Comptes rendus

Julien Goyette et Claude La Charité (dir.). Joseph-Charles Taché polygraphe, avec la collaboration de Catherine Broué, Québec, Les Presses de l’Université Laval, 2013, 366 p.[Record]

  • Vincent Lambert

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  • Vincent Lambert
    Université du Québec à Montréal

Julien Goyette et Claude La Charité (dir.). Joseph-Charles Taché polygraphe, avec la collaboration de Catherine Broué, Québec, Les Presses de l’Université Laval, 2013, 366 p. De Joseph-Charles Taché, l’histoire littéraire n’a retenu que Forestiers et voyageurs, un recueil d’histoires et de légendes souvent réédité depuis sa publication originale en 1863, dans les Soirées canadiennes, une revue qu’il a fondée avec quelques amis qu’on réunit habituellement, depuis un célèbre article d’Henri-Raymond Casgrain, à l’enseigne du Mouvement littéraire de Québec. À la lecture de ce collectif dirigé par Julien Goyette et Claude La Charité (avec la collaboration de Catherine Broué), professeurs à l’Université du Québec à Rimouski – où Taché a habité assez longtemps pour fonder un Institut canadien –, on s’aperçoit de l’étroitesse (très compréhensible dans un univers compartimenté) de notre approche des « vieux tousseux » de la littérature québécoise. Car à l’époque, Yvan Lamonde le montre bien ici, Taché n’est pas seul à écrire pour toutes sortes de motifs, parfois très peu « littéraires » à nos yeux : hormis d’autres contes méconnus comme Trois légendes de mon pays et Les Sablons, on lui doit quelques rapports et mémoires sur le régime seigneurial, le choléra, la chrysomèle (la fameuse « bibitte à patates ») et les asiles d’aliénés, une poignée de poèmes, des essais polémiques adressés à Benjamin Sulte et aux Rouges (La Pléiade rouge), une esquisse sur l’économie canadienne, un projet de confédération, une monographie sur l’île Saint-Barnabé, sans omettre qu’il a consolidé l’art du recensement au Canada, entrepris d’importantes fouilles archéologiques de l’Huronie ancienne, qu’il fut médecin, sous-ministre à l’Agriculture (qui en couvrait très large), responsable de la collection canadienne à l’Exposition universelle de 1855, et j’en passe. Que faire d’une telle somme hétéroclite ? C’est un peu comme essayer de retracer l’histoire de chaque objet trouvé dans une malle oubliée au grenier. Les auteurs ont donc déniché des chercheurs non seulement en littérature (Jean Morency, Marcel Fournier, Hélène Marcotte et André Gervais), mais aussi en histoire des idées (Yvan Lamonde et Mathieu Noël), des sciences (Jean-Claude Simard) et de l’Église catholique (Dominique Marquis), des spécialistes de l’inventaire social (Bruce Curtis), des relations France-Canada (Diane Cooper-Richet), de la politique canadienne (Michel Ducharme), de la généalogie (Pierre Rioux), de la colonisation et des cultures autochtones (Catherine Sutton), de l’archivistique (Jean-François Rioux). Le résultat est une sorte de fresque dont chaque morceau, pris isolément, a peu de chance de rejoindre directement vos préoccupations du moment, mais dont l’ensemble est un formidable tour d’horizon des savoirs de l’époque, par l’intermédiaire d’une figure « touche-à-tout » qui, bien qu’ultramontain, nationaliste et conservateur, n’a rien d’un clone du juge Adolphe-Basile Routier. En fait, quand on descend au niveau des textes, dans cet éparpillement, on s’aperçoit que ces tiroirs idéologiques en laissent dépasser pas mal (ce pourquoi ils sont, heureusement, si difficiles à fermer). Je ne pourrai ici rendre justice à chacun des auteurs, tous férus de leur sujet, très généreux en détails et en hypothèses à creuser, soucieux de situer la démarche particulière de Taché dans un champ plus vaste. Insistons plutôt sur l’effet de l’ensemble, dont l’unité ne cède jamais sous l’attraction de la pluralité encyclopédique. La perspective interdisciplinaire ne fait, en effet, que renforcer l’hypothèse énoncée en introduction, selon laquelle « la polygraphie de Taché apparaît, paradoxalement, comme un effort de totalisation », une « hésitante et éparpillée recherche d’unité » (p. 4). Cela, il faut le déduire, on ne ...