Le secret dans les romans-mémoires de Prévost[Record]

  • Michèle Bokobza Kahan

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  • Michèle Bokobza Kahan
    Université de Tel-Aviv

Le secret occupe une place centrale dans les romans-mémoires de Prévost, quel que soit l’angle d’analyse abordé. Les schémas narratifs, énonciatifs et diégétiques s’entremêlent et se nourrissent mutuellement à des degrés divers autour d’une notion qui est appréhendée ici dans son sens large. Dans Le doyen de Killerine comme dans Histoire d’une Grecque moderne, pour ne citer que les exemples les plus probants, la perspective narratologique montre comment les processus de communication qui se construisent entre le je narrant et le je narré soulèvent des questions reliées aux conflits psychiques d’un moi instable souvent contradictoire. La subtilité avec laquelle Prévost utilise des transitions entre registre narrant et registre narré, apporte à la littérature de son temps un élément de subjectivité que je relie à la question du secret dans sa dimension affective et morale. Secrets de l’inconscient que l’on ne maîtrise pas mais qui se dégagent des interstices du texte, secrets intentionnés, voulus, programmés, rationalisés, reliés eux aussi à une psyché mais plus concrètement présents dans la diégèse, secrets reliés aux relations qui se tissent entre les personnages, relations définies et appréhendées à travers ces secrets, qui déterminent une progression ou une régression communicationnelle. L’intrigue se construit autour de malentendus et de quiproquos dus aux mensonges, aux dissimulations, aux déguisements, aux silences des personnages, autant d’éléments qui remplissent un rôle déterminant dans leur destin. Cleveland (Le philosophe anglais ou Histoire de Monsieur Cleveland), les proches du doyen de Killerine, des Grieux et Manon, ou Perés, le compagnon fidèle du commandeur (La jeunesse du commandeur ou Mémoires pour servir à l’Histoire de Malte), sont les victimes directes ou indirectes de secrets qu’ils cachent ou qui leur sont cachés. Enfin, Prévost a su pratiquer une écriture suggestive qui entretient une ambiance d’équivoque féconde entre l’instance auctoriale, le narrateur autodiégétique et le lecteur, comme en témoignent les romans déjà cités, l’Histoire du chevalier des Grieux et de Manon Lescaut ou La jeunesse du commandeur. Les déclinaisons diverses du secret, tant au plan thématique (comportements et objets reliés au secret), qu’au plan narratif (ellipses, non-dits, court-circuitages communicationnels), témoignent d’un art du récit ; elles participent également d’une réflexion complexe sur les chemins du savoir et de la connaissance de soi que l’on ne peut envisager uniquement sous un angle moraliste imprégné d’une vision religieuse chrétienne de la condition humaine. Perçu au xviie siècle comme une stratégie politique, le secret se déploie avec Prévost bien au-delà de la sphère des affaires publiques vers celle intime des passions. Ces aspects du secret soulèvent dans leur dynamique permanente des questions d’ordre moral et philosophique parce que le mouvement vers la vérité est indissociable d’un geste d’évitement de cette même vérité vers laquelle l’on aspire, et cette dynamique du secret préserve une part de mystère et de doute dans le récit, qui place l’oeuvre romanesque de Prévost de plein pied dans la modernité des Lumières. L’univers romanesque prévostien regorge de secrets qui bouleversent le cours des événements, construisent et détruisent des alliances, des amours, des amitiés, provoquent et entretiennent le suspens. Prévost met en scène le secret dans un geste spectaculaire qui est proche de celui analysé par Arielle Meyer. Les audiences secrètes (Histoire d’une Grecque moderne, Campagnes philosophiques), les rendez-vous amoureux clandestins (Mémoires d’un honnête homme), les identités dissimulées ou échangées (plusieurs épisodes dans Histoire du chevalier des Grieux et de Manon Lescaut), les déguisements, les complots, et autres formes de secrets, entraînent le lecteur dans les rets d ...

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