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Générations et régénérations du livreThe Generation and Regeneration of Books

  • Eli MacLaren,
  • Josée Vincent and
  • Joanie Grenier

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  • Sous la direction de
    Eli MacLaren
    Université McGill

  • Sous la direction de
    Josée Vincent
    Université de Sherbrooke

  • En collaboration avec
    Joanie Grenier

The English version follows.

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Article body

En juillet 2015, le 23e Congrès de la Society for the History of Authorship, Reading and Publishing rassemblait quelque 300 participants à Montréal. Placé sous le thème des « Générations et régénérations du livre / The Generation and Regeneration of Books », l’événement, bilingue, invitait les chercheurs à questionner l’évolution des systèmes-livre – des supports, des pratiques et des acteurs –, tout en proposant de nouvelles manières d’envisager l’histoire du livre. Plus de 250 historiens du livre ont répondu avec enthousiasme à cette invitation en produisant des conférences, des communications et des communications-éclair, des présentations de projets numériques et des présentations par affiches. Ce numéro de Mémoires du livre / Studies in Book Culture, qui reprend certaines de ces contributions[1], rappelle des moments forts du congrès.

D’entrée de jeu, les trois conférences plénières, reproduites en français et en anglais, sont accompagnées de fichiers audio qui contiennent en outre les échanges avec le public. Intitulée « Thinking Through the History of the Book », la conférence d’ouverture de Leslie Howsam, professeure émérite de l’Université de Windsor et Senior Research Fellow au Centre for Digital Humanities de la Ryerson University, invite à examiner les façons dont l’histoire du livre est racontée et conceptualisée, notamment en situation d’enseignement. Prenant appui sur une connaissance très fine des travaux des historiens du livre et sur ses recherches récentes sur les traités et les manuels d’histoire, Leslie Howsam propose de considérer l’histoire du livre non plus comme un récit relatant une succession de faits et de transformations, mais plutôt comme une manière particulièrement efficace d’appréhender les textes et, ce faisant, de rendre compte de l’évolution de la pensée humaine.

Prononcée par Anthony Glinoer, professeur à l’Université de Sherbrooke et titulaire de la Chaire de recherche en histoire du livre et sociologie du littéraire, la deuxième conférence plénière, « Les imaginaires du livre et de la vie littéraire. Un projet historique, sociologique et sociocritique », présente une nouvelle approche qui se situe au croisement de la sociocritique et de l’histoire du livre. Anthony Glinoer et les chercheurs rattachés au Groupe de recherche sur les médiations littéraires et les institutions (GREMLIN) qu’il dirige s’intéressent ainsi aux représentations du livre et à celles des acteurs et des pratiques qui y sont associées, à partir d’un corpus regroupant des romans français et québécois parus du xixe siècle à nos jours. Les travaux sur les figurations de l’éditeur traduisent entre autres comment les écrivains perçoivent les différentes positions de cet acteur au coeur du système-livre, confronté à la marchandisation de la littérature.

« The Demand for Literature in France, 1769–1789, and the Launching of a Digital Archive », conférence magistrale offerte par Robert Darnton, professeur émérite à la Carl H. Pforzheimer University et ancien directeur de la Harvard University Library, a clos l’évènement. Plongeant à nouveau dans les archives de la Société typographique de Neuchâtel, qu’il a longuement fréquentées, Robert Darnton en ressort avec une liste des lectures les plus courantes à la veille de la Révolution française, comprenant, certes, des oeuvres empreintes de l’esprit des Lumières, mais aussi des ouvrages didactiques, des livres pratiques, des romans et de la littérature à scandale. Dans cet article, Darnton offre une description précieuse de ce fonds d’archives exceptionnel auquel il consacre le site www.robertdarnton.org.

À la suite de ces conférences sont présentées les interventions des participants à la table ronde « L’héritage des grands projets nationaux d’histoire du livre / Inheriting the National Histories of the Book » (l’enregistrement est aussi accessible en ligne). Professeur d’histoire contemporaine à l’Université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines, ex-directeur et cofondateur du Centre d’histoire culturelle des sociétés contemporaines, Jean-Yves Mollier ouvre le débat en rappelant les conditions dans lesquelles l’Histoire de l’édition française a été produite. Montrant combien de nombreux projets s’en sont par la suite inspirés, il évoque les limites de ces histoires nationales pour défendre les approches transnationales, seules capables de rendre compte de la circulation des livres.

Professeur émérite à la University of New South Wales, spécialiste de l’histoire de la lecture et de l’écriture, Martyn Lyons abonde en ce sens, tout en soulignant l’apport des histoires nationales, notamment celui de la History of the Book in Australia dont il est l’un des auteurs, et, phénomène plus récent, des micro-histoires du livre. Le développement des humanités numériques participerait également à l’élaboration de nouvelles méthodologies, essentielles pour entreprendre le virage transnational de la recherche sur le livre.

Parmi les histoires nationales, l’Histoire du livre et de l’imprimé au Canada / History of the Book in Canada apparaît sans doute comme un cas d’espèce qui invite aussi à questionner la méthodologie en histoire du livre. C’est cette réflexion que défend Carole Gerson, professeure à la Simon Fraser University et codirectrice avec Jacques Michon du troisième volume consacré au xxe siècle. Pour rendre compte des particularités du livre au Canada – prédominance des importations, présence de deux systèmes relativement autonomes –, les chercheurs ont dû investir des champs de recherche jusqu’alors peu fréquentés, tels la distribution et le droit d’auteur à l’époque coloniale. Carole Gerson montre ainsi l’intérêt des histoires nationales qui abordent des nations périphériques. Fondateur du Groupe de recherche sur l’édition littéraire au Québec (GRÉLQ) et professeur émérite de l’Université de Sherbrooke, Jacques Michon insiste de la même manière sur la façon dont les échanges internationaux ont façonné non seulement le système-livre, mais aussi l’évolution de la culture et des idées au Québec. Sa réflexion s’appuie sur les travaux produits à la suite de l’Histoire du livre et de l’imprimé au Canada / History of the Book in Canada par des membres associés à ce grand projet.

Michael Winship, professeur d’anglais titulaire de la chaire Iris Howard Regents II à la University of Texas à Austin, a clos la table ronde en rappelant l’apport du projet A History of the Book in America. Revenant sur le congrès « Books and Society in History » tenu à Boston en 1980, Winship révèle que le projet, à l’origine, se voulait international quant à sa portée et multilingue dans son approche. Ce n’est que plus tard, après l’émergence d’autres histoires du livre nationales et avec le concours de la American Antiquarian Society, qu’il s’est vu circonscrit principalement à l’étude du marché du livre en anglais sur le territoire de ce que nous appelons les États-Unis. Winship reprend les questions fondamentales soulevées à l’époque par le comité de rédaction : Qu’est-ce qu’un livre? Où est l’Amérique? Quelles sont les disciplines à mettre à profit (science politique, droit, littérature, bibliographie)? Celles-ci n’ont rien perdu de leur pertinence ni de leur actualité.

Si le Congrès SHARP 2015 était l’occasion de rassembler les grands historiens du livre pour faire le point sur les orientations de la discipline, il a aussi été un lieu de rencontre et d’échange pour une nouvelle génération de chercheurs. Trois articles livrent un aperçu des recherches en émergence. Doctorant à l’Université de Sherbrooke, Nicholas Giguère réfléchit à l’évolution de la presse gaie au Québec. Qu’elle vise à défendre une cause ou qu’elle soit une source de divertissement, la presse gaie se définit d’abord comme un média au service d’une communauté. Ce lien entre imprimé et communauté est aussi au coeur des recherches que mène Marie-Hélène Jeannotte, doctorante à l’Université de Sherbrooke. Elle questionne les divers effets liés au processus de publication de textes produits par des auteurs amérindiens, le passage de la voix au papier convoquant diverses stratégies de légitimation. Emily Kopley, boursière postdoctorale Mellon à l’Université McGill, fait ressortir les défis et les enjeux que comporte l’étude du phénomène de l’anonymat littéraire, au xixe siècle et jusque dans ses manifestations au début du siècle dernier. Même si l’époque des ménestrels anonymes et celle des articles signés par « un Gentleman » sont alors révolues, l’anonymat persiste encore au xxe siècle, comme en font foi les exemples éloquents qu’évoque Kopley. En fait, il se pourrait même que l’anonymat soit devenu un idéal littéraire devant les efforts d’ordre rationnel et légaliste visant à l’enrayer.

Ce numéro se termine avec l’affiche de Sarah Milner, étudiante à la maîtrise à la Trent University, intitulée « Frankenstein as a Social Construct ». Cette affiche a été choisie par les visiteurs de l’exposition organisée, dans le cadre du congrès, par The Canadian Association or The Study of Book Culture / Association canadienne pour l’étude de l’histoire du livre et l’Association québécoise pour l’étude de l’imprimé. Elle témoigne elle aussi des nouvelles avenues de la recherche.

Le thème du congrès SHARP 2015 proposait de défier les limites et de confronter les modèles. Certes, le livre n’est pas mort et le temps de l’histoire du livre n’est pas révolu. Les articles du présent numéro manifestent ainsi la vitalité du livre au fil des époques, ainsi que l’essor continu de l’histoire du livre en tant que champ de recherche. Leurs auteurs, à l’instar des nombreux autres congressistes, confirment par leurs commentaires éclairés portant sur un vaste éventail de questions qu’il y a tout lieu de croire à cette pérennité du livre, peu importe les formes, les supports, les formats qu’il emprunte. Si l’organisation du congrès SHARP 2015 a constitué une expérience unique mais ponctuelle, le livre, tout comme l’histoire du livre, continue de se régénérer.


In July 2015, the 23rd Annual Conference of the Society for the History of Authorship, Reading and Publishing assembled some three hundred participants in Montreal. With the theme, “The Generation and Regeneration of Books / Générations et régénérations du livre,” the bilingual event invited researchers to question the evolution of book systems—supports, practices, and agents—while proposing new ways of envisaging book history. More than 250 historians of the book responded enthusiastically to this invitation, producing keynote addresses, conference papers, lightning papers, digital-project presentations, and posters. This issue of Mémoires du livre / Studies in Book Culture, containing certain contributions,[2] recalls salient moments of the conference.

To begin, the three keynote addresses, reproduced in French and in English, are accompanied by audio recordings that contain exchanges with the audience. “Thinking Through the History of the Book,” the opening keynote by Leslie Howsam, professor emeritus at the University of Windsor and senior research fellow at the Centre for Digital Humanities at Ryerson University, invites us to examine the ways in which the history of the book is recounted and conceptualized, notably in teaching situations. Drawing on an exemplary knowledge of the work of book historians and on her recent research on history books, Leslie Howsam proposes that we consider the history of the book no longer as a narrative of successive facts and transformations but rather as a particularly effective way of approaching texts and thereby of accounting for the evolution of human thought.

Delivered by Anthony Glinoer, professor at Université de Sherbrooke and Canada Research Chair in Book History and the Sociology of Literature, the second keynote, “Les imaginaires du livre et de la vie littéraire. Un projet historique, sociologique et sociocritique,” presents a new approach, situated at the intersection of sociocriticism and the history of the book. Anthony Glinoer and the researchers associated with the Groupe de recherche sur les médiations littéraires et les institutions (GREMLIN), which he directs, focus on representations of the book (and of the agents and practices associated with it) in the French and Québécois novel from the nineteenth century to the present. Their work on the configurations of the publisher convey among other things the ways in which writers perceive the different positions of this actor who is at the heart of the book system and who faces the commodification of literature.

“The Demand for Literature in France, 1769–1789, and the Launching of a Digital Archive,” a magnificent keynote offered by Robert Darnton, Carl H. Pforzheimer University Professor (emeritus) and former director of the Harvard University Library, concluded the event. Plunging once more into the archives of the Société typographique de Neuchâtel, of which he possesses a deep knowledge, Robert Darnton comes up with a list of the most widely read books on the eve of the French Revolution, comprising not only works stamped with the spirit of the philosophes but also didactic works, handbooks, novels, and scandal literature. In this article, Darnton provides a valuable description of this exceptional archive, to which he dedicates the site www.robertdarnton.org.

Following the keynotes are the remarks of the participants of the roundtable, “Inheriting the National Histories of the Book / L’héritage des grands projets nationaux d’histoire du livre” (a recording is also available online). Jean-Yves Mollier, professor of contemporary history at Université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines and ex-director and cofounder of the Centre d’histoire culturelle des sociétés contemporaines, opens the debate by recollecting the conditions in which Histoire de l’édition française was produced. While showing how many projects were afterwards inspired by it, he nevertheless evokes the limits of these national histories in favour of advocating a transnational approach, alone capable of accounting for the full circulation of books.

Martyn Lyons, professor emeritus at the University of New South Wales and specialist in the history of reading and writing, fully agrees. At the same time, he takes stock of the contribution of the national histories, notably the History of the Book in Australia (to which he contributed), and of the more recent microhistories of the book. Martyn Lyons also comments on the ways in which the digital humanities are elaborating new methodologies that are essential for grasping the transnational turn in book history research.

Among the national book histories, History of the Book in Canada / Histoire du livre et de l’imprimé au Canada doubtless appears as a case study also inviting interrogations on how to do book history. This is the reflection presented by Carole Gerson, professor at Simon Fraser University and coeditor with Jacques Michon of volume 3, dedicated to the twentieth century. In order to account for the particularities of the book in Canada—preponderance of imports, coexistence of two relatively autonomous book systems—the researchers had to throw themselves into fields of research until then relatively unfrequented, such as distribution and colonial copyright. Carole Gerson thus demonstrates the value of the national histories that address peripheral nations. Founder of the Groupe de recherche sur l’édition littéraire au Québec (GRÉLQ) and professor emeritus at Université de Sherbrooke, Jacques Michon likewise insists on the ways in which international exchanges shaped not only the book system but also the local evolution of culture and ideas in Quebec. His remarks are based on the work that followed History of the Book in Canada / Histoire du livre et de l’imprimé au Canada by the researchers affiliated with that large project.

Michael Winship, Iris Howard Regents Professor of English II at the University of Texas at Austin, completes the roundtable discussion with his retrospective account of the History of the Book in America. Taking as his point of departure the conference, “Books and Society in History,” held in Boston in 1980, Winship reveals that the germs of the project were decidedly international in scope and multilingual in approach; only later, after the emergence of other national histories of the book and with the assistance of the American Antiquarian Society, did the American initiative narrow itself to focus mainly on trade books in English in the territory that is now the United States. Winship rehearses the fundamental questions that the American editorial team faced. What is a book? Where is America? Which disciplines should contribute—political science, law, literature, bibliography? These questions remain very relevant today.

If SHARP 2015 was the occasion to reunite the great historians of the book to assess the orientations of the discipline, it was also a place of meeting and exchange for the next generation of researchers. Three articles give us a glimpse into this emergent work. Doctoral candidate at Université de Sherbrooke Nicholas Giguère examines the evolution of queer publishing in Quebec. Whether aimed at politics or entertainment, la presse gaie defines itself first and foremost as a medium serving a community. This link between print and community is also at the heart of the research undertaken by Marie-Hélène Jeannotte, another doctoral candidate at Université de Sherbrooke. She interrogates the diverse effects connected to the process of Indigenous authors’ publishing of texts, the passage from voice to paper invoking various legitimation strategies. Emily Kopley, Mellon Postdoctoral Fellow at McGill University, outlines the challenges and stakes involved in extending the study of anonymous literary publishing from the nineteenth century into the early twentieth. Even if the eras of nameless minstrelsy and magazine articles signed “a Gentleman” were past, Kopley assembles pointed examples indicating that anonymity persisted in the modernist era; in fact, it may even have increased as a literary ideal in proportion to the rational, legalistic efforts to eradicate it.

This issue finishes with the poster of Sarah Milner, master’s student at Trent University, entitled “Frankenstein as a Social Construct.” This poster was ranked first by the visitors of the poster exhibition, which was organized for the conference by the Canadian Association for the Study of Book Culture / Association canadienne pour l’étude de l’histoire du livre and l’Association québécoise pour l’étude de l’imprimé. This poster also attests to new avenues of research in the history of the book.

The theme of SHARP 2015 aimed to challenge limits and confront models. Certainly, the book is not dead, nor has the moment of book history passed. The articles of this special issue manifest the vitality of the book over the centuries as well as the unexhausted richness of the history of the book as a field of research. Their authors, like the other conference participants, confirm, through their illuminating commentaries on a great range of questions, that there is every reason to continue to believe in the life of the book, regardless of the form or format that it will take. If organizing SHARP 2015 was a once-in-a-lifetime experience, it is good to see that the regeneration of books and of book history continues irrepressibly.

Appendices

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