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Kristal, E. (2002) : Invisible Work : Borges and Translation, Nashville, Vanderbilt University Press, 213 p.

  • Alexis Nuselovici Nouss

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  • Alexis Nuselovici Nouss
    Université de Montréal, Montréal, Canada

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Miroirs et labyrinthes, ruines et bibliothèques sont pareillement les thèmes de l’oeuvre de Borges et les métaphores de sa poétique. Univers circulaire aux confins indistincts dans lequel se brouillent les repères d’une chronologie linéaire, s’estompe la position fondatrice de l’auteur, se noie le concept d’originalité. La critique littéraire a abondamment étudié ces aspects qui font de l’écrivain argentin l’un des plus grands de la modernité. Curieusement, la traductologie ne s’y est guère intéressée alors que les problématiques pré-mentionnées la concernent au plus haut point, que Borges fut traducteur, et non des moindres (Kafka, Whitman, Michaux, Poe…), et qu’il s’interrogea sur cette pratique. Cet ouvrage est donc le bienvenu qui à la fois étudie Borges traducteur, ses positions sur la traduction et la place qu’elle occupe dans ses procédés créatifs.

La traduction n’est pas un autre nom, vague et commode, pour désigner l’intertextualité mais bien un modèle d’écriture qu’Efraín Kristal se donne pour tâche d’analyser en dégageant plusieurs aspects de la position traductive, selon l’expression d’Antoine Berman, de Borges, tout autant applicable à sa production littéraire.

L’insistance de Borges à considérer les oeuvres détachées de leur auteur repose sur le postulat des potentialités latentes de l’oeuvre originale qu’il revient au traducteur et/ou à l’écrivain de révéler et d’exploiter. Un second postulat privilégie les effets esthétiques d’une oeuvre sur sa signification. Ce sont ces effets que la traduction ou l’écriture doivent recréer, en accord avec le principe de prédominance attribuée à la forme dans la pensée borgesienne. La traduction, dès lors, tient plus de la variation que de la copie et tout texte sera traduisible puisqu’il s’agit de produire un autre texte, de valeur littéraire égale ou supérieure au premier, et non de reproduire celui-ci. Une erreur à ne pas commettre serait de rabattre, en fonction de cette visée, Borges dans le camp des sourciers puisque son souci serait surtout pour la forme ; il nous permet de préciser, une fois de plus, que le soin de littéralité n’est pas du littéralisme.

Une telle perspective est non seulement une anticipation des thèses structuralistes et post-structuralistes sur l’autonomie du texte et sa malléabilité, elle étaye également un regard philosophique sur la nature de la temporalité. Celle-ci n’est plus conçue selon les binômes antériorité-postériorité ou passé-futur mais elle s’ouvre sur un univers de chronologies parallèles ou circulaires. Les notions de textes de départ et d’arrivée perdent de leur pertinence épistémologique pour autoriser la maxime borgesienne selon laquelle un original peut ne pas être fidèle à sa traduction. Il peut même lui être inférieur puisque le statut de la traduction comme transformation et non comme reproduction lui accorde une souveraineté esthétique. Les deux textes sont à juger sur le même pied et, autre conséquence, la traduction s’érige en genre littéraire, légitimant les procédés d’ajout, de modification ou de distorsion. Avec justesse, Efraín Kristal rapproche les vues de Borges de celles de Novalis qui affirmait qu’« en dernier regard, toute littérature est traduction ». Mais cette position ne dilue aucunement la nature de la traduction, elle redéfinit les paramètres de fidélité, désormais fondés sur la préservation et la recréation des effets littéraires.

Un des mérites de l’ouvrage est de déjouer l’argumentation anti-théoriste en consacrant le deuxième des trois chapitres à l’analyse du travail de Borges traducteur, à partir de 6 langues vers l’espagnol, en parfaite application des principes précédemment dégagés : nuançant, réorientant ou transformant le matériau textuel, Borges se livre à ce qu’il nommait une « recréation interprétative » (p. 51) qui mêle littéralismes et borgesismes. La même lecture détaillée d’Efraín Kristal s’affaire dans le dernier chapitre à retracer, thématiquement ou structurellement, les influences de la traduction dans les oeuvres de fiction. Des traductions réelles ou « imaginées », baptisées pseudo-traductions chez d’autres critiques, ou des figures de traducteur sont repérées dans une majorité de nouvelles. La poétique borgesienne, convient avec une grande pertinence Efraín Kristal, gagnerait à être considérée en regard à la fois de ses stratégies traductives et du rôle tenu par le topos de la traduction dans ses fictions.

Que ce soit pour les traductions ou pour les récits de Borges, le travail d’analyse de Efraín Kristal est si minutieux dans son traitement des textes que son pointillisme en devient pointilleux lorsqu’il donne, par exemple, une signification précise à ce qui n’est que latitude de traduction. De même, l’influence des textes traduits par Borges sur son écriture fictionnelle est souvent avancée sans que la démonstration ne soit convaincante. La simple description ne peut valoir pour analyse et la répétition, formelle ou argumentative, toujours fastidieuse, ne peut prétendre confirmer une hypothèse. Quant à la nature de la traduction, pourquoi la réduire au « remodelage d’une série de mots dans une autre » (p. 138) si pour Borges elle est transformation d’un texte en un autre ?

On se gardera d’énoncer une critique trop sévère car, comme le dit explicitement la conclusion, l’objectif de l’ouvrage était de « révéler » l’importance cruciale des idées de Borges sur la traduction et de sa pratique de traducteur dans l’élaboration de son oeuvre. On ne blâmera donc pas Efraín Kristal, en en restant à une méthode descriptiviste, d’avoir failli à ce qu’il ne se donnait pas comme but. En revanche, de borgesienne manière, on louera son livre pour ce qu’il contient de développements potentiels. L’état de la discipline traductologique est désormais propice à ce qu’elle ne soit plus au service du comparatisme littéraire mais qu’elle en renouvelle la méthode et la visée. Or, cette ambition soutient l’ouvrage ; peut-être revêt-elle simplement la visibilité discrète ou secrète de l’entreprise de Pierre Ménard, « auteur du Quichotte », récit de Borges chéri des traductologues, auquel l’ouvrage emprunte allusivement son titre.