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Recensions

Jean-Luc Marion, Le croire pour le voir. Réflexions diverses sur la rationalité de la révélation et l’irrationalité de quelques croyants. Paris, Éditions Parole et Silence (coll. « Communio »), 2010, 224 p.

  • Vincent Siret

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  • Vincent Siret
    Université Laval, Québec

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Le philosophe Jean-Luc Marion rassemble douze articles qu’il a rédigés entre 1979 et 2009 pour différents ouvrages et revues sauf un inédit (le cinquième), dans un classement non pas historique mais thématique. Chaque article aborde un aspect des rapports entre la raison et la foi et ils sont réunis sous quatre chapitres contenant chacun trois articles : la foi et la raison ont partie liée ; le baptisé comme sujet croyant et rationnel ; quelques cas limites (miracles, résurrection, sacrement) pour lesquels la raison est convoquée et déployée ; le don de Dieu dans la Révélation qui pousse la raison non pas hors d’elle-même mais rend visible l’invisible.

Sous plusieurs angles complémentaires, l’A. reprend les logiques du développement de la pensée depuis les Grecs jusqu’à nos jours : Aristote, Platon, Augustin, Thomas d’Aquin, Descartes, Pascal, Kant, Hegel, Nietzsche, Husserl, Heidegger, Habermas sont convoqués non pas de manière systématique mais au gré des articles. La foi et la raison ne se présentent plus dans une nécessaire exclusion réciproque où l’une grandirait au détriment de l’autre ; elles grandissent ensemble. Les reproches sont adressés aussi bien aux rationalistes qui limitent indûment le champ du savoir qu’aux chrétiens paresseux qui oublient que Jésus-Christ est le Logos. Puisque l’infini a pris chair, « notre raison se trouve désormais à servir de tente à l’infini » (p. 64). En même temps, nous sommes un mystère à nous-mêmes : l’A. rappelle souvent l’image selon laquelle l’homme est un Dieu à la manière dont on dit d’un tableau qu’il est un Cézanne. Le baptisé est christifié et, par sa rationalité finie habitée par l’infini, il comprend toujours davantage « la largeur, la longueur, la hauteur et la profondeur » (Ep 3,18) du mystère du monde. L’action de Dieu dans les miracles, en particulier la résurrection, et les sacrements, ouvre des possibles qui restaient jusqu’alors enfouis. Pour autant, cette visibilité de l’invisible maintient paradoxalement l’invisibilité. On ne met pas la main sur le mystère, on se laisse élever par lui.

Si nous n’apprenons pas de nouveautés sur les préoccupations de l’A., ces trente années sur lesquelles s’étalent ces articles manifestent le mûrissement d’une pensée résolument post-moderne, non pas bien sûr au sens d’une parenthèse qui se ferme, mais bien plutôt au sens d’une ouverture impossible, c’est-à-dire initialement impensable, que provoque le croire dans la rationalité. D’où le titre : Le croire pour le voir. Avec une grande clarté pédagogique, la question de l’objet et de l’objectivation traverse logiquement l’ouvrage de part en part en filigrane puisque la foi libère d’un enfermement objectivant et ouvre des dépassements paradoxaux et non réducteurs. Est-il pourtant certain, comme semble le dire l’A., que cette objectivisation réductrice commence avec les Grecs ? Ne commence-t-elle pas plutôt avec Descartes ? À travers des commentaires philosophiques serrés, à la fois beaux et suggestifs, de textes bibliques (par exemple la Samaritaine, p. 182-184, ou Emmaüs, p. 196-205), se dégage une profonde phénoménologie de l’amour et du don. La foi, loin d’apparaître comme intellectuellement pauvre, est présentée comme saturation que notre regard ne peut que difficilement soutenir. Le rappel de la distinction des trois ordres pascaliens (chair, esprit, coeur) souligne que seul l’ordre du coeur, invisible aux deux autres ordres, rend capable de l’invisible et de l’incompréhensible.