant laquelle les agents de la Sainte Alliance auraient créé un réseau de renseignement et d’évasion à l’étranger pour les prêtres, les religieux et les religieuses —, l’ascension et la chute de Napoléon — que la Sainte Alliance aurait voulu séquestrer et assassiner —, la guerre de Sécession américaine, les relations secrètes avec le kaiser Guillaume II pendant la Première Guerre mondiale ou avec Hitler pendant la Seconde, le Russicom, la question polonaise et Solidarnosc — que le Vatican aurait financé secrètement, par l’intermédiaire de la Sainte Alliance — les finances obscures de la Banque du Vatican, avec Marcinkus, Sindona et Calvi, l’infiltration de la Curie par la Franc-maçonnerie, par la mafia, le trafic d’armes, etc.

De même, différentes sociétés secrètes auraient dépendu de la Sainte Alliance, comme le cercle Ortogonus ou l’Ordre noir, présenté comme un cercle d’assassins au service du pape. L’auteur s’attarde assez longuement sur le Sodalitium Pianum, plus connu en France et au Canada sous le nom de Sapinière. La Sapinière est fondée par Umberto Benigni en 1909 sur l’ordre de Merry del Val. La fonction première de ce service est de détecter les modernistes à l’intérieur du Vatican et des institutions de l’Église. Benigni fonde même un journal, Corrispondenza Romana qui attaque le modernisme et défend les prérogatives du pape. Vu les résultats positifs pour le Vatican, Merry del Val autorise Benigni à organiser une unité de contre-espionnage qui a pour mission d’opérer à l’intérieur même de l’Église. Selon l’auteur, les libéraux belges et allemands vont finalement infiltrer le Sodalitium Pianum pour le faire tomber. Les fruits ne se font pas attendre, et Benigni tombe assez rapidement en disgrâce : Merry del Val lui impose d’arrêter la publication de son journal. Après l’élection de Benoît XV (Giacomo della Chiesa), un des anciens réprouvés du Sodalitium Pianum, il quitte le Vatican. Le Sodalitium Pianum est officiellement dissous en 1921, mais les historiens en trouvent des traces jusqu’en 1946… Frattini en trouve (sans citer de sources), jusqu’à aujourd’hui.

Frattini termine son ouvrage en affirmant que la Sainte Alliance est connue dans le monde de l’espionnage sous le nom de « l’Organisation »… et que le Vatican nie encore aujourd’hui avoir et avoir eu un service d’espionnage !

L’ouvrage est construit autour des différents papes, et la succession des uns et des autres détermine les chapitres, ce qui peut paraître logique, car d’un pape à l’autre la Sainte Alliance est plus ou moins active, selon le tempérament du pape ou son expérience personnelle. Cependant, ce choix méthodologique a ses inconvénients et l’auteur en apporte ici une preuve supplémentaire. En effet, jamais l’auteur ne présente une synthèse de ce qu’il affirme et il semble n’avoir aucune hauteur de vue par rapport à son sujet. Il présente une succession de faits, mais pas de vision d’ensemble. Par exemple, il n’y a rien sur l’organisation interne de la Sainte Alliance, la formation des membres ou autres renseignements du même type. À chaque fois qu’un nouveau pape est élu, le lecteur a droit à un résumé des antécédents du personnage, l’histoire du conclave qui l’a élu et sa vision de l’espionnage.

En somme, je suis même plutôt sceptique quant à l’existence de la Sainte Alliance en tant que réseau organisé d’espionnage. On voit partout des individus espionnant ou enquêtant pour le compte du pape, mais l’auteur n’apporte aucune preuve d’un réseau organisé avec une formation, une véritable hiérarchie, etc. De plus, et ceci est un manque important, l’auteur ne cite jamais de sources de première main. Les seules citations qu’il donne sont des sources secondaires, donc des ouvrages… qui ne semblent pas eux-mêmes nommer explicitement la Sainte Alliance. Que le Vatican ait un service de renseignement, c’est certain ; sans doute est-il efficace, car l’Église a tous les moyens pour le faire et sur un principe simple : des prêtres sont répartis dans les paroisses ; ils donnent des renseignements aux évêques qui transmettent à leur supérieur, et l’information arrive ainsi rapidement jusqu’au pape. Finalement, en tournant la dernière page de l’ouvrage, on a donc l’impression que l’auteur imagine la Sainte Alliance partout… sans jamais apporter aucune preuve digne de ce nom.

Pour conclure, l’ouvrage n’a rien de scientifique. Il nous apprend quelques faits intéressants, et d’autres plutôt cocasses, mais il semble avoir été écrit très rapidement, entre un livre sur la CIA, le Mossad, l’ONU et Ben Laden.