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Recensions

Robert Spaemann, Les personnes. Essai sur la différence entre « quelque chose » et « quelqu’un ». Paris, Les Éditions du Cerf (coll. « Humanités »), 2009, 360 p.

  • Ré Jean Bérubé

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  • Ré Jean Bérubé
    Université Laval, Québec

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Robert Spaemann est professeur émérite de l’Université de Munich. Catholique, il est une figure éminente de la philosophie morale en Allemagne. Son livre, Les personnes, traduit de l’allemand par Stéphane Robillard, est un essai sur la différence entre « quelque chose » et « quelqu’un ».

Nous retrouvons dans cet ouvrage le regard affiné et la profondeur spirituelle de « quelqu’un » proche des questions se rapportant aux personnes. La notion de personne connaît de nos jours une vogue équivoque ; elle s’ancre dans une éthique qui vise la poursuite du bien commun pour mieux faire penser que tous les êtres humains ne sont peut-être pas reconnus comme des personnes. Cette notion, et c’est l’enseignement de ce livre, doit inclure la réalité spirituelle du « sujet » de même que les perspectives externes d’un lieu où peut s’attester sa dignité. Tous les hommes sont-ils des personnes ? Qu’entendons-nous par le terme « personne » ? Que présuppose-t-il, qu’implique-t-il ? Le parcours réflexif de cet ouvrage tourne autour de ces questions et appelle à une notion corrélative, celle de l’être humain. « Le fait que les hommes entretiennent avec toutes les choses données un rapport plus profond que celui qu’entretiennent entre elles toutes les choses données, voilà ce que l’on veut entendre en disant que ce sont des personnes » (p. 12).

Plusieurs niveaux d’approche, à travers des thèmes multiples mais convergents, témoignent de la compétence et de l’érudition de l’auteur. Les différents points que celui-ci aborde de façon successive au début de l’ouvrage, et qui peuvent laisser une impression d’obscurité, sont présents en contrepoint subtil tout au long des autres parties ; chaque avancée est orientée vers la compréhension centrale que le rapport réciproque de reconnaissance est constitutif de personnes, chaque être humain ayant des droits dans la mesure où ce sont des personnes, non pas en tant que présence individuelle disposant de certaines caractéristiques génériques, mais bien parce qu’il occupe une place unique spécifique et précisément définie par lui. Parce qu’il occupe cette place, il n’est pas « quelque chose », mais « quelqu’un ».

L’auteur revient à l’idée aristotélicienne de nature humaine et à celle des grands courants de la modernité pour comprendre pourquoi l’être que nous sommes nous-mêmes n’est pas qu’un élément de l’espèce biologique ou d’une classe sociologique. Issu du latin persona, le terme personne désignait d’abord un masque de théâtre porté par les acteurs pour indiquer leur rôle sur scène. Persona signifiait par extension un personnage. La vrille inlassable de l’écoulement du temps a enlevé la patine accumulée sur la notion de persona pour ensuite la couler dans le bronze d’une signification plus holistique, voire plus spirituelle. Le point de tangente entre « quelque chose » et « quelqu’un », c’est « le coeur ». « L’acte du coeur, quand il s’expose à la “lumière”, c’est-à-dire à l’esprit, se nomme l’amour » (p. 216). « Tout le coeur, toute l’âme et toutes les forces — cela signifie bien entendu : transformation du coeur et du vouloir, donc de “l’âme”. Le coeur est ce qui fait de l’âme humaine, une “âme spirituelle”. L’amour est l’acte spécifique de l’esprit-âme, donc de l’âme personnelle » (p. 216).

Chaque homme veut ce qui est bon pour lui. Or, ce qui est bon, c’est « le bien lui-même ». S’il ne le veut pas, c’est seulement parce qu’il ne le connaît pas, parce qu’il « préfère les ténèbres à la lumière » (Jn 3,19). Selon le récit johannique, le péché découle du fait que les hommes « ne croient pas en moi » (Jn 16,9). Cette formule contraste avec la position hellénique. « Mais c’est précisément en elle que la découverte de la personne trouve son origine. Ce qui est pensé ici, c’est que le fait que le bien puisse s’imposer en l’homme en tant que le raisonnable n’est pas l’affaire d’un destin produit par la nature, l’affaire des gènes ou de l’éducation, mais que le fondement en réside à nouveau en l’homme lui-même. Le Nouveau Testament et à sa suite le christianisme nomment ce fondement « le coeur ». « À la différence de la raison qui est rationnelle per definitionem mais parfois mal éclairée et par suite trop faible pour régner, le coeur règne toujours mais décide lui-même par qui il veut se laisser gouverner » (p. 35).

Voilà un auteur qui s’attache à rendre au terme de personne la dignité d’un concept et qui ne craint pas de lui octroyer la place qui lui revient. « Si “quelqu’un” existe, alors il a existé depuis qu’existe cet organisme humain individuel et il existera aussi longtemps que cet organisme est vivant. L’être de la personne est la vie d’un homme » (p. 356). S’il y avait un regret à exprimer, c’est le trop peu d’attention accordée aux questions nouvelles liées au progrès scientifique et à la nécessité de justifier les principes moraux et les normes d’action en lien avec les valeurs promues par le catholicisme.