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Nombreux sont les différents travaux de recherche en traduction audiovisuelle (TAV) réalisés en Espagne, un pays où le doublage est un processus incontournable lorsqu’il s’agit de distribuer dans les grandes salles de cinéma des longs métrages étrangers. Il existe malgré tout quelques rares salles où l’on donne la possibilité aux spectateurs de visionner un film en version originale sous-titrée. Cet état de fait surprend lorsqu’on le compare à la situation au Portugal, pays voisin, où la version originale est monnaie courante non seulement dans les salles de projection cinématographique mais aussi sur les écrans de télévision. La comparaison pourrait s’en tenir à ce constat. Mais hormis le fait que le doublage est une pratique plus courante en Espagne qu’au Portugal, l’existence de langues minoritaires au sein de diverses communautés régionales autonomes espagnoles revêt pour la TAV un intérêt bien particulier. En effet, depuis quelques années, différents travaux et recherches ont été publiés en matière de traduction audiovisuelle en langues minoritaires. C’est dans cette ligne que se présente l’ouvrage recensé ici. La langue cible en question est le galicien. Xoán Montero Domínguez s’attache donc à dévoiler et divulguer les complexités du processus de doublage des longs métrages de fiction de l’espagnol au galicien.

La préface de Josu Barambones Zubiria, spécialiste et chercheur de l’Université du Pays basque – (Euskal Herriko Unibertsitatea) en TAV en langue basque (euskera), précède l’introduction qui permet d’appréhender l’approche de Montero Domínguez, l’envergure du travail entrepris et suscite l’intérêt de mieux comprendre certaines des notions comme celle de « paratraduction » et de « traduction bureaucratique ». C’est surtout le caractère didactique de cette introduction qui nous semble ici remarquable, car elle expose clairement le cheminement de la réflexion de l’auteur. Pour l’étudiant qui s’initie à la recherche en TAV et à d’autres approches de la traduction ou de l’interprétation, l’introduction est l’occasion de saisir non seulement les questions posées mais aussi les obstacles rencontrés et les solutions adoptées pour mener à terme un travail de recherche comme celui-ci.

L’originalité de l’étude réside dans l’objet de la recherche : le processus de traduction audiovisuelle de l’espagnol vers une langue minoritaire, et le caractère relativement récent de ce type de recherche. Afin de permettre une compréhension fonctionnelle des situations concrètes du processus étudié, l’auteur adopte une position descriptive. Cette dernière est révélatrice, une nouvelle fois, de l’intention divulgatrice de l’ouvrage non seulement pour un public professionnel intéressé mais aussi pour les étudiants en TAV. C’est à Toury que Montero Domínguez se réfère lorsqu’il propose une étude empirique de la façon dont sont produites les traductions dans des situations socioculturelles déterminées. Car la « traduction bureaucratique », en tant que partie intégrante du processus de doublage des longs métrages en galicien, est révélatrice d’une certaine intention et idéologie de la part d’un système, ainsi que de ses normes. Il s’agit pour l’auteur de faire comprendre qui sont les acteurs qui prennent part au processus et ce sur quoi ils interviennent. C’est alors qu’il trouve dans la notion de « paratraduction », créée et développée par ce qu’il convient maintenant d’appeler l’École de Vigo, l’outil adapté à l’étude et à l’analyse des éléments paratextuels. En effet, en marge de la traduction à proprement parler pour le doublage d’un long métrage, l’auteur souligne la présence de plusieurs éléments paratextuels. Ce sont des productions verbales iconiques et matérielles ou bien encore des agents paratraducteurs qui entourent, prolongent et accompagnent le texte. L’auteur en vient à définir trois espaces d’analyse qui sont d’une part la documentation traduite nécessaire à la concession de subvention, d’autre part le processus de doublage, et enfin les interventions des agents paratraducteurs comme les modifications apportées par le directeur artistique du doublage.

Après avoir défini la période à étudier (1986-2006), l’auteur retrace l’histoire de l’activité audiovisuelle en Galice et l’importance de la politique des différents gouvernements autonomiques pour le développement de l’espace audiovisuel galicien. Ces politiques ont une incidence directe sur la production cinématographique mais aussi, indirectement sur l’espace public télévisé qu’est la télévision galicienne (TVG). C’est en effet la TVG qui devient le moteur du secteur audiovisuel galicien par l’externalisation d’une partie de sa production. Il s’agit là de tout un tissu industriel de l’audiovisuel qui se crée et se développe dans la Communauté autonome de Galice. En ce qui concerne les cinémas nationaux, comme les dénomme l’auteur, au Pays basque comme en Catalogne le processus se résume à un doublage « à la va-vite » qui abandonne la qualité de la langue pour privilégier la rapidité et l’économie. Face à ces constats s’impose une réflexion sur la définition du cinéma national pour des nations qui, comme l’affirme sévèrement l’auteur, ont été condamnées à ne pouvoir être représentées par un État propre. D’autre part, il n’est pas le seul à travailler le texte, car le directeur artistique du doublage, celui que l’auteur définit comme agent paratraducteur, pourra être amené à faire des adaptations. Par ailleurs, le temps est aussi un facteur à prendre en compte puisque souvent l’urgence de la commande conduit le traducteur à travailler « contre la montre », souvent au détriment de la qualité linguistique. Mais la particularité du processus pour les longs métrages en galicien est que le scénario fait l’objet d’une « traduction bureaucratique ». En effet, il s’agit de traduire, sans visionnage à l’écran préalable, le scénario afin de soumettre le projet cinématographique à un comité dans le but d’obtenir une subvention.

Dans un cinquième et dernier chapitre, l’auteur aborde et justifie le corpus compris entre 1986 et 2006. Il analyse ainsi ce qu’il nomme le macro corpus et s’attache plus particulièrement à un échantillon formé par trois longs métrages (Trece baladas, Os luns ao sol et Para que non me esquezas) qu’il analyse conformément à la perspective paratraductive qu’il avait définie et aborde trois questions essentielles : la traduction bureaucratique, la traduction pour le doublage et la phase d’adaptation.

C’est en conclusion que Montero Domínguez apporte des réponses aux questions posées dans l’ouvrage. Tout d’abord, que la traduction bureaucratique propre au processus de traduction des longs métrages de fiction galiciens est un élément paratextuel qui donne lieu à une version doublée en galicien d’un projet cinématographique subventionné par le gouvernement de la Galice. Ensuite, que cet élément confère toute sa particularité au processus de traduction pour le doublage dans le cas de la Galice. D’autre part, le rôle de la TVG est établi dans le processus de traduction, une fois les droits d’émission acquis, par la présence d’un linguiste dans le studio de doublage. Ainsi, la TVG se présente comme partie prenante dans un processus de normalisation linguistique. Enfin, le directeur artistique du doublage est un agent essentiel à prendre en compte dans le processus. Parce qu’il maîtrise les deux langues (espagnol et galicien), le directeur artistique du doublage se place en marge du traducteur comme agent paratraducteur. Quant à l’objectif recherché par le doublage d’un long métrage de fiction au galicien, il n’est pas d’ordre communicatif mais il s’explique plutôt en termes de politique linguistique visant à établir un processus de normalisation linguistique puisque le public en Galice comprend parfaitement la langue d’origine. Nous nous trouvons enfin face à un ouvrage qui aborde un processus particulièrement complexe sous divers angles. Il s’avère donc utile à la fois à l’étudiant, au chercheur en TAV ou au professionnel du doublage car il met en lumière le processus spécifique du doublage des longs métrages de fiction galiciens. Le lecteur peut alors mesurer à la fois l’importance du travail du traducteur comme celui du professionnel du doublage lorsque ces agents maîtrisent les deux langues de travail et le rôle que jouent les institutions dans le processus de traduction. Enfin, l’auteur ne cache pas son intention de défendre un patrimoine audiovisuel sans doute malmené et pourtant fondamental dans un processus de normalisation linguistique.