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Réfléchir par l’histoire du livre

  • Leslie Howsam

Note de la rédaction

Le texte suivant est tiré de la conférence plénière prononcée à l’occasion du 23e Congrès de la Society for the History of Authorship, Reading and Publishing, « Générations et régénérations du livre / The Generation and Regeneration of Books ». Les traces d’oralité ont donc été maintenues. Le fichier audio comporte en outre les échanges qui ont suivi la conférence. Le fichier audio est accessible via le lien suivant : http://www.usherbrooke.ca/grelq/fileadmin/sites/grelq/documents/​Colloques/SHARP_2015/ouverture_et_Leslie_Howsam_2015-07-07_1.mp3.

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(version traduite)

L’ambiguïté du titre qui coiffe cet article est volontaire, et le sens dépend de ce sur quoi on veut mettre l’accent : le « réfléchir » ou le « par ». D’une part, les membres de la Society for the History of Authorship, Reading and Publishing (SHARP) et les autres praticiens des disciplines de l’histoire du livre ont à réfléchir à notre champ d’études, à ce qu’il signifie et à ce qui l’attend. L’incidence des récits qui composent la trame habituelle (soit chronologique et thématique) de l’histoire du livre nous apparaît de plus en plus, que ces récits soient axés sur les débuts et les définitions, sur les points tournants et les moments de rupture, ou encore sur les formes matérielles (et génériques) et leur place dans l’histoire. Le processus analytique qui consiste à examiner le récit initial afin de l’étoffer suppose la critique, voire le rejet, de certaines connaissances traditionnelles ou acquises, et l’incorporation de connaissances nouvelles ayant émergé grâce aux recherches menées au cours des 30 dernières années.

D’autre part, le titre propose un exercice critique. Il s’agit de réfléchir (à propos de tout ce à quoi on peut penser), certes, mais précisément par le truchement des outils intellectuels de notre champ d’études, l’idée étant que les livres sont utiles à la réflexion. Je m’arrêterai à ces deux aspects, car je crois qu’ils sont liés à la question, plus large, de la manière dont l’histoire du livre se voit définie et caractérisée par ceux qui la pratiquent et par leurs étudiants, mais également par les journalistes et le grand public.

Les définitions de l’histoire du livre abondent. Celle que j’ai moi-même eu à forger récemment va comme suit :

L’histoire du livre est une manière de réfléchir à la façon dont les gens confèrent une forme matérielle au savoir et aux histoires. Ceux-ci sont intangibles; ce sont leurs formes matérielles qui les rendent accessibles par-delà les barrières du temps et de l’espace. […] La réflexion autour des livres anciens nous donne accès à des vestiges du passé et nous rappelle que les nouveaux livres incarnent, à leur tour, les pratiques de notre époque[1].

D’autres chercheurs définiront notre champ d’études autrement, en proposant plutôt un récit unitaire de l’histoire du livre, ou en situant leurs propres travaux à la remorque de la littérature, ou de l’histoire, ou de la communication. Ces deux approches sont valables, mais ni l’une ni l’autre n’arrive vraiment à saisir la diversité et le pouvoir que suppose une communauté de pensée.

L’appel à communications diffusé en vue du congrès 2015 de SHARP à Montréal, par les thèmes d’évolution et de révolution qu’il mettait de l’avant, incitait l’historien du livre à examiner ce qu’il entend par « histoire du livre » et à remettre en question les modèles et les paradigmes dont il a hérité :

Plusieurs études en histoire du livre empruntent encore aujourd’hui à l’histoire politique les images de révolution et de conquête, même si d’excellents travaux tendent au contraire à montrer que l’évolution du livre se déroule sous le signe de la continuité et des transformations graduelles des formes et des pratiques. Récit véhiculé par la tradition orale, manuscrit, livre imprimé, journal, livre numérique : chaque incarnation, loin de remplacer la précédente, s’en nourrit. Tant les supports que les systèmes évoluent comme des gènes qui à la fois se perpétuent, se transforment et multiplient les recombinaisons tout en s’adaptant à leur environnement. Le congrès SHARP 2015 est une occasion, pour les chercheurs, de réexaminer l’histoire du livre selon cette perspective. L’histoire du livre peut-elle s’écrire en mettant en avant la labilité des formes et l’importance des phases de transition? Doit-on mettre l’accent sur les points de rupture, ou plutôt sur les générations et régénérations? Sur l’hérédité ou les mutations? De quelle manière les livres, tout comme les cultures qui leur sont associées, arrivent-ils à s’adapter et à se renouveler? Comment le modèle des transformations générationnelles éclaire-t-il l’histoire du livre? Et quelles sont les limites de son application? Y a-t-il encore des domaines dans lesquels un modèle de révolution serait encore approprié[2]?

Voilà une proposition audacieuse qui prend des allures de manifeste. La dernière question, surtout, exige une réponse. La salle de classe, là où certaines idées peuvent être mises à l’écart alors que de nouvelles, plus étoffées, apparaissent, est sans doute le seul endroit où le modèle des révolutions pourrait être toujours adéquat. Dans cet espace sûr voué à l’apprentissage, des mythes culturels souvent colportés (« la conquête de l’imprimé » ou « la mort du livre », par exemple) peuvent être déboulonnés et décortiqués avec l’encadrement d’un enseignant éclairé. Une fois la leçon « Histoire du livre : révolution ou évolution? » bien assimilée, les étudiants sont en mesure d’élargir la réflexion et de concevoir des possibilités jusque-là niées par les idées préconçues accumulées au fil des ans. J’ai moi-même déjà enseigné de cette façon, en proposant une sorte d’« histoire du livre en cinq minutes ». Puisqu’il faut bien commencer quelque part, je pars de l’écriture sur pierre et sur os, puis passe à l’écriture sur papyrus et sur parchemin, pour ensuite faire entrer le papier. À peu près au même moment survient le passage, tout à fait incontournable, du rouleau au codex, suivi de l’époque du livre manuscrit. Quelque part au milieu du récit, Gutenberg fait son entrée, et le début de l’imprimerie est présenté comme le moment révolutionnaire et transformateur entre tous, moment, leur fais-je remarquer, qui présente de curieuses ressemblances avec l’émergence du numérique à notre époque à nous. Puis je poursuis avec le xviie siècle, celui d’une vigoureuse diffusion des savoirs, avant de passer au xviiie, marqué par l’essor du roman et, peut-être aussi, par une révolution du côté de la lecture (ou peut-être pas non plus, mais, chose certaine, la relation qu’entretenaient les hommes et les femmes avec le mot imprimé change, surtout chez les lectrices). J’enchaîne avec la mécanisation de l’imprimerie, la production de masse de livres et de périodiques, et l’alphabétisation des classes populaires qui caractérisent le xixe siècle. J’aborde la photocomposition et la mise en marché du livre de poche pour le xxe siècle, puis la transmission par moyens numériques du savoir et des actualités, des histoires et des données, pour le xxie. Fin du récit, du moins pour le moment.

Les événements s’enchaînent là de manière tellement convaincante qu’il est difficile de remettre la trame en question, mais on peut amener les étudiants à trouver des failles à ce récit a priori irrésistible. Ils prendront notamment conscience qu’il s’agit là d’une histoire occidentale et eurocentriste. Le caractère en apparence inéluctable du récit repose en fait beaucoup sur les supports et les pratiques de cette culture particulière (et impériale, ne l’oublions pas), qui furent par la suite imposés, adoptés et adaptés dans les colonies des pays européens, et ailleurs. En ce sens, l’histoire qu’est celle du livre ne s’internationalise que vers la fin. Une autre critique est soulevée : cette histoire abrégée suppose une espèce de déterminisme technologique, surtout en ce qui a trait à la presse à imprimer.

Au fur et à mesure qu’ils prendront connaissance des recherches actuelles en histoire du livre, les étudiants constateront qu’aucun des nombreux supports matériels, aucun des genres, aucune des pratiques de lecture ne furent entièrement délogés, y compris en Europe. Ils trouvèrent plutôt leur place en périphérie, en marge des nouveautés (sans jamais disparaître). Il était bien sûr dans l’intérêt de ceux occupés à les vendre, ces nouvelles technologies du livre, de recourir aux mots de l’innovation et du changement révolutionnaire, tout en taisant (voire en dissimulant) un récit où aurait plutôt été mise en valeur la complexité médiatique.

Alors, non, le modèle axé sur la révolution ne convient pas, mais les chercheurs et les professeurs de notre discipline sont encore et toujours aux prises avec la place prépondérante et persistante qu’occupe ce modèle dans le discours contemporain. Le livre numérique et la numérisation du journalisme sont sources d’inquiétudes profondes pour plusieurs, tout en étant sources de fierté et de profits pour plusieurs autres. Parmi ces derniers, certains ne se gênent pas pour raconter, à propos des livres et de l’histoire, un récit qui s’accorde avec leurs intérêts commerciaux.

Y aurait-il moyen de raconter une meilleure « histoire du livre en cinq minutes »? Cette fois-ci, notre récit prendrait en compte les travaux de recherche menés au cours des dernières décennies. Reprenons-le donc en suivant le fil des perspectives thématiques et théoriques, plutôt qu’une trame purement chronologique, en apparence empirique, et qui tend à enfouir la théorie sous un récit marqué par l’inévitabilité.

Cette fois-ci, je partirai de trois prémisses. La première : l’objet livre que les gens craignent tant de perdre devrait être désigné par l’appellation « codex imprimé » (ou autrement, du moment que ce n’est pas simplement « le livre »), parce que les livres numériques demeurent des livres, dans la mesure où ils véhiculent toujours des savoirs et des histoires sous une forme matérielle, comme le faisaient les livres manuscrits, d’ailleurs. C’est sans parler des autres supports, tels les périodiques et les journaux, mais également le wampum et la tablette d’argile, qui font eux aussi partie de l’histoire du livre[3]. D. F. McKenzie ne croyait pas si bien dire lorsqu’il écrivait, il y un certain temps déjà : « Ce que nous nous empressons d’appeler “le livre” est un animal bien plus farouche, et donc plus indomptable, que ce que permet d’entrevoir l’expression “objet physique”[4]. »

La deuxième : quelle qu’en soit la forme matérielle, le livre se caractérise par sa mutabilité. Tant comme texte que comme objet, il voyage et il change, encore et encore. L’imprimerie n’a pas mis un terme à cette mutabilité, pas plus que les technologies numériques ne sont susceptibles de la provoquer. L’essence du savoir ou de l’histoire que transmet le livre est la fusion du texte et de l’objet, fusion qui peut prendre des formes multiples, susceptibles parfois de véhiculer des significations contradictoires. Recourant aux métaphores de l’évolution, James Secord qualifie la chose de « réplication littéraire[5] ». Un livre, ou une partie de celui-ci, paraîtra d’abord dans les pages d’un journal, avant de migrer vers l’opuscule. Un lecteur prendra connaissance du texte de manière indirecte, par l’entremise d’une critique, plutôt que par la lecture de l’édition approuvée à laquelle ce savoir ou cette histoire sont intrinsèquement associés. Par ailleurs, cet objet ou texte qu’on dit « approuvé » change encore et encore, en vertu des multiples réimpressions (portant des corrections parfois identifiées, parfois pas) et des nombreuses éditions, auxquelles auront peut-être collaboré de nouveaux auteurs chargés de le garder à jour, pour n’évoquer que quelques cas de figure. L’histoire du livre imprimé, qui n’est qu’un sous-ensemble de l’histoire du livre, c’est surtout l’histoire de la révision et de la réimpression.

La troisième : les historiens le savent, le moteur du changement (quant aux formes et aux pratiques liées au livre), ce n’est pas du côté de la technologie qu’il faut le chercher, mais plutôt chez les usagers qui ont recours à la technologie à laquelle ils ont accès, quelle qu’elle soit. La capacité de provoquer le changement demeure entre les mains des auteurs, des éditeurs et des lecteurs, entre celles des directeurs de publication, des libraires et des bibliothécaires, bref de toutes les personnes qui donnent corps à la culture du livre par leur travail, leur créativité, leur engagement, leurs connaissances et leur réception. La technologie numérique, tout comme l’imprimerie, la reliure, la stéréotypie et les autres technologies qui l’ont précédée, recèle un pouvoir certain, mais celui-ci appartient à des personnes : les producteurs et les médiateurs, les consommateurs et les conservateurs, les propriétaires et les législateurs.

Si ces trois prémisses aident un tant soit peu à cerner l’histoire du livre, laquelle se déploie autour des thèmes conjoints de l’incidence d’agents humains médiateurs et de la mutabilité matérielle, alors la réponse à l’appel à communications de SHARP 2015 se doit d’être « oui » : oui, nous pouvons et nous devrions repenser l’histoire du livre en fonction de modèles mettant de l’avant la transition, la perméation, la renaissance, l’hérédité ou la transformation organique. C’est là un programme ambitieux, d’une amplitude de prime abord difficile à concilier avec le genre de projets dont sont faits les programmes des congrès auxquels nous assistons et les tables des matières des revues que nous lisons. Les projets qui occupent la plupart d’entre nous, s’ils sont en phase avec ces grands modèles, le sont à une échelle plutôt modeste. Si modeste, la plupart du temps, qu’ils peuvent sembler avoir peu à apporter au grand ensemble.

Les livres d’histoire en histoire du livre

Mes propres travaux illustrent que la réflexion peut se mener à deux échelles, petite et grande, à la fois. Il y a quelques années, j’ai décidé qu’au lieu de grossir les rangs des chercheurs qui se penchent sur l’histoire des ouvrages littéraires ou scientifiques, j’allais plutôt m’intéresser à l’écriture, à l’édition et à la lecture des livres d’histoire : ouvrages savants, manuels scolaires, livres d’histoires racontées aux enfants, critiques de livres, articles de magazines; bref, des oeuvres traitant du passé de tous genres et publiées sur tous supports au xixe siècle et au début du xxe en Grande-Bretagne. Je souhaite montrer que, tout comme en littérature et en science, les éditeurs et le marché avaient un rôle à jouer dans la production des livres d’histoire. Je souhaite également persuader mes collègues historiens que ces ouvrages ne sortaient pas, prêts à être lus, de la tête de chercheurs comme nous (et donc que les éditeurs, directeurs de revues et systèmes de publication avec lesquels nous devons composer de nos jours ont eux aussi ce type de pouvoir et de rôle dans l’élaboration des programmes de recherche).

Ma méthodologie est chronophage : je plonge dans les archives d’éditeurs et lis la correspondance qu’ils entretenaient avec les auteurs historiens, avec leur propre personnel de rédaction et de vente et, parfois, avec le lectorat. J’y prends la mesure, par exemple, de l’incroyable complexité que recèlent l’origine et l’utilisation subséquente d’une banale histoire de l’Angleterre à l’intention des écoles. L’éditeur trouve un auteur, puis le persuade de tenir compte des exigences du marché. En parallèle, il traite avec des conseils scolaires dont les préoccupations en matière de programme ont une influence avec laquelle il faut compter. Quelques années plus tard, l’auteur s’est éteint, mais son livre lui a survécu; l’éditeur doit donc trouver un rédacteur en mesure d’ajouter un ou deux chapitres à l’ouvrage, de sorte qu’il soit toujours actuel, et peut-être d’en atténuer un peu le propos initial ou de l’arrimer à la dernière réforme pédagogique. Puis, des décennies d’archives plus tard, je tombe sur des indices révélant ce constat, chez l’éditeur : le titre, le produit, le livre d’histoire en question est arrivé à la fin de sa vie utile. Il n’en aura pas moins eu une influence sur des milliers d’élèves, dont les impressions seront venues, ou non, enrichir une éventuelle Reading Experience Database. Certains de ces enfants seront devenus historiens eux-mêmes, et le récit de l’histoire de l’Angleterre qu’on leur aura donné à lire (dans l’une de ses nombreuses versions) continuera de les habiter et, partant, d’influencer une nouvelle génération d’élèves et de chercheurs[6].

La nécessité de prendre en compte tout cela a fait de moi, en quelque sorte, une bibliographe et une éditrice de textes qui ne cherche pas à établir une véritable édition critique, mais à traquer les fluctuations parfois étranges du texte et de la forme matérielle des livres d’histoire. Je n’aspire pas à renouveler le discours sur l’histoire du livre à l’échelle planétaire ni même sur l’histoire du livre en Grande-Bretagne à l’époque moderne. Je travaille à une échelle beaucoup plus petite, celle des micro-histoires, que j’écris afin de partager avec mes lecteurs des données dont ils pourront saisir la pertinence, quelle que soit leur allégeance disciplinaire. J’espère que les historiens du livre seront amenés à voir les livres d’histoire comme un objet qu’il est pertinent d’explorer à l’aide des méthodologies qui sont les leurs; j’espère aussi que les historiens constateront que l’histoire du livre est à même de proposer une nouvelle façon de faire de l’historiographie, pratique inhérente à la culture du livre.

C’est un projet que je veux ambitieux. J’entends me servir des particularités de ce genre étonnamment peu étudié pour explorer des questions relatives à l’auteur, à l’édition et à la lecture. Plus on y songe, et plus l’Histoire apparaît comme une curiosité, lorsqu’on la considère comme un genre ou une catégorie éditoriale. L’écriture de l’histoire étant affaire de connaissances et non de création, les livres d’histoire essaient tous de raconter, pour l’essentiel, la même histoire de tel lieu ou de telle époque. Du point de vue de la propriété intellectuelle, à qui le récit d’événements connus jalonnant l’histoire politique de l’Angleterre appartient-il? Le fait d’écrire, pour un second éditeur, une histoire présentant des « ressemblances déconcertantes » avec le manuel que l’on a soi-même écrit pour un concurrent quelques années auparavant constitue-t-il du plagiat? Des ressemblances qui se retrouvent même dans la façon dont le manuel a été présenté aux enseignants et aux conseils scolaires[7]? Plus largement, en quoi l’histoire est-elle un genre, étant donnés la professionnalisation de la discipline, son ancrage dans les établissements universitaires et la volonté qu’on y manifeste de revisiter les faits par la recherche en archives et l’analyse documentaire? De quelle manière tout cela entre-t-il en conflit avec le marché du livre scolaire, avide de manuels légèrement retouchés qui permettront aux enseignants de continuer à raconter et à transmettre le récit établi?

Voilà des questions qui ratissent large. Mais les ambitions ont beau être grandes, la méthodologie est modeste, voire fastidieuse : lecture de lettres déposées dans les archives; consultation de manuels d’histoire tirés des fonds spéciaux des bibliothèques de recherche, puis comparaison de ceux-ci avec d’autres ouvrages du même genre ou d’autres éditions du même livre; consignation des résultats de ces recherches laborieuses. L’ambition se perd parfois dans les détails. Mais, comme le fait remarquer l’appel à communications de SHARP 2015, c’est dans les détails que la recherche établit des continuités, et l’analyse renforce la pertinence d’un modèle de changement axé sur l’évolution.

Quelques projets ambitieux d’historiens du livre

L’ambition est une qualité que l’on retrouve chez les historiens du livre, même si elle est tempérée par l’attention qu’ils portent aux fondements théoriques et aux faits empiriques. Voici quelques exemples qui illustrent la portée et la diversité des études actuelles :

Dans le présent numéro de Mémoires du livre/Studies in Book Culture, Robert Darnton se demande si les livres ont pu causer la Révolution française[8].

Ici toujours, Anthony Glinoer s’intéresse à la part des oeuvres de fiction dans la construction des stéréotypes liés au pouvoir de l’éditeur[9].

Dans Empire and Information: Intelligence Gathering and Social Communication in India, 1780-1870, publié en 2000, le regretté Christopher Bayly révélait l’apport des réseaux d’information à l’édification du Raj britannique.

Grâce à Meredith McGill, nous avons pris conscience que la littérature américaine a émergé d’une culture de la réimpression, pratique commune de reproduction d’oeuvres de littérature anglaise bon marché et souvent piratées[10].

Trish Loughran remet en question le truisme voulant que des « communautés imaginées » seraient nées d’expériences partagées en matière de lecture de romans et de journaux. Le célèbre ouvrage de Benedict Anderson est soumis à la critique rigoureuse de Loughran, qui y applique des principes propres à l’histoire du livre[11].

Andrew Pettegree souhaite pour sa part créer une base de données collective qui recenserait tous les livres publiés en Europe, des débuts de l’imprimerie jusqu’à la fin du xvie siècle[12].

Simon Eliot a suscité l’enthousiasme de collègues de partout en proposant de développer la Reading Experience Database, base de données des expériences de lecture destinée à préserver ces traces éphémères, témoins des impressions de lecture des gens ordinaires[13].

Alistair McCleery veut placer l’Allemagne (plutôt que la Grande-Bretagne ou les États-Unis) au centre d’une histoire des entreprises transnationales dans le monde de l’édition au xxe siècle[14].

Jacques Michon a montré le rôle crucial joué par les écrivains et les éditeurs québécois dans l’expression affirmée de la culture francophone, en dépit de la présence voisine de la culture anglophone la plus éloquente que le monde ait connue[15].

Sydney Shep, proposant une façon ingénieuse d’aborder les questions fondamentales de recherche relative au livre, s’interroge sur les « savoirs situés » dans une histoire multiforme qu’on ne peut réduire à un circuit de communication sans la dénaturer[16].

Martyn Lyons a complètement renouvelé la façon d’aborder l’histoire de l’écriture, en écartant les suppositions et les paramètres habituels pour regarder la figure de l’auteur à partir d’en bas, soit de l’expérience de l’écriture chez les gens ordinaires[17].

Enfin, Germaine Warkentin incite à repenser toute la philosophie de l’histoire du livre, en ce que ses travaux portent sur l’Amérique du Nord plutôt que sur l’Europe, et sur les peuples des Premières Nations plutôt que sur les figures bien connues de la tradition européenne[18].

Manifestement, les projets ambitieux et portant sur de longues périodes ne manquent pas. Tant ceux que j’évoque que des dizaines d’autres reposent néanmoins sur une lecture très attentive et éclairée des données matérielles, contextuelles et textuelles. De plus, il est à peu près impossible de rendre justice à ce genre de projet de recherche dans un bref article journalistique consacré au passé et à l’avenir de « ce que nous nous empressons d’appeler “le livre” ». Qu’on le voie comme un animal farouche ou comme une chaîne d’ADN, l’objet qui nous occupe tous résiste, au final, à la fois à la définition et à la métaphore. Et sa portée est vaste, entre autres parce que ce qui s’applique à un endroit ou à une époque ne s’applique pas forcément en d’autres lieux ou en d’autres temps.

Même les historiens du livre les plus chevronnés ne sont sans doute pas au fait des 12 projets ou publications que j’évoquais. Certains sont très récents, sans parler qu’ils couvrent des époques, des lieux et des disciplines très variés. Ce qu’ils ont en commun? L’ambition, et ce je ne sais quoi qui a à voir avec la matérialité, la médiation, la mutabilité.

Les projets qui empruntent des perspectives de moindre envergure ne sont pas exempts de ces considérations. Le mien portant sur les historiens (ou le vôtre, quel qu’il soit) est tout aussi ambitieux, mais à une échelle réduite. Tous, nous comptons sur la communauté que forment les historiens du livre pour reconnaître et éclairer nos travaux, pour les mettre en relation avec ceux d’autres chercheurs. Lorsque nous sortons du milieu de l’histoire du livre, par contre, nos interlocuteurs sont nos collègues et étudiants de la discipline à laquelle nous sommes rattachés dans notre établissement, ou encore le grand public, dans nos interventions plus vulgarisées.

Dans le contexte d’une discipline universitaire, les thèmes de la matérialité, de la médiation et de la mutabilité risquent de donner lieu à des échanges d’une teneur bien différente : au sein d’un département de littérature française ou anglaise, la conversation bifurquera vers les questions de genres ou de littératures nationales; auprès d’historiens et de spécialistes de la communication, on aura une discussion à propos de l’identité nationale et du rôle de la sphère publique; dans le milieu de la bibliothéconomie, on se préoccupera du catalogage précis et minutieux de précieux objets du passé. Ces discussions disciplinaires tournent toutes, à leur manière respective, autour du livre et des cultures du livre. Mais seule cette « interdiscipline » qu’est l’histoire du livre voit dans le livre lui-même le point de départ de la réflexion. On lâche un peu la bride aux enjeux bien précis, de manière à distinguer les configurations inédites qu’ils forment une fois assemblés. Quand nous, historiens du livre, nous réunissons à l’occasion de congrès ou de symposiums, nous avons la rare occasion, du moins pour quelques jours, de recadrer la discussion, d’où, peut-être, la réputation d’accueil et de collégialité qu’a acquise SHARP.

Un défi d’un autre ordre attend toutefois les historiens du livre lorsqu’ils ne s’adressent plus à un auditoire universitaire, et que les contraintes et débats disciplinaires n’ont que peu d’importance. Ils sont alors confrontés au modèle prédominant de la révolution ou de la conquête, ce mythe puissant du triomphe du numérique sur une « culture de l’imprimé » conçue de manière étroite, restrictive et, souvent, carrément erronée. Si l’occasion de parler aux médias se présente, on pourra en profiter pour déboulonner quelques idées à propos de la textualité numérique (par exemple : non, ce n’est pas parce qu’il n’y a plus de parchemin ou de papier que tout est gratuit pour autant). Mais expliquer une culture du livre qui repose sur la transition et la perméation? Impossible de le faire en 60 secondes. Il faut un peu de temps, de préférence consacré à la lecture de livres et d’articles.

Un manifeste pour l’histoire du livre?

Si l’étude de l’histoire du livre est une entreprise aussi ambitieuse, rigoureuse et stimulante que je l’ai laissé entendre, peut-être devrais-je plaider pour la rédaction d’un manifeste pour l’histoire du livre. Il y aurait là un écho au manifeste pour l’histoire qui circule en ce moment[19]. Devrais-je lancer un appel à la mobilisation de chercheurs et de théoriciens ambitieux? Devrais-je insister sur l’importance d’affirmer haut et fort la démarche intellectuelle qui nous unit, tant dans le monde universitaire qu’auprès du grand public?

À mon avis, la contribution de notre « interdiscipline » peut être significative, si l’on se fie à ce qui s’y est accompli jusqu’ici et à ce qui s’y annonce de très prometteur. Par exemple, en matière d’élaboration des politiques, nous aurions beaucoup à dire sur des enjeux contemporains comme le libre accès, la propriété intellectuelle, la préservation textuelle des cultures minoritaires et, fondamentalement, sur la façon dont la circulation des idées contribue à leur transformation. Dans certaines universités, l’histoire du livre pourrait également participer au renouvellement des humanités en proposant aux étudiants une façon inédite d’acquérir des savoirs dont ils ont soif.

Si nous arrivons à élaborer un modèle d’évolution éclairé, nous serons en mesure de formuler une réponse lorsqu’on nous demandera de prédire l’avenir du livre, puisque nous ne savons vraisemblablement pas (et ne pouvons le savoir, en réalité) quelles pratiques d’édition actuelles, quels genres et catégories, quels supports matériels risquent de devenir des dinosaures, ni lesquels s’adapteront pour survivre. La revue trimestrielle, véritable monument de l’époque victorienne, par exemple, s’est retrouvée dans une sorte d’impasse au début du xxe siècle. La recherche historique, le savoir scientifique et la production littéraire lui ont tous survécu, non sans se transformer, puisqu’ils avaient désormais à évoluer à l’intérieur de nouveaux paradigmes éditoriaux. Peut-être devrions-nous répondre à la question de la journaliste par une autre question : vous me demandez de prédire l’avenir du « livre », mais à quels aspects de ce phénomène culturel complexe faites-vous référence, au juste? Qu’est-ce qui vous permet de croire qu’un historien (ou un bibliothécaire, ou un professeur de littérature) pourra vous donner une réponse satisfaisante, lorsqu’on sait que nos prédécesseurs, au fil des siècles, n’avaient aucune espèce d’idée de la manière dont des formes qui leur étaient familières allaient évoluer?

Le problème, c’est que ce genre de réponse ne peut pas tenir en 60 secondes, ni en 140 caractères. L’entrevue risque de ne jamais être diffusée, parce que nous n’aurons pas dit ce que le rédacteur en chef espérait entendre.

Au-delà du manifeste, je crois que le projet de l’histoire du livre s’articule autour de la pédagogie et de la recherche. Si la journaliste, son rédacteur en chef et leurs lecteurs avaient entendu parler d’histoire du livre au cours de leur parcours scolaire, ils seraient mieux à même de s’exprimer quant aux technologies, tant nouvelles qu’anciennes, et d’apprivoiser celles-ci. D’emblée, ils seraient conscients de la dimension multiforme du livre et de l’imprimé, et de la manière dont les formes et les supports ont émergé, en Europe, d’une culture manuscrite à la fois dynamique et fonctionnelle, alors que les choses ont pu se passer autrement ailleurs, au sein de cultures médiatiques distinctes. Ils se rappelleraient ce qu’ils auraient appris quant à la mutabilité des textes, quant à la manière dont un éditeur peut remanier le même texte (livre, histoire ou savoir quelconque) pour véhiculer des messages divers. Ils comprendraient aussi que la conception que les sociétés ont de la diffusion des savoirs et des histoires est fonction de choix relevant d’agents humains : lecteurs, écrivains, éditeurs, bibliothécaires ou libraires; parents et enfants; chefs et adeptes; enseignants et élèves. Ils sauraient enfin que, bien que certains savoirs spécialisés relatifs au livre soient hors de la portée de la plupart d’entre nous (ou, en fait, accessibles aux seuls experts des champs de connaissances en présence), la notion de « livre », ou d’« histoire du livre », ou de « culture du livre », est tout à fait saisissable par quiconque a appris à penser de manière critique.

La pensée critique, ou la « littératie médiatique » comme on l’appelle parfois, implique la compréhension des intérêts, des motivations et des pratiques qui sous-tendent les messages dont nous sommes bombardés dans notre culture contemporaine. À cet égard, l’histoire du livre est une excellente école de littératie médiatique, pour comprendre, par exemple, que les livres d’histoire ne sortent pas, prêts à être lus, de la tête de tel professeur d’Oxford; qu’un correcteur chevronné et un éditeur futé réussiront à faire d’un roman un succès de librairie, contrairement à ce qu’aurait pu envisager son créateur; et que l’histoire des sciences n’est pas celle de grands hommes aux idées révolutionnaires qui seraient à l’origine de changements de paradigmes, mais est plutôt mue par la confiance et la compétence mises au service d’idées dont l’heure était venue. L’histoire du livre est souvent, en réalité, l’histoire des aspects commerciaux propres aux divers systèmes éditoriaux. On a confiance en un produit, on s’arrange pour qu’il corresponde à un certain segment du marché, on décrète que telle oeuvre est littéraire et telle autre, populaire.

L’histoire du livre, une interdiscipline

Ce qui fait la plus grande force de l’histoire du livre est également son talon d’Achille. Il est difficile d’imaginer que les historiens du livre puissent avoir leurs entrées auprès des décideurs, parce que c’est compliqué, bien sûr, mais aussi parce que l’histoire du livre n’est pas, et ne sera jamais, une discipline universitaire. Il s’agit plutôt de ce j’ai appelé une « interdiscipline », espace intellectuel au sein duquel des chercheurs d’une même communauté de pensée peuvent appliquer leurs dispositions et leurs méthodologies respectives à l’étude de textes matériels. Voilà qui est très bien, mais il manque la puissante cohésion que possèdent les disciplines universitaires. Il y a absence de méthodologie commune, et plutôt une diversité de pratiques, dont chacune convient à l’intérieur de paramètres temporels, géographiques et génériques bien précis : analyse bibliographique; recherche en archives; édition de texte ou encodage; élaboration de bases de données, ainsi de suite. Ce que nous partageons, ce n’est pas une méthodologie ni un sujet, mais une façon de penser, une manière de considérer la création, la médiation et la consommation des objets de communication comme étant fondamentales dans le fonctionnement d’une culture et d’une société. À plus forte raison lorsqu’il y a multiplication de ces objets. Au-delà du médium et du message, il y a l’infrastructure.

L’existence de plusieurs histoires du livre rend difficiles la définition et la modélisation. Certaines s’intéressent à la culture d’époques et de lieux en particulier, comme en témoignent les divers projets d’histoire du livre nationale réalisés au fil des ans. D’autres sont axées sur des genres, l’épopée ou le roman pour ne nommer que ceux-là; d’autres encore, sur le type de support de publication, comme le livre de poche ou le livre numérique; ou sur la médiation entre diverses cultures intellectuelles, dans le cas des savoirs religieux, scientifiques ou historiques. Il existe une histoire du livre plutôt abstraite, qui aborde les grandes questions que sont la matérialité, la médiation et la mutabilité, et une autre si concrète qu’elle se limite à la description et à l’analyse d’un seul ouvrage, d’un seul texte/objet tiré d’un catalogue mondial qui en contient des millions.

Plutôt que de presser les historiens du livre de proclamer ce qui les occupe à la face du monde, je propose que nous continuions à faire ce que nous faisons déjà : mener des recherches, réfléchir en nous appuyant sur de solides bases théoriques et enseigner l’histoire du livre; nous réunir de temps à autre à l’occasion de congrès; et expliquer à qui veut bien l’entendre que l’histoire du livre est un vaste sujet, qu’elle permet de réfléchir à la manière dont les gens confèrent une forme matérielle au savoir et aux histoires. Si cette façon de réfléchir finit par faire son chemin dans le cursus pour s’appliquer aux pouvoirs de l’imagination, on pourra dire que l’histoire du livre aura réalisé ses (grandes) ambitions.

Certes, comprendre ce que font les livres est inhérent à toute formation qui se veut complète. Mais il y a plus : les livres et la culture du livre sont un bon point de départ à la réflexion, ils aident à saisir la logique du quotidien. Dans un article paru en 1994 dans le New York Review of Books, un éminent historien au penchant pour l’anthropologie affirmait que « certaines choses sont vraiment bonnes à penser ». Puisque cet historien était Robert Darnton, on vous pardonnera de présumer spontanément que ces « choses », ce sont les livres. En réalité, ce qu’il soutenait à ce moment-là, c’était que « le sexe est utile pour réfléchir ». Darnton demandait à ses lecteurs de s’imaginer tels des anthropologues tentant de saisir une culture :

Nombre de peuples ne réfléchissent pas à la manière des philosophes, en maniant les abstractions. Ils pensent plutôt à partir des choses, des choses concrètes du quotidien, comme le logement ou les tatouages, ou encore des choses imaginaires tirées des mythes et du folklore, comme la figure de Brer Rabbit et son buisson de ronces. De la même façon que certaines matières sont particulièrement bonnes à façonner, certaines choses sont particulièrement bonnes à penser. On peut les organiser selon diverses configurations, ce qui fait ressortir des liens insoupçonnés et aide à définir des frontières auparavant imprécises.

Je suggérerai que le sexe est l’une de ces choses. Les relations charnelles ayant investi les modèles culturels, elles offrent une inépuisable matière à réflexion, surtout lorsqu’on les retrouve dans les récits : plaisanteries crues, fanfaronnade des hommes, ragots des femmes, chansons grivoises, romans érotiques. Dans toutes ces manifestations, le sexe n’est pas simplement le sujet; il est un outil servant à soulever la chape, pour que puisse être observé le fonctionnement interne des objets. Il est aux gens ordinaires ce que la logique est aux philosophes : il aide à comprendre[20].

Même l’historien du livre le plus convaincu n’oserait soutenir que les livres sont aussi « sexy » que le sexe lui-même, mais ils sont tout aussi utiles pour réfléchir, surtout lorsque « le livre », objet matériel, est conceptualisé comme l’une de ces choses concrètes. Des spécimens de cet objet seront organisés selon diverses configurations. Ces dernières renverront à des genres et à des oeuvres; à petite échelle, ce sera, par exemple, la disposition adoptée dans une bibliothèque ou une librairie; à une échelle bien plus vaste, ce sera une littérature nationale. Il pourra s’agir de la trajectoire d’un écrit de son lectorat initial vers un public plus large, des nouveaux supports qui lui permettront de se faire connaître en d’autres lieux et d’être soumis à la réception de nouvelles générations. Enfin, ces configurations seront aussi celles de la continuité et du changement, de l’évolution, de la perméation, de la renaissance et de la transmission.

Appendices