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Ce livre est issu d’une thèse de doctorat en théologie catholique soutenue en janvier 2018 à l’Université de Strasbourg. La thèse a été reconnue en 2019 par le Emerging Scholar Award du Institute on Theology and Disability, un organisme états-unien dédié au dialogue interconfessionnel sur les théologies du handicap. Talitha Cooreman-Guittin a écrit un texte d’une grande science, naturellement ; mais dans son travail, on voit aussi à l’œuvre la puissance créatrice de l’amour. Science et amour : c’est ce qui fait de ce livre, pour moi qui ne suis pas théologienne, un très grand livre de théologie.

On est ici devant une théologie, une éthique et une pastorale de la déficience intellectuelle. Pour venir à bout de son travail, l’autrice a pu s’appuyer sur deux motivations existentielles, et liées. La première est son désir d’apporter une réponse « juste » (p. 274) du point de vue catholique à la bouleversante question d’Anaïs, une adolescente de 14 ans vivant avec une déficience intellectuelle modérée : « Pourquoi Dieu m’a faite ainsi ? » (p. 13). L’autrice a aussi voulu participer au développement d’une catéchèse catholique qui, s’étant appuyée sur les intuitions des théologies du handicap, réussira enfin à formuler une représentation de Dieu et de l’humain telle que la barrière de la déficience aura disparu et qu’en seront facilitées les amitiés entre personnes de toutes capacités.

I. Une théologie du handicap

Cooreman-Guittin constate qu’historiquement la pensée chrétienne a eu tendance à percevoir la déficience intellectuelle négativement. Les choses ont changé bien sûr, et plusieurs textes émanant du Saint-Siège ou des papes depuis les années 1980 manifestent désormais la sollicitude et la bienveillance de l’Église catholique à l’égard des personnes vivant avec des incapacités intellectuelles. Il s’agit néanmoins d’une attitude encore souvent paternaliste et charitable.

Il faut dire que les théologies du handicap sont peu nombreuses et qu’elles proviennent pour la plupart du monde anglo-saxon protestant. Il y a, aux États-Unis notamment, une véritable communauté de chercheurs autour des théologies du handicap, ainsi que des institutions (séminaires, instituts d’été, chaires de recherche, revues) pour porter leur dynamisme. Talitha Cooreman-Guittin consacre une partie de son livre à faire connaître ces théologies au monde catholique francophone, ainsi qu’à montrer la valeur et les limites de leurs projets (p. 175-208). Elles ont développé des intuitions qui élargissent, voire renversent, l’imago Dei et la représentation de l’humain : le Disabled God de Nancy Eiesland ; le Dieu accessible de Jennie Weiss Block (catholique), le Dieu limité de Deborah Creamer, le Dieu vulnérable de Thomas Reynolds et Marie-Jo Thiel, le Dieu qui donne et reçoit l’amitié de Hans Reinders, et enfin le Dieu qui accueille la déficience d’Amos Yong. Je n’entre pas dans les détails de la discussion captivante conduite par l’autrice. À la fin, au-delà de leurs différences, toutes ces théologies donnent de Dieu une image de perfection qui inclut à part entière incapacité, proximité, limite, vulnérabilité, amitié sans frontière. La personne vivant avec des incapacités intellectuelles est donc créée elle aussi totalement parfaite, à l’image de Dieu. Ces théologies font en outre de la Création à la fois une perfection et un processus. La vie n’est possible que dans la relation, dans l’interdépendance. C’est là que Dieu réside : dans la relation de vie que chacun est appelé à tisser avec chaque autre sur sa route.

Une autre partie du travail de l’autrice, la plus considérable, consiste à ancrer, à « inculturer », les intuitions des théologies du handicap dans la théologie catholique.

À vrai dire, pour elle, toutes ces intuitions sont déjà présentes dans le catholicisme, mais elles sont restées enfouies et sont passées inaperçues, ou n’ont pas été relevées et déployées autant qu’elles devraient l’être. Une relecture attentive et créative (aux sens inséparablement le plus scientifique et le plus aimant du terme) des sommes théologiques et des catéchismes de l’Église catholique, de même que des textes du Saint-Siège et des papes récents, permet de pointer tous les bouts de textes sur lesquels une théologie catholique du handicap peut prendre appui pour s’élaborer de manière totalement conforme à la doctrine, élargir l’imago Dei et modifier la perception de la déficience intellectuelle. Pour soutenir une telle proposition, l’autrice a choisi les auteurs les plus autorisés, tels Augustin et Thomas d’Aquin, elle a considéré ce que les catéchismes les plus importants — notamment celui du concile de Trente, celui de Pie X et le Catéchisme de l’Église catholique de 1992 — disent des sacrements, et elle a analysé les documents du Vatican (en particulier ceux de Jean-Paul II). Elle discute tous ces textes en deux sections (p. 30-45 et 103-125).

Le chapitre intitulé « Comment le récit biblique est-il signifiant pour une personne vivant avec des incapacités intellectuelles ? » (p. 98-102) est au coeur de la réflexion théologique qui se déploie dans ce livre.

L’autrice commence par faire remarquer que la notion de déficience intellectuelle est étrangère au récit biblique. Cependant, à l’instar du théologien Ulrich Bach, on peut regarder comment la complexité et la totalité de ce récit peuvent éclairer les points de vue théologiques et anthropologiques concernant la déficience (p. 66). C’est ce qu’elle se propose de faire. L’autrice pose que le récit biblique et les Écritures chrétiennes peuvent être rédempteurs et porteurs d’espérance pour les personnes en situation de handicap (ibid.), pour peu qu’on consente à voir au-delà de certaines interprétations communes mais insuffisantes.

Dans le récit biblique d’avant la chute, l’autrice découvre, dévoile, deux intuitions qu’elle s’emploie à mettre en évidence : « 1. Dans le Paradis, l’Éden d’avant la chute, la déficience existait comme manifestation de la diversité dans l’humanité ; cette diversité est un don. […] 2. Ce n’est pas la déficience en soi, mais le jugement porté sur celle-ci par la société qui est mauvais et qui handicape la personne. C’est ce jugement négatif, et non la déficience elle-même, qui est le résultat de la désobéissance des humains » (p. 68-69).

Puis, du Qohélet, l’autrice retient que l’œuvre de Dieu est entièrement belle, y compris celle qu’Il a courbée (p. 77). Quant au récit de la tour de Babel, l’autrice fait l’hypothèse qu’il s’agit d’un « fervent plaidoyer en faveur de la diversité » (p. 78), et elle démontre qu’une telle lecture peut en effet être pleine de sens.

Dans le Nouveau Testament, les passages sur les personnes avec un handicap sont nombreux ; les théologiens du handicap les analysent fréquemment. L’autrice ne les reprend pas. Elle se concentre plutôt sur quelques passages souvent utilisés dans la catéchèse catholique en France pour montrer comment ceux-ci peuvent être source de vie pour des personnes vivant avec une déficience lorsqu’y sont développées les intuitions « capacitantes » qu’ils contiennent.

Je ne peux pas résumer les détails d’une argumentation fascinante qui se déroule sur plusieurs dizaines de pages. À la fin, ce qui ressort, c’est que la déficience est une différence normale, elle ne devient un handicap que dans la société telle qu’elle est actuellement. La déficience est si peu un manque, au contraire elle fait tellement partie de la perfection de Dieu et de celle qui est promise, que l’autrice va jusqu’à dire, avec certains théologiens du handicap, qu’à la fin des temps la résurrection des corps inclura la déficience.

II. Une éthique et une pastorale du handicap

En plus d’être une théologie, le livre est une éthique et une pastorale du handicap.

La vision qu’a l’Église encore aujourd’hui des personnes vivant avec des incapacités intellectuelles a des impacts dans la catéchèse. Assez (trop) souvent en France, les parcours catéchétiques ne tiennent pas compte des personnes vivant avec un handicap, tout particulièrement la déficience intellectuelle ; ou ils ne font pas attention à présenter de celles-ci une image les montrant « capables » elles aussi ; ou ils les instrumentalisent en faisant d’elles une occasion d’édification ou de charité pour les personnes valides. Néanmoins, ici et là, ces parcours contiennent des intuitions sur lesquelles il est possible de s’appuyer pour développer une catéchèse « capacitante » destinée à tous (p. 157-161).

La section intitulée « Perspectives pour l’élaboration d’une catéchèse “capacitante” » constitue d’ailleurs l’autre gros morceau de ce livre (p. 231-238). Pour l’autrice, il est essentiel que la réflexion théologique sur le handicap entre dans la catéchèse. Car la déficience a quelque chose à révéler de nous-mêmes, de Dieu et de la vie en communauté (p. 231). Il n’est pas suffisant de faire se côtoyer valides et personnes vivant avec un handicap, comme le montrent les dernières décennies d’intégration de celles-ci dans la classe ordinaire et dans la société. Il faut profondément changer les perceptions de la déficience, mais aussi celles de la validité, et ce aux yeux de tous. Il faut que tous se pénètrent de l’idée que la vulnérabilité est aussi une force et qu’en tout cas elle est toujours un don, une bénédiction, une source de la révélation divine : elle fait partie intrinsèque de l’identité humaine, et même de celle de Dieu. Dans cette perspective, la déficience devient normale, un simple aspect naturel de l’expérience humaine (p. 234).

Parmi tous les principes sur lesquels elle repose, une pédagogie catéchétique « capacitante » privilégie bien sûr l’inclusion : langage inclusif, système de références inclusif. La catéchèse inclusive ne fait pas distinction des personnes. Elle utilise toujours le « nous » pour parler des humains de toutes capacités, elle favorise la réciprocité du don dans l’espace éducatif, car tous ont quelque chose à apporter pour parvenir à une meilleure connaissance de Dieu et à une relation plus complète avec Lui à travers la relation avec les autres. De plus, la catéchèse « capacitante » repose sur un certain nombre de principes pédagogiques dont les deux plus importants sont : transmettre l’essentiel, le transmettre en termes simples (attention : essentiel n’est pas synonyme de minimum) et le transmettre en misant sur l’expérience de chacun, sur tous les sens, et sur la stimulation des interrelations plutôt que sur les facultés cognitives. Dieu est relation, il donne et reçoit l’amitié. Connaître Dieu, c’est faire l’expérience de Lui. Une telle catéchèse vaut pour la classe, elle vaut aussi en paroisse. Elle doit contribuer à faire tomber les barrières qui empêchent la relation à Dieu.

Pour y arriver, l’autrice identifie sept récits bibliques pouvant faire l’objet de parcours catéchétiques « capacitants ». Elle en a développé et fait tester trois en classe avec de vrais élèves, grâce à la collaboration de quelques coopératrices de pastorale et d’enseignant-e-s de religion, parcours dont elle présente ici les contenus et la pédagogie : annonces de la naissance du Sauveur, parabole des talents, récit de guérison impliquant Bartimée. Radicalement inclusifs, ils font participer chacun à la création d’une compréhension nouvelle et d’un partage nouveau de la foi catholique. L’objectif d’une telle catéchèse est de faire comprendre à tous que chacun est vulnérable et limité, que la vulnérabilité et la limite sont des dons du Dieu lui-même vulnérable et limité ; et donc que tous sont conformes à Son projet pour l’humanité, que tous révèlent quelque chose de Son mystère (p. 239-267).

III. Autres développements contenus dans le livre

En plus de la ligne principale de l’argumentation le livre contient des sections fort intéressantes sur des sujets nécessaires pour bien contextualiser le propos de l’autrice. Tout un chapitre (p. 27-63) est consacré à la manière dont la déficience intellectuelle a été perçue et pensée en Occident, de l’Antiquité à nos jours. Dans un autre (p. 141-161), Cooreman-Guittin retrace l’histoire de la catéchèse et de la pédagogie catéchétique spécialisée depuis les débuts du xxe siècle. Ces deux très bons chapitres de synthèse peuvent être extrêmement utiles comme point de départ d’une initiation à la déficience intellectuelle dans l’histoire en général et dans celle de l’éducation religieuse en particulier.

IV. La réponse à la question d’Anaïs

Le livre se termine par la réponse qu’apporte Talitha Cooreman-Guittin à la question d’Anaïs :

Dieu t’a faite comme tu es parce qu’il t’aime ! Et telle que tu es, Anaïs, il t’a bien faite. Quand il te regarde, il voit que c’est bon. C’est notre perception de toi, notre regard humain sur toi qui nous fait croire que ce que tu es n’est pas bien, mais nous devons changer de regard, transformer nos perceptions. Car comme le dit le cardinal Newman : « Il n’y a qu’une manière de regarder le monde qui soit juste : la manière dont Dieu lui-même le regarde ».

p. 274

Le message que nous réserve l’autrice est aussi plein d’amour et d’espérance : « Anaïs, telle que Dieu l’a faite, elle est bien faite : dans le plan divin, elle fait partie de son projet de salut. […] Ce n’est que tous ensemble, toutes capacités confondues, que nous sommes à l’image de Dieu, ce n’est que tous ensemble que nous sommes le Corps du Christ » (ibid.).