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Comptes rendus

Edmund Husserl, La représentation vide suivi de Les Recherches logiques, une oeuvre de percée sous la direction de Jocelyn Benoist et Jean-François Courtine, Collection Épiméthée, Paris, Presses Universitaires de France, 2003, 305 pages.

  • Guillaume Fréchette

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  • Guillaume Fréchette
    Universität Hamburg

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L’ouvrage collectif proposé par Benoist et Courtine réunit quatorze contributions explorant différents aspects des Recherches logiques (Rl) allant des origines à la postérité de l’ouvrage en passant par certains des grands thèmes qui y sont débattus. Ces contributions suivent la traduction par Benoist d’un texte de Husserl, « La représentation vide » (p. 11-36), que ce dernier destinait à une nouvelle édition de la VIeRl. Les esquisses de cette nouvelle édition, qui ne vit jamais le jour, ont été récemment éditées et introduites par Ullrich Melle dans un double tome complémentaire à l’édition des Rl des Husserliana (tome XX/1, Dordrecht, Kluwer 2002 ; XX/2 en préparation).

Pour comprendre ce texte et saisir le rôle qu’il était destiné à jouer dans le projet de réécriture mené pendant plusieurs années par Husserl et ses assistants, il n’est pas inutile de commencer la lecture de l’ouvrage par la fin, puisque c’est dans la dernière partie qu’on trouvera la contribution de Melle, « La représentation vide dans la réécriture par Husserl de la VIeRecherche logique » (p. 253-264), la seule qui soit en lien direct avec le texte de Husserl qui donne son nom au livre. Dans la 2e édition des Rl, le concept de représentation vide était destiné à réinvestir la distinction entre intention vide et intention pleine du troisième chapitre de la VIeRl. Selon Melle (p. 254, 257, 259 sq.), ce nouveau concept s’est imposé afin de libérer l’analyse de la 1re édition (1901) de son caractère sensualiste et intellectualiste. Sensualiste, car elle n’aurait considéré comme contenu intuitif que les données présentées à travers les sensations, et intellectualiste, car la détermination d’un contenu comme intuitif ou signitif y est laissée à la forme d’appréhension de l’acte (Auffassungsform) ; en d’autres termes, il n’y a de contenu signitif ou intuitif de ce point de vue qu’en fonction d’une forme d’appréhension elle-même signitive ou intuitive.

Ce qui change dans la 2e édition, c’est que Husserl abandonne ce modèle de différentes formes d’appréhension. Il ne considère plus les actes de souvenir ou d’imagination comme découlant d’une forme d’appréhension différente de celle des actes de perception sensorielle, mais plutôt comme des modifications intentionnelles d’actes de perception, dans lesquelles sont reproduites les perceptions sensorielles avec toutes leurs composantes. Une représentation vide de tout contenu intuitif est alors à comprendre comme la modification intentionnelle (vide) d’une intuition.

Melle remarque dans sa présentation que Husserl ne réussit jamais vraiment à se défaire de sa première conception de la distinction entre intention pleine et vide. Celui-ci développerait plutôt un concept noématique de plénitude qui interviendrait parallèlement à celui basé sur différentes formes d’appréhension, sans vraiment parvenir à le remplacer.

La suite de l’ouvrage réunissant les contributions autour de la percée des Rl est divisée en six parties (p. 39-300). Dans « La Ire et la IIeRecherches logiques comme réécritures de la deuxième et de la première partie de la Philosophie de l’arithmétique » (p. 39-62), qui constitue la première partie du livre, Jacques English veut montrer en quoi certains thèmes de la Philosophie de l’arithmétique (1891), notamment ceux de l’abstraction et de l’indication, sont dans les deux premières Rl intimement liés à leur traitement dans l’ouvrage de 1891. Pour English, la percée des Rl se base sur la réorientation des analyses de 1891 d’un terrain trop exclusivement psychologique en direction d’une logique pure (p. 59).

La deuxième partie de l’ouvrage, « Phénoménologie et théorie de la signification » (p. 65-108), regroupe des contributions de Courtine, Philippe Ducat et Robert Sokolowski. Dans un texte qui reprend la critique de Husserl de la théorie du contenu et de l’objet des représentations de Twardowski (« Intentionnalité, sensation, signification excédentaire » [p. 65-83]), Courtine montre que cette critique affecte aussi la Psychologie d’un point de vue empirique (1874) de Brentano. Pour Husserl, le contenu immanent n’est pas réellement ou descriptivement dans l’acte (Brentano), pas même de manière modifiante (Twardowski). C’est ce que montre le cas des représentations sans objets : en termes de contenu immanent à l’acte, ma représentation de Bismarck ne diffère pas de ma représentation du dieu Jupiter, car il n’est ici question que du contenu véritablement immanent, c’est-à-dire de ce qui appartient à la composition réelle des vécus intentionnels. Ce rejet du concept de contenu de Brentano-Twardowski amène alors Husserl à établir, dans les Rl, une distinction fondamentale entre le contenu en tant qu’objet et le contenu en tant que matière ou signification, qui sera à l’origine de la problématique noético-noématique à partir de 1908.

La contribution de Ducat (« L’évolution de la doctrine husserlienne de la signification, d’une édition à l’autre des Recherches logiques » [p. 85-96]) explore, quant à elle, certains cours donnés par Husserl entre la publication de la 1re et de la 2e édition (1913) des Rl qui témoignent des modifications apportées à la théorie de la signification. Comme le remarque l’auteur, Husserl n’a pas mis la question de la signification dans la 2e édition au niveau des développements réalisés au même moment dans ses cours.

Enfin, dans la dernière contribution de cette section (« La grammaire comme signal de la pensée » [p. 97-108]), Sokolowski se penche sur le concept d’indication (Anzeige) à propos duquel il juge que les analyses de la 1reRl sont insuffisantes. Dans la description de l’acte de communication, Husserl omettrait de prendre en compte l’activité du récepteur (p. 101-2). Pour Sokolowski, le rôle du récepteur ne peut être essentiellement passif : celui-ci doit effectuer le même acte de pensée que le locuteur. L’auteur illustre cette thèse au moyen de l’affirmation suivante : « […] [V]ous ne pouvez désobéir à un signal verbal sans commencer par refuser de l’entendre, sans vous boucher les oreilles ou refuser de lire le texte. Dès que vous avez saisi […] un signal, vous y avez obéi, parce que vous avez eu la pensée que le mot exprime » (p. 103). En ce sens, les mots, et spécialement certaines structures grammaticales (l’auteur évoque la place des mots et les flexions), agiraient comme des indications ou signaux dans l’activité de communication, et c’est ce qui aurait été négligé dans les Rl.

Avec une contribution intitulée « Phénoménologie et ontologie dans les Recherches logiques » (p. 111-124), Benoist ouvre la troisième partie de l’ouvrage (« Ontologie ou phénoménologie ? », [p. 109-139]). L’auteur s’intéresse au rapport des notions d’ontologie et de phénoménologie dans la 1re édition des Rl, ce qui l’amène à réaffirmer la thèse de la neutralité métaphysique de l’ouvrage, selon laquelle les analyses qui y sont proposées excluent toute présupposition métaphysique sur la nature du réel. Benoist apporte toutefois une précision à cette thèse déjà défendue ailleurs : il y a une couche d’analyses dans les Rl qui constitue le présupposé de l’ouvrage et qui se manifeste dans la priorité de l’ontologie sur la phénoménologie. En cela, si on peut questionner la neutralité métaphysique des Rl, c’est en examinant plutôt le présupposé non phénoménologique de la phénoménologie : l’ontologie (p. 122-123).

Avec « La théorie de l’objet dans les Recherches logiques de Husserl » (p. 125-139), Robert Brisart complète la troisième partie de l’ouvrage en procédant à une critique de la théorie twardowskienne de l’objet à partir des textes de Husserl qui s’attaquent à cette théorie. Selon Brisart, Husserl évite le dédoublement de l’objet qui caractérise la théorie de la représentation de Twardowski en définissant l’objet intentionnel en termes de signification et non en termes d’image mentale (p. 134), ce qui le poussera, en 1906, à se tourner non pas vers Twardowski, mais plutôt vers Meinong lorsqu’il sera question de réinvestir la question des objets intentionnels.

La quatrième partie de l’ouvrage s’ouvre sur « La doctrine de la science dans les Recherches logiques » (p. 143-164), dans laquelle Denis Fisette cherche à montrer que c’est dans le programme d’une doctrine de la science que réside la cohésion entre les deux axes sur lesquels reposent les Rl : l’idée de logique pure et celle d’une théorie de la connaissance. Pour ce faire, Fisette se penche d’abord sur l’articulation des thèmes logico-mathématique et phénoménologique dans les Prolégomènes aux Rl (1900), pour insister sur le fait que la conception husserlienne de cette doctrine de la science ne se résume pas à l’idée de logique pure ou à une analyse logique de ses catégories, mais englobe également l’élucidation des concepts fondamentaux de la logique ainsi que leur appréciation philosophique. Dans la dernière partie de son article, Fisette suggère que ce programme a aussi guidé et structuré le projet philosophique qui occupe Husserl jusqu’à la fin de son oeuvre (p. 155 sq.). C’est ainsi qu’on retrouve dans les thèmes de la critique de la raison et de la philosophie première, qui marquent les développements philosophiques du dernier Husserl, la continuité du projet initial, élargi cependant à toutes les sciences et au champ total des actes intentionnels (p. 161).

Cette quatrième partie de l’ouvrage, « L’épistémologie des Recherches logiques », est complétée par une étude de Dominique Pradelle intitulée « Qu’est-ce qu’une intuition catégoriale de nombre ? » (p. 165-180). En partant de l’intuition catégoriale de nombre, qu’il considère comme l’exemple privilégié de l’intuition catégoriale (p. 168), Pradelle remarque d’abord que l’analogie entre l’intuition sensible et l’intuition catégoriale n’est d’aucun secours si l’on cherche à comprendre ce qui est en jeu dans l’intuition catégoriale de nombre. Selon l’auteur, cela est dû au fait que l’intuition catégoriale comme acte de pensée propre est beaucoup plus près de la logique pure que de toute notion de représentation intuitive de quantité (p. 172).

La cinquième partie de l’ouvrage, « Phénoménologie réaliste versus phénoménologie transcendantale » (p. 183-249), regroupe trois contributions explorant ce qui, dans les Rl, a pu servir de point d’appui à la phénoménologie transcendantale développée dans la seconde partie de l’oeuvre. Le texte de Jean-François Lavigne, « La prétendue “neutralité métaphysique” des Recherches logiques : quelques leçons d’une lecture fidèle de la première théorie “phénoménologique” de la connaissance (1900-1901) » (p. 183-201), met d’emblée l’accent sur la réinterprétation par Husserl lui-même, dans les écrits postérieurs à 1913, de la percée des Rl comme étant celle de la phénoménologie transcendantale. Contre cette réinterprétation, l’auteur renvoie à d’autres textes de Husserl qui témoignent que la découverte de la réduction transcendantale n’a pu se faire que quelques années au moins après la parution des Rl, ce qui signifie selon lui que l’ouvrage de 1901 ne peut échapper à la présupposition de l’attitude naturelle du point de vue de Husserl après 1913 (p. 192).

Dans « Sur les motifs et la préhistoire de la réduction transcendantale dans les Recherches logiques » (p. 203-223), Dieter Lohmar explore la question de la réduction aux composantes réelles telle qu’elle est présentée dans la 1re édition et s’affaire à montrer qu’elle s’inscrit, en tant que méthode, comme un premier degré de la réduction transcendantale (p. 206). La principale différence entre les deux réductions repose sur l’universalité de la seconde vis-à-vis des limitations intrinsèques de la première, la réduction aux composantes réelles n’étant itérable que dans des actes isolés.

« Sur le sens de l’idéalisme husserlien : les modes d’être des objets et la conscience intuitive » (p. 225-249) de Rudolf Bernet clôt cette cinquième partie de l’ouvrage. Dans ce texte, Bernet se rapporte, comme Melle, aux textes issus de la refonte de la VIeRl. Datés de la même année que les Idées directrices, ils auraient cependant l’avantage de présenter une version plus précise et moins problématique de l’idéalisme phénoménologique (p. 228), fondée sur la notion de possibilité phénoménologique et affirmant que c’est en tant que conscience effective que la conscience pure issue de la réduction constitue le support du monde réel (p. 244). En accordant ce rôle à la conscience effective, Husserl forge un concept d’idéalisme « au sens étroit », qui va « […] plus loin dans son affirmation de la dépendance des objets vis-à-vis de la conscience que l’idéalisme au sens large [celui des Idées directrices] » (p. 247).

Enfin, la dernière section de l’ouvrage, « La postérité des Recherches » (p. 254-300), se partage également en trois contributions. La première d’entre elles est celle de Melle, sur laquelle on ne reviendra pas. La seconde, « Heidegger et les Recherches logiques » (p. 265-281), est une étude de Françoise Dastur retraçant l’influence des Rl dans les travaux de Heidegger, de ses cours de Marbourg de 1925 jusqu’au séminaire de Zähringen de 1973. Selon l’auteure, c’est dès 1925 que Heidegger remarque la nouveauté radicale de l’intuition catégoriale présentée par Husserl dans la VIeRl, et qui lui permettra ensuite de développer la question du sens de l’être qui occupe une place prépondérante dans sa philosophie d’après Être et temps.

Jean-Luc Marion complète enfin cette sixième et dernière section avec une contribution intitulée « Le concept large de logique et de logos. Le logique et le donné » (p. 283-300), qui insiste d’emblée sur le caractère trop peu logique de la percée des Rl, comparativement à la percée ontologique que l’ouvrage aura suscitée. La percée la plus radicale des Rl, Marion la voit dans le rôle attribué à la donation, confirmé en 1913 par la promulgation du « principe de tous les principes » (p. 291), qui sera déterminant jusqu’à Expérience et jugement (1938, posthume) où le concept de donation « finit par redéfinir en profondeur le concept même de logique » (p. 292). Ce développement amène Marion à se demander si les meilleurs acquis de la logique relèvent plutôt d’un concept large de logique et de la donation qui le permet, que de la formalisation du logos (p. 300).

Dans l’ensemble, on peut dire de l’ouvrage collectif proposé par Benoist et Courtine qu’il donne un bon aperçu de la diversité des travaux actuels sur la phénoménologie des Rl. On pourra cependant se demander si les divisions thématiques qui y sont adoptées rendent justice à la variété des questions développées dans les Rl, et surtout à la perspective de recherche de chaque contribution. À ce titre, on s’explique mal pourquoi les textes de Courtine (deuxième partie) et Brisart (troisième partie) ne sont pas regroupés dans une même section, puisqu’ils s’intéressent tous deux à la même question, en l’occurrence celle du sens du dépassement, par Husserl, de la théorie du contenu et de l’objet de Twardowski. De manière similaire, on aurait pu souhaiter que les textes de Benoist (troisième partie) et de Lavigne (cinquième partie) soient mis minimalement en relation, puisqu’ils présentent des arguments pour et contre une interprétation des Rl en termes de neutralité métaphysique. Malgré ces détails de structure, on retiendra la valeur et l’originalité des contributions individuelles — et c’est à ce titre qu’il faut aussi voir « La représentation vide » de Husserl —, qui assurent indéniablement la pertinence de ce livre dans le cadre des recherches en phénoménologie.