Comptes rendus

Simon Nadeau. L’autre modernité, Montréal, Éditions du Boréal, 2013, 240 p.[Record]

  • Jonathan Livernois

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  • Jonathan Livernois
    Département des littératures, Université Laval

Simon Nadeau. L’autre modernité, Montréal, Éditions du Boréal, 2013, 240 p. Une chose est certaine : Simon Nadeau ne manque pas de courage. Il met sa tête sur le billot en décrivant son sentiment d’anachorète urbain, de Jean-Jacques perdu dans le mauvais siècle. Il y a quelque chose de l’anachronisme généralisé dans cet ouvrage, qu’on imagine rédigé loin de la rumeur du temps actuel. Le jeune homme lit avec une grande liberté des auteurs canadiens-français un peu oubliés, comme Jean-Charles Harvey, et d’autres carrément passés à la trappe de l’histoire littéraire, comme Paul Toupin et Pierre de Grandpré. Sans complexe, il aborde également l’oeuvre de géants comme Goethe, Hesse, Thoreau et Nietzsche. Rien de moins. Ces oeuvres lui permettent de réfléchir au problème qui l’occupe tout au long de cet essai : la modernité telle qu’elle est aujourd’hui. Pour Nadeau, celle-ci s’est embourbée et a écrasé l’individu, désormais incapable de trouver son espace de liberté. C’est ce qui s’est passé au Québec : la Révolution tranquille a tout concédé à un « néo-collectivisme de gauche » (p. 20), bloquant ainsi la réflexion d’un sujet libre. On reconnaîtra ici l’influence du philosophe Michel Morin, que Nadeau cite çà et là et auquel il a consacré un mémoire de maîtrise. Simon Nadeau retourne dans le passé littéraire québécois pour retrouver les voix étouffées et empêchées (par qui, on se le demande parfois) d’auteurs qui ont tout misé sur l’espace de liberté personnelle. Une autre modernité se dessine. Nadeau ne renie pas son époque (certains y sont quand même plus à l’aise), mais cherche à s’en éloigner, à faire « un pas de côté » (p. 10) pour mieux voir poindre un nouvel horizon. On ne saurait le lui reprocher. Cela dit, les attaques en règle de Simon Nadeau contre la Révolution tranquille ratent leur cible. Son propos est, entre autres, mal servi par des incises ironiques qui trahissent parfois un certain mépris. Cela convient mal à la posture de l’essayiste qu’on imaginait plus calme. Sa vision du Québec des années 1960 devient même, par moments, caricaturale. Ainsi va-t-il jusqu’à écrire : N’ont-ils pas [les intellectuels et créateurs canadiens-français des années 1960 et 1970] pour la plupart continué à se méfier des libéraux et du libéralisme (toujours associés aux Anglo-Saxons, nos « ennemis » héréditaires), préférant les pensées collectivistes comme le nationalisme et le socialisme, qui furent, comme chacun le sait, de grands succès historiques au 20e siècle ? (p. 100) Les raccourcis intellectuels laissent songeur, ici. Il faut vraiment faire très vite pour établir un lien entre le néonationalisme québécois – qui n’est pas nommé – et la dérive totalitaire du xxe siècle. Il n’y aura guère de dialogue possible sur ce sujet. Passons. Le plus grand problème de l’argumentation de Nadeau, c’est peut-être sa structure binaire : je / nous, liberté d’esprit / collectivisme, libération personnelle / libération nationale, littérature / politique. Il y a là des pôles qui se repoussent, inexorablement. Même en nuançant, Nadeau le rappelle : « Évidemment, il peut exister des nuances, des différences de degré entre ces deux pôles que constituent l’écrivain engagé dans le social et le politique, d’un côté, et l’écrivain purement engagé en lui-même et dans son oeuvre » (p. 50). Mais s’il n’y avait ici que des pôles qui s’attirent, inexorablement ? Prenons la lecture que fait Nadeau de l’oeuvre de Gaston Miron et, plus précisément, de son texte « Un long chemin », paru dans le célèbre numéro que la revue Parti pris a consacré, en janvier 1965, à ...