Comptes rendus

Catherine Ferland et Dave Corriveau. La Corriveau : de l’histoire à la légende, édition révisée, Québec, Éditions du Septentrion, 2014, 386 p.[Record]

  • Benoît Melançon

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  • Benoît Melançon
    Département des littératures de langue française, Université de Montréal

Catherine Ferland et Dave Corriveau. La Corriveau : de l’histoire à la légende, édition révisée, Québec, Éditions du Septentrion, 2014, 386 p. Le 15 avril 1763, Marie-Josephte Corriveau, environ trente ans, domiciliée à Saint-Vallier sur la rive sud du Saint-Laurent, mère de trois enfants, est reconnue coupable, par un jury d’officiers britanniques, du meurtre de son second mari, Louis Dodier. Elle est pendue trois jours plus tard, puis, pendant les cinq semaines qui suivent, son corps est enfermé dans une cage de métal et exposé aux passants de la Pointe-Lévy, en face de Québec. Elle est finalement inhumée clandestinement. Une légende est née. Dans La Corriveau : de l’histoire à la légende, Catherine Ferland et Dave Corriveau, un lointain descendant de l’« héroïne », se sont donné deux objectifs : départager « le réel de la fiction » (p. 15) ; suivre les représentations culturelles de la légende de la Corriveau du xviiie au xxie siècle. Ils se livrent à une enquête fouillée, faite de lectures autant que d’entretiens. Leur ouvrage s’appuie sur une large documentation et il est généreusement illustré. S’il fallait d’abord tenter d’établir la réalité historique entourant la Corriveau, c’est que la mémoire populaire a considérablement modifié les faits entourant son existence. Reconnue coupable d’un seul meurtre, elle est passée à l’histoire comme une meurtrière en série : des récits lui attribuent jusqu’à sept maris, tous assassinés. L’ethnologue Luc Lacourcière, qui a tant fait pour rétablir les faits la concernant, disait qu’il n’y avait pas de femme dans l’histoire du Canada « qui ait eu aussi mauvaise réputation que Marie-Josephte Corriveau » (p. 347). Comme si cela ne suffisait pas, on l’a aussi considérée comme une sorcière, envoûtant les passants qui avaient le malheur de trop se rapprocher de la cage où elle était enfermée et les entraînant dans quelque « sabbat » sur l’île d’Orléans. Si pareille transformation de ce qui aurait pu être uniquement un fait divers est possible, c’est que la culture s’en est emparée très tôt. Il y eut d’abord la culture orale, celle des conteurs de la région immédiate où les événements eurent lieu, prompts à broder sur un thème imposé. Puis ce fut la culture lettrée, au xixe siècle, quand Philippe Aubert de Gaspé père, le premier, puis Louis Fréchette, qui se passionne pour cette « vampire bardée de fer » (cité p. 205), consacrent des textes à « l’encagée de Saint-Vallier » (p. 24), textes qui seront beaucoup repris et modifiés par leurs successeurs. Par la suite, les représentations de la Corriveau essaiment dans toute la culture québécoise, y compris en anglais (p. 264-267). Les peintures, gravures et sculptures la dépeignant ne se comptent plus, oeuvres d’amateurs comme de créateurs patentés (Henri Julien, Alfred Laliberté, Robert La Palme). Plusieurs ont chanté la Corriveau : Gilles Vigneault, Pauline Julien, un groupe de heavy metal, un rappeur. Il existe une bière qui porte son nom, une rue (à Sainte-Adèle), une bibliothèque (à Saint-Vallier). On l’a vue à la télévision, au cinéma, sur les scènes des théâtres (Victor-Lévy Beaulieu, Ma Corriveau, 1976). Ajoutons la presse quotidienne, la radio, la poterie, la bande dessinée, le ballet. De William Kirby à la chaîne YouTube Marie-Josephte Corriveau en passant par Anne Hébert, des conteurs contemporains aux romanciers et nouvellistes, cette récurrence – les auteurs parlent d’une centaine d’« éléments culturels » (p. 16) – justifiait, à elle seule, qu’on essaie de comprendre le sens de cette « éclatante manifestation de patrimoine immatériel » du Québec (p. 355). Sous la plume des auteurs, un objet revient constamment : la cage dans laquelle a ...