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Bertrand Russell et Harold Joachim

  • Nicholas Griffin

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  • Nicholas Griffin
    Université McMaster

Traduit de l’anglais par Sébastien Gandon

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1. Prologue

Peu de gens se souviennent aujourd’hui du philosophe britannique néo-hégélien Harold Joachim (1868-1938), qui fut pourtant, en son temps, connu comme l’un des représentants éminents de la philosophie de Bradley. Joachim passa une grande partie de sa carrière philosophique (1897-1919) au Merton College, le collège de Bradley à Oxford, où il occupa, semble-t-il, la chambre attenante à celle de Bradley[1]. En dépit de cette proximité, il semble qu’il y ait eu entre les deux hommes peu de contacts personnels — Joachim était timide, et Bradley dominateur[2]. Bradley lui-même ne livrait aucun enseignement, ce qui veut dire que lorsque des étudiants, parmi lesquels comptaient T. S. Eliot[3] et Brand Blanshard, venaient à Oxford pour étudier la philosophie de Bradley, ils le faisaient généralement sous la direction de Joachim. Joachim édita les Collected Essays de Bradley, publiés de façon posthume, et eut la responsabilité de compléter le fameux essai sur les relations inclus dans la collection. Ses contributions à la philosophie bradleyenne concernèrent principalement le domaine de la logique, et son livre le plus connu, The Nature of Truth[4], dans lequel il défendait une théorie cohérentiste de la vérité, fut souvent conçu comme un approfondissement des positions de Bradley. Joachim fut suffisamment remarquable en ce domaine pour être nommé à la Wykeham Chair of Logic d’Oxford, et ce, même si, en 1919 déjà, cette nomination pouvait être considérée comme anachronique.

À l’exception de son livre Logical Studies, publié de façon posthume en 1948 et basé sur ses conférences en tant que professeur Wykeham, ses principaux travaux furent des études spécialisées des oeuvres d’autres philosophes : une importante étude de l’Éthique de Spinoza (1901), un commentaire du Tractatus de Intellectus Emendatione de Spinoza (1940), une étude de l’Éthique à Nicomaque (1951) et une étude des Règles pour la direction de l’esprit de Descartes (1957) — tous ces travaux ayant été loués pour leur précision[5]. La plupart d’entre eux furent publiés de manière posthume, à partir des conférences rédigées avec beaucoup de soin pour les cours donnés à Oxford durant ses années d’exercice. Avec le temps, la réputation de Joachim comme principal disciple de Bradley, qui l’avait initialement aidé à être sur le devant de la scène, devint la cause de son éclipse. Aujourd’hui, près de soixante-dix ans après sa mort, Joachim est surtout connu comme le traducteur du De Generatione et Corruptione d’Aristote dans la Oxford Translation of Aristotle[6] et, quelque peu ironiquement, comme la cible immédiate de la critique russellienne à l’encontre de ce qu’il appelait la conception moniste de la vérité.

Russell eut un contact personnel avec Joachim pré-datant leur relation philosophique : l’oncle favori de Russell, Rollo, fut un voisin de la famille Joachim à Halsemere, dans le Surrey, et épousa en 1891 la soeur de Joachim, Gertrude[7]. Joachim lui-même ne se maria pas avant 1907, et au moins jusqu’à cette période il semble qu’il passa ses étés à Halsemere où Russell et lui eurent toutes les occasions de se voir lorsque celui-ci rendait visite à son oncle. En 1891, Russell étudiait sans plaisir les mathématiques à Cambridge et attendait impatiemment le jour où il pourrait se réorienter vers la philosophie. Bien que Joachim fût seulement de quatre ans son aîné, Russell le considérait manifestement comme une sorte de mentor en ce qui concerne la philosophie, car, en septembre 1892, alors que Russell était sur le point d’entamer la dernière année de ses études mathématiques, il demanda à Joachim des conseils bibliographiques sur la philosophie. Joachim répondit en lui envoyant une liste substantielle d’ouvrages[8], qui, comme Russell le dit à Brand Blanshard en 1942, « le lancèrent en philosophie[9] ». Dans My Philosophical Development, Russell rappelle la liste mais ne cite que deux de ses livres : « l’un était la Logic de Bradley, qui était bon mais difficile ; l’autre était la Logic de Bosanquet, encore meilleur mais encore plus difficile[10] ». Russell commença rapidement à lire les ouvrages de la liste mais n’alla pas très loin, car James Ward, son directeur d’études, le stoppa : il négligeait son travail de mathématiques. Les lectures philosophiques de Russell s’interrompirent en janvier 1893 et ne reprirent qu’en juillet, immédiatement après les examens du « mathematical Tripos[11] ».

La lettre de Joachim de septembre 1892 — dont il garda le tendre souvenir des dizaines d’années plus tard — fut manifestement un événement d’importance dans les premiers pas que Russell fit en philosophie, et il est probable que, durant les deux années qui suivirent, il chercha à connaître l’opinion de Joachim sur des questions philosophiques. Mais l’influence exacte que Joachim a eue sur les premières études philosophiques de Russell n’est pas facile à déterminer. Manifestement, Joachim ne transmit à Russell aucune parcelle de son amour pour Aristote ; et même si Russell lut dès sa sortie son premier livre, A Study of the Ethics of Spinoza (1901), celui-ci ne semble pas avoir été la cause de son admiration pour Spinoza[12]. Russell partageait certainement la vénération de Joachim à l’égard de Bradley : en 1895, alors qu’il résidait avec Joachim à Oxford, il éprouva, lorsqu’il vit le nom de Bradley sur sa porte, « la véritable émotion de l’admirateur de héros » (SLBR1, p. 171). Bradley lui-même était absent à cette époque. Russell ne le rencontra qu’en 1902, lorsque G. F. Stout les présenta l’un à l’autre, et il éprouva, malgré toutes leurs différences philosophiques (CPBR12, p. 13), encore un peu de l’émotion initiale. Mais dans les années 1890, l’admiration pour l’oeuvre de Bradley pouvait venir de presque partout, et il n’y a aucune raison de supposer que l’influence de Joachim ait été particulièrement déterminante dans le cas de Russell.

2. Le débat sur la vérité

2. 1 Arrière-plan

L’histoire devient plus intéressante, cependant, lorsque Russell et Joachim eurent à surmonter de profondes différences philosophiques, c’est-à-dire, après que Russell eut rejeté le néo-hégélianisme (après 1898). Dix-neuf de leurs lettres échangées entre 1900 et 1906 ont survécu — dix de Joachim et neuf de Russell. Malheureusement, l’équilibre dans le nombre des lettres échangées ne veut pas dire que nous sommes en possession de la correspondance complète : parmi les documents qui ont survécu, nombreuses sont les réponses à des lettres aujourd’hui manquantes[13]. À part trois, toutes les lettres font suite à la publication, en 1906, de Nature of Truth de Joachim — cet événement occasionna un échange intense sur une période de deux ans, lequel déborda même le cadre de la correspondance pour se répandre dans les journaux[14].

La conception ordinairement reçue présente la théorie de la vérité cohérence défendue par Joachim dans The Nature of Truth comme un prolongement de la théorie de Bradley. Russell pourrait avoir contribué à cette opinion en intitulant (lorsqu’il la republia quelques années plus tard dans Philosophical Essays) sa critique principale de la théorie de Joachim « The Monistic Theory of Truth », suggérant par là qu’il n’y en avait pas d’autres. L’idée que Bradley ait adhéré à une théorie de la vérité cohérence me paraît très peu probable — en réalité, l’idée même que Bradley possédait à l’époque une quelconque théorie de la vérité me semble peu plausible[15]. Deux lignes interprétatives doivent ici être distinguées : l’une (celle de Manser) maintient que Bradley n’a jamais eu de théorie de la vérité (et que cela ne constitue pas un problème puisque la sémantique ne relève pas du domaine de la logique) ; l’autre soutient que Bradley a développé une théorie de la vérité, mais plutôt tardivement, à l’époque où il écrivait les articles principaux de Essays on Truth and Reality (1914). Quoi qu’il en soit, on s’accorde généralement à penser que, même si Bradley avait une théorie de la vérité, savoir quel était son contenu est bien difficile[16]. Le corollaire de tout cela est que nous ne devons pas identifier la théorie de Joachim à celle de Bradley ; ni présupposer que Bradley a reçu la théorie de Joachim comme une clarification ou un prolongement de sa propre position. Il est remarquable que, dans la totalité des Essays on Truth and Reality, on ne trouve qu’une seule référence à Joachim[17]. Russell, en revanche, discuta la théorie de Joachim à plusieurs reprises et il la considérait comme la meilleure, peut-être même la seule théorie néo-hégélienne qui soit.

Les raisons de l’intérêt de Russell ne sont pas difficiles à découvrir. Le livre de Joachim possédait quatre chapitres : le premier était une critique de la théorie de la vérité correspondance ; le second une critique de la théorie de Russell et de Moore selon laquelle la vérité est « une qualité d’entités indépendantes » ; le troisième présentait la propre théorie cohérentiste de Joachim ; et le quatrième (qui sapait de manière significative la théorie avancée dans la troisième) traitait de l’erreur. Le second chapitre de Joachim était le plus approfondi et constituait la critique la plus fondamentale alors publiée de la nouvelle philosophie que Russell et Moore étaient en train de rendre publique. Bien plus, c’était une critique provenant du camp néo-hégélien, lequel dominait encore alors la scène philosophique britannique — une critique où, de plus, se manifestaient les grands talents de commentateur de Joachim. Il s’agissait donc d’une contre-attaque qui ne pouvait être ignorée.

Joachim envoya apparemment à Russell les deux premiers chapitres de son livre, auxquels ce dernier se réfère comme à « deux articles » dans sa réponse du 1er février 1905, la première des lettres encore existantes portant sur la question du vrai. En ce qui concerne le premier chapitre, Russell fait seulement brièvement remarquer : « Je suis bien entendu d’accord sur le fait que la théorie correspondantiste est absurde, mais vos arguments ne sont pas ceux que j’aurais utilisés » (RJC, p. 136). Cela est à peine suffisant pour identifier sans ambiguïté possible l’« article » comme étant le brouillon du premier chapitre du livre, mais Joachim n’étant pas un auteur prolifique il semble peu probable qu’il y ait eu un second article sur la théorie correspondantiste en circulation à l’époque. Quant au second « article », Russell joignit plusieurs pages de commentaires détaillés. Nous pouvons ici être absolument certains que le second des articles que Joachim envoya à Russell était un brouillon du chapitre 2, car dans la version publiée Joachim se réfère aux notes de Russell (JNT, p. 47n), et dans la préface il remercie Russell pour ses commentaires. (Il note aussi, cependant, que les commentaires de Russell n’ont conduit à aucun « changement substantiel », et cela parce que son « principal objet était d’examiner un type de théorie de la vérité, et non d’attaquer M. Russell[18] ».) Russell dit dans sa lettre que si Joachim publiait le second article, il y répondrait probablement. En fait, une fois le livre publié, il répondit publiquement à trois reprises : en en faisant le compte rendu pour The Independent Review, et en le commentant de façon plus détaillée à la fois dans Mind et The Proceedings of the Aristotelian Society[19]. Seul le second était une réponse au second chapitre de Joachim ; le troisième attaquait la théorie de la vérité cohérence présentée dans le troisième chapitre de JNT.

L’ironie de la chose est que la théorie de la vérité défendue par Russell au début du débat avec Joachim n’est pas celle qu’il défendait à la fin. Mais cela n’a rien à voir avec la critique de Joachim[20]. Le changement dans la théorie russellienne de la vérité peut être complètement expliqué par des considérations internes à sa propre philosophie et, de plus, toutes les principales objections que Joachim oppose à la première théorie valent également contre la seconde. Dans sa lettre du 1er février 1905, Russell dit à Joachim que le troisième de ses articles de 1904 sur Meinong[21] constituait « sa tentative la plus sérieuse de formuler ses conceptions sur la vérité ». C’est cette théorie de 1904 que Russell défendait dans RNT, qui, même s’il parut dans le numéro d’octobre 1906 de Mind, fut probablement écrit en mai de cette année-là (nous avons des notes de Joachim sur ce dernier datées du 21 mai 1906 ; RJC, p. 153-155). Selon la théorie de 1904 (une théorie de la vérité identité, que Russell soutenait depuis 1899), vérité et fausseté étaient les propriétés indéfinissables des propositions, considérées comme des constituants du monde, complexes et indépendants de l’esprit. La réalité des propositions comme termes complexes formait une partie essentielle de la théorie substitutionnelle des classes et des relations au moyen de laquelle Russell pensait libérer la logique des paradoxes. Cette entreprise l’occupa pendant toute l’année 1905, et une bonne partie de l’année 1906[22]. Mais, tardivement en 1906, la découverte des paradoxes propositionnels dans la théorie substitutionnelle conduisirent Russell à abandonner le projet et à chercher des façons d’éliminer les propositions de son ontologie — une élimination mise en oeuvre dans sa théorie multiple du jugement (une forme de théorie de la vérité correspondance) qui fut présentée pour la première fois sous forme imprimée dans les Principia Mathematica. À la fin de 1906, si Russell était convaincu de la nécessité d’abandonner les propositions, il ne savait toujours pas exactement comment s’en débarrasser. Dans la troisième section finale de ONT, lequel fut publié aux alentours de juillet 1907 mais écrit probablement en octobre de l’année précédente (il fut lu au Cambridge Moral Sciences Club tôt en novembre), Russell formulait à titre d’hypothèse la théorie des relations multiples, mais il ne la défendait pas encore de façon catégorique[23]. L’ironie de la chose est en conséquence que, RNT venant juste d’être publié, Russell abandonnait la théorie qu’il défendait. Ses nouvelles thèses, telles que présentées dans ONT, furent envoyées par avance à Joachim, qui (renvoyant à Russell ses remarques sur l’article le 21 novembre 1906) se précipita sur le changement, réitérant son objection à la théorie de la correspondance (à savoir la difficulté de définir la relation de correspondance) et l’invitant à « devenir un « hégélien » (RJC, p. 158)[24].

2. 2 Stratégie

Déjà en 1905, Russell et Joachim étaient si éloignés dans leurs positions philosophiques qu’ils éprouvaient beaucoup de difficultés à se comprendre l’un l’autre. Joachim ouvre la discussion dans le chapitre 2 en disant que la théorie de la vérité qu’il était sur le point d’examiner était « si différente de toutes les conceptions en cours » qu’il craignait que son exposition soit un « pastiche grossier et ridicule » (JNT, p. 31) ; tandis que Russell, quoique plus certain de comprendre la tradition néo-hégélienne dans laquelle il avait fait ses premières armes, en était néanmoins souvent réduit à énumérer les multiples interprétations possibles des thèses de Joachim et à tenter de réfuter chacune d’entre elles. Chaque philosophe croyait l’adversaire pris au piège par des problèmes auxquels ce dernier déniait simplement toute existence et, de façon inévitable, les deux passaient beaucoup de temps à corriger les interprétations erronées de leur interlocuteur.

Russell en particulier pensait que bon nombre des objections de Joachim provenaient de la supposition inconsciente qu’il adhérait à des doctrines néo-hégéliennes qu’en réalité il rejetait. Par exemple, à propos de sa tentative de fonder un argument sur la distinction entre vrai per se et vrai en tant que connu, il répondit à Joachim : « Ici, comme en de nombreuses autres occasions, vous déduisez votre conclusion en m’attribuant de façon non consciente une conception selon laquelle les relations modifient leurs termes » (RJC, p. 139-140). Étant donné ce qu’il considérait comme une propension de Joachim à éluder les questions, Russell tenait beaucoup à identifier les hypothèses fondamentales que l’on faisait de chaque côté. Dans le cas présent, cependant, une telle façon de procéder rendait très improbable la mise à jour de la moindre base d’accord significative à partir de laquelle l’une des parties aurait pu persuader l’autre ; en effet, plus le niveau d’analyse s’approfondissait, plus les deux côtés paraissaient éloignés l’un de l’autre, moins il y avait donc de chance de trouver un argument décisif permettant de résoudre la question sans l’éluder.

Russell trouvait tout cela « étrange et décourageant » (RNT, p. 532), et fut conduit à réfléchir sur le type d’argument adapté à de telles situations :

Je pense que le seul argument possible […], dans toutes les questions fondamentales, est une forme ou une autre de la reductio ad absurdum. C’est-à-dire qu’une position peut être réfutée aux yeux d’une personne qui auparavant la soutenait, si, la supposant vraie, et n’utilisant que des inférences du genre qu’elle admet être valide, la fausseté de quelque partie essentielle de la position peut être déduite.

RNT, p. 532 ; l’italique est ajouté

Russell remarque que même cette sorte d’argument repose sur une présupposition, à savoir que tout ce qui implique sa propre fausseté est faux. Mais, dit-il, cela n’empêche pas une réfutation, puisque c’est une présupposition faite par tous les philosophes (ibid.). Que cela soit le cas ou non, Russell est au moins fondé à soutenir qu’une telle présupposition est faite par les philosophes néo-hégéliens, car les arguments de type reductio sont constamment utilisés dans la première partie de Appearance and Reality de Bradley ; et comme Russell le note, dans la dialectique hégélienne, « l’inadéquation de la thèse est montrée par le fait qu’elle implique l’antithèse » (ibid.).

Point significatif : Moore, qui élabora sa propre réponse au second chapitre de Joachim, affirma que la méthode de Russell était excessivement restrictive :

Si nous pouvons trouver une proposition quelconque, que notre opposant tient pour vrai, et concernant laquelle il admettrait que, si elle est vraie, la conception que nous souhaitons réfuter est nécessairement fausse, alors sûrement, nous avons une bonne chance de le convaincre, que la proposition en question fasse déjà partie de son système ou non[25].

Tout à fait dans la ligne de sa « preuve du monde extérieur », Moore propose ainsi à la considération de Joachim trois propositions de ce genre[26]. Russell était manifestement beaucoup plus pessimiste que Moore quant à la possibilité de trouver des propositions n’appartenant pas de façon essentielle à la position à réfuter et pouvant malgré tout servir de point de départ à la réfutation. La réponse consistant à convertir le modus tollens proposé en un modus ponens, donc à nier la fausseté de la proposition en question, est immédiatement accessible au défenseur de la théorie attaquée. Un bon nombre de différences (qui devinrent de plus en plus visibles avec le temps) entre les façons dont Russell et Moore abordaient la philosophie sont préfigurées dans le désaccord, léger en apparence, qui se fait jour dans leur réponse à Joachim.

2. 3 L’attaque

Quels que soient les mérites de l’approche de Moore, l’attaque russellienne à l’encontre de la théorie du vrai de Joachim est un exemple spectaculaire de sa méthodologie de la reductio. Comme Ramsey l’écrivit dans son manuscrit « On Truth », publié à titre posthume, la théorie de la vérité cohérence est « très facile à réduire à l’absurdité, et, après l’essai amusant de M. Russell [ONT], il est difficile de voir comment quelqu’un pourrait encore y adhérer[27] ». À l’encontre de la théorie de Joachim, Russell déploie quatre arguments ayant la forme d’une reductio :

  1. Selon la théorie de Joachim, seule la vérité totale est totalement vraie, de sorte qu’aucune vérité partielle ne peut être complètement vraie. Ainsi, comme le fait remarquer Russell, il ne peut être complètement vrai qu’aucune vérité partielle ne soit complètement vraie ; « à moins en fait que la totalité de la vérité soit contenue dans la proposition « aucune vérité partielle n’est complètement vraie » » (ONT, p. 30). Et ainsi, en général, les vérités partielles de la philosophie idéaliste ne peuvent pas elles-mêmes être complètement vraies. Mais alors, comme, poursuit Russell, les déductions que nous tirons de la philosophie idéaliste peuvent toutes être erronées, car elles peuvent dépendre de ce qui, dans l’idéalisme, relève du faux plutôt que du vrai (ONT, p. 36).

  2. L’assertion centrale de la théorie de Joachim est que le vrai forme une totalité signifiante, c’est-à-dire une totalité dont tous les éléments « s’impliquent l’un l’autre réciproquement, ou se déterminent réciproquement l’un l’autre à être des traits constitutifs d’une unique signification concrète » (JNT, p. 60). À l’encontre de tout cela, Russell répond que, de cette conception, il suit que chaque partie de la totalité signifiante est aussi complexe que n’importe quelle autre — puisque chacune implique réciproquement les autres — et que chaque partie est aussi complexe que la totalité elle-même — car la totalité implique réciproquement chacune de ses parties. Bien plus, la totalité est alors aussi constitutive des parties que les parties ne le sont de la totalité. Le fait de décrire une chose comme la totalité ou comme la partie est ainsi arbitraire (ONT, p. 31).

  3. Toute proposition, selon la théorie de la cohérence, est partiellement vraie — aucune n’est complètement vraie et aucune n’est complètement fausse. Qu’est-ce alors que l’erreur ? Selon Joachim, c’est « la croyance confiante du sujet se trompant sur la vérité de sa connaissance, [qui] convertit une appréhension partielle du vrai en fausseté » (JNT, p. 162). Russell saute sur l’occasion :

    Cette conception a un grand mérite, à savoir celui de faire consister l’erreur dans le seul et unique rejet de la théorie moniste du vrai. Aussi longtemps que cette théorie est acceptée, aucun jugement n’est une erreur ; dès qu’elle est rejetée, tout jugement est une erreur […]. Si j’affirme, avec « une croyance confiante en la vérité de ma connaissance » que Monseigneur Stubbs avait l’habitude de porter des guêtres épiscopales, c’est une erreur ; si un philosophe moniste, se souvenant que toute vérité finie est seulement une vérité partielle, affirme que Monseigneur Stubbs a été pendu pour meurtre, ce n’est pas une erreur (ONT, p. 32).

La théorie cohérentiste ne peut échapper à ce problème qu’en présupposant « une signification plus usuelle de la vérité et de la fausseté [qui], bien qu’indispensable à la théorie, ne peut être expliquée au moyen de la théorie » (ONT, p. 32-33).

  1. Sans en appeler à cette signification plus usuelle de « vérité », nous n’avons aucune garantie qu’un seul système cohérent de propositions soit possible. Pour bloquer cette voie, Joachim en appelle à l’« expérience » ; mais, comme Russell le fait remarquer, au sens où elle est requise pour empêcher la création de totalités cohérentes additionnelles, le terme « expérience » équivaut ici à « appréhension du vrai » (ONT, p. 35), ce qui nous renvoie à la signification plus usuelle du « vrai ».

Beaucoup de choses pourraient être dites sur ces quatre arguments — certaines, même, en faveur de la théorie cohérentiste. Le second argument, par exemple, semble dépendre de doctrines qui ne font pas strictement partie de la théorie cohérentiste elle-même, laquelle pourrait être ainsi dotée d’une notion plus souple de totalité cohérente. De façon similaire, l’explication que Joachim donne de l’erreur pourrait être remplacée par quelque chose de plus plausible. Néanmoins, deux des arguments de Russell — l’argument de la pluralité des totalités signifiantes et l’argument selon lequel la théorie présuppose une notion de vérité non cohérentiste qu’elle ne peut expliquer — constituent aujourd’hui encore les objections standards faites à l’encontre de la théorie cohérentiste[28].

2. 4 Relations internes et relations externes

« Le défaut de toutes les réfutations par reductio ad absurdum, disait Ramsey, est qu’elles ne rendent pas visible le point où la ligne de pensée qui conduit à l’absurdité commence à s’écarter du droit chemin » (« On Truth », op. cit., p. 25). Cela ne correspond cependant certainement pas à la situation considérée ici, car Russell et Joachim s’accordaient tous deux sur le fait que la théorie des relations était le point à partir duquel l’autre commençait à tomber dans l’erreur. C’était toutefois à ce sujet que les protagonistes éprouvaient les plus grandes difficultés à s’entendre : Russell ne parvenait pas à comprendre ce que Joachim voulait dire par relations internes ; et Joachim ne parvenait pas à saisir ce que Russell voulait dire par relations externes. Les relations sont un thème récurrent dans leur discussion tout au long des années 1905 et 1906. « Je ne pense pas que vous compreniez complètement le sens dans lequel je soutiens que les relations sont externes », dit Russell à Joachim dans sa lettre du 1er février 1905 (RJC, p. 136). Et le 21 mai 1906, après plus d’un an de discussions intenses, Joachim se résout à répondre : « Je désespère de vous faire comprendre mon idée au sujet des relations » (RJC, p. 154).

En dépit de cette incompréhension mutuelle, Joachim (JNT, p. 39) comme Russell (RNT, p. 37) prétendaient que la théorie de la vérité de l’autre pouvait être dérivée de sa théorie des relations. Avant d’entrer dans les détails, tentons d’identifier les enjeux généraux sous-jacents. La clé ici est fournie par l’affirmation de Joachim selon laquelle Russell et Moore faisaient de la vérité une propriété d’« entités indépendantes ». En termes modernes, cela signifie que leur théorie du vrai était cognitivement transcendante ; la théorie de Joachim, à l’opposé, n’était pas cognitivement transcendante. En ce qui concerne la théorie de la vérité elle-même, cette différence était leur pomme de discorde la plus fondamentale. Le débat Russell/Joachim épouse de très près les contours des débats contemporains ; Joachim maintenait l’idée qu’une vérité cognitivement transcendante était incohérente, Russell maintenait, lui, qu’un concept de vrai qui n’est pas cognitivement transcendant n’est pas, à proprement parler, un concept du vrai. Dans le débat Russell/Joachim cependant, chaque côté considérait que la base de la théorie de la vérité adverse provenait du fait que l’autre soutenait une théorie des relations indéfendable (en réalité, incohérente).

Joachim conduisit la charge. Il affirmait, en substance, que si le vrai était cognitivement transcendant, alors reconnaître ou ne pas reconnaître pour telle une vérité ne ferait aucune différence pour elle. La théorie de Russell était fondée sur l’hypothèse fondamentale que « faire l’expérience de quelque chose [experiencing] n’introduit aucune différence dans les faits » (JNT, pp. 39, 55). Selon la théorie de Russell, affirmait Joachim, la sensation, « l’appréhension sentante d’une qualité sensible » est une « relation particulière, distinctive, qui a lieu entre un « sujet » et un « objet » dans une expérience ; et sa nature est telle qu’elle tient ensemble les facteurs reliés, et cependant les laisse aussi complètement intacts et inaffectés par leur union » (JNT, p. 34). Selon cette conception, continuait-il, les faits et l’expérience qu’on en a ne forment « aucune totalité véritable, mais un simple ajustement extérieur. Les deux facteurs sont, ou peuvent, être reliés ; mais la relation, lorsqu’elle a lieu (ou en tant qu’elle a lieu), laisse chacun d’eux tel qu’il était, c.-à-d. laisse chacun d’eux absolument en lui-même (ou en tant que tel) et indépendant[29] » (JNT, p. 41). Joachim était incapable de concevoir comment cela était possible. Il pouvait admettre que la vérité était indépendante de sa reconnaissance par un individu particulier, ou de la façon dont elle vient à être reconnue, ou de l’époque à laquelle elle a été reconnue (JNY, p. 21) ; mais « la vérité en elle-même, la vérité ni connue ni reconnue, peut être tout ce que vous souhaitez […] car elle reste au-delà de toute connaissance quelle qu’elle soit, et n’est qu’un simple nom pour rien du tout » (JNT, p. 51). Dans une telle perspective, la connaissance devient miraculeuse, prétendait Joachim. Si, comme l’affirme Russell, des qualités comme la verdure étaient des entités reliées seulement de façon externe à l’esprit, le fait que je les perçoive, elles et nulle autre, lorsqu’elles se présentent, deviendrait « une coïncidence de facto miraculeuse » et ferait de la philosophie de Russell « un occasionalisme radical, sans le Deus ex machina qui rend l’occasionnalisme plausible » (JNT, p. 44). Tout cela est en substance la dénommée « objection d’accessibilité », que les anti-réalistes modernes font valoir, en maintenant que si le vrai est cognitivement transcendant alors il n’y a aucune raison de penser qu’il nous est accessible de façon certaine, de sorte qu’un tel concept de vérité nous laisse démuni, sans aucune défense efficace contre le scepticisme. Entre l’époque de Joachim et la nôtre, le langage dans lequel le débat est couché a changé bien plus que les questions sous-jacentes.

Dans la réponse contenue dans ses remarques sur le brouillon de Joachim, Russell reconnaissait « une certaine force » à l’« accusation de nouvel occasionnalisme », « sauf qu’[il] ne pen[sait] pas que la perception [était] toujours digne de confiance ». « La théorie de la perception, continuait-il, n’est pas fondamentale ; on doit décider de sa logique sans se préoccuper de savoir si ses conséquences pour la théorie de la connaissance sont commodes ou non — tout du moins, il me semble » (RJC, p. 138). Cela, évidemment, suppose que la question soit résolue, comme Russell, par sa dernière remarque, semble le reconnaître. Si le vrai n’était pas indépendant de la connaissance, alors, comme la logique dépend de la vérité, le choix d’une logique serait contraint par celui d’une théorie de la connaissance[30]. Quant à l’idée selon laquelle « faire l’expérience [experiencing] n’introduit aucune différence dans les faits », Russell faisait remarquer que c’était seulement un cas particulier de sa doctrine plus générale selon laquelle « les relations ne modifient pas leurs termes » (RJC, p. 136). Mais comment cela doit-il être compris ? Russell reconnaissait qu’il n’était pas « strictement correct » de dire, comme il le faisait parfois, que « a et b resteraient inchangés s’ils n’avaient pas la relation R », car « si a et b ont la relation R, il est bien entendu évident que n’importe quelles entités qui n’ont pas la relation R ne sont pas a et b » (RJC, p. 136-137)[31]. La formulation préférée de Russell était : « Quand la relation R a lieu entre a et b, alors c’est entre a et b que la relation R a lieu. » « J’aurais cru pouvoir considérer cela comme une tautologie, continuait-il, si ce n’avait pas été nié par tous ceux qui revendiquent d’une façon ou d’une autre l’héritage de Hegel » (RJC, p. 136).

Lorsque la question est posée en ces termes, il est difficile de circonscrire la source de la divergence. Joachim ne souhaitait pas nier une tautologie. Il cherchait seulement à maintenir que, lorsque a et b étaient reliés par R, ils étaient changés par plus que le seul fait de partager maintenant cette relation. Comme son objection à l’occasionalisme l’indique, il avait du mal à imaginer que, sans ce changement, les termes puissent de quelque façon être reliés. Selon Joachim : « Chaque relation qualifie au moins ses termes, et, dans cette mesure, est un de ses adjectifs, même si elle est aussi quelque chose d’autre » (JNT, p. 11-12). Mais il adopta également parfois une formulation différente, que Russell reprit (en émettant des réserves), à savoir que, pour que a et b soient reliés, la relation R doit entrer dans leurs « natures » de façon à ce que a et b forment « une totalité telle que les natures déterminées de ses constituants s’impliquent mutuellement » (JNT, p. 42)[32]. Les deux formulations ne sont pas, à première vue, incompatibles (bien qu’elles ne soient pas, à première vue, identiques non plus), et la seconde pose des questions sans réponse au sujet de la « nature » d’une chose. Russell disait, en se moquant, qu’il lui semblait reconnaître « le fantôme de l’essence scolastique » (RNT, p. 530). Dans ses notes sur Joachim, il tenta de bien circonscrire le point, en précisant qu’il y avait là « une expression qu’[il] n’aurait pas utilisée si ce n’était pour suivre un adversaire » (RJC, p. 137).

Sous peine de régression infinie, les relations d’un terme ne peuvent pas faire partie de sa nature. Il semblerait donc que la nature d’un terme ne doive inclure que des adjectifs (c.-à-d. les propriétés intrinsèques) du terme — l’ensemble, ou peut-être seulement une partie d’entre eux (un point sur lequel nous reviendrons bientôt). Mais l’intriguant, dans la seconde caractérisation des relations internes, est ce que Joachim dit sur « l’implication réciproque ». Sa position est que si a et b sont reliés, ils doivent former une totalité dont les constituants ont des natures qui « s’impliquent réciproquement ». Qu’est-ce que cela pourrait bien vouloir dire ? Si a et b forment une totalité, alors les constituants de cette totalité sont a et b, et ce serait donc les natures de a et de b qui s’impliqueraient réciproquement. Jusque-là, pas de problème. Mais qu’est-ce au juste qu’une implication réciproque ? Cela sonne sans doute comme une relation ; une relation entre les natures de a et de b, qui rend la relation originelle entre a et b possible. Toutefois, les natures de a et de b formeraient alors une totalité dont les constituants ont des natures (c.-à-d. les natures des natures de a et b) qui devraient s’impliquer réciproquement, et nous voilà entraîné dans une régression infinie. Mais si l’implication réciproque n’est pas une relation, que diable peut-elle bien être ?

2. 5 L’argument principal

Comme on pouvait s’y attendre, Russell évite ces difficultés et formule ce qu’il nomme « l’axiome des relations internes », qui combine la notion de « nature » utilisée par Joachim et son autre idée selon laquelle une relation qualifie ses termes. Russell l’énonce comme suit :

(IR) Chaque relation est fondée dans les natures des termes reliés.

ONT, p. 37

Russell prétend que (IR) implique deux thèses importantes, qui caractérisent les philosophies néo-hégéliennes : la thèse qu’il n’y a qu’une seule chose (monisme) et celle qu’il n’y a aucune relation (NR). Or on montre facilement que (NR) implique le monisme. Supposons en effet que le monisme soit faux. Alors il y a au moins deux choses diverses, a et b, dont la diversité ne peut pas ultimement être réduite à leurs propriétés non relationnelles (ou à leurs adjectifs). Car si nous tentons d’exprimer la diversité de a et de b au moyen de leurs adjectifs, nous devons supposer que ces adjectifs sont divers ; et si nous tentons d’exprimer cette diversité au moyen d’adjectifs supplémentaires, nous amorçons une régression infinie (ONT, p. 38-39). Ainsi, si le monisme est faux, il doit y avoir des relations ; donc (NR) implique le monisme. L’implication converse ne tient pas, car même s’il y avait juste une chose, il y aurait la relation d’identité à soi-même[33].

Toutefois, rien que Russell n’ait dit jusqu’à présent ne laisse penser que (IR) implique ou bien (NR) ou bien le monisme. Le fait que les relations soient fondées sur les propriétés intrinsèques de leurs termes n’implique évidemment pas à lui seul qu’il n’y ait pas de relations ; ce serait le cas seulement si les relations n’étaient pas simplement fondées sur les propriétés intrinsèques de leurs termes mais complètement réductibles à celles-ci. Russell efface cette distinction dans la conclusion de son raisonnement : « S’il devait y avoir quelque diversité que ce soit, ce devrait être une diversité non réductible à la différence entre adjectifs, c.-à-d. non fondée dans la “nature” des divers termes » (ONT, p. 39). On pourrait bien considérer que, en tant qu’il présentait la position néo-hégélienne, Russell avait quelque raison de confondre ces deux choses ; les néo-hégéliens eux-mêmes ne faisaient pas souvent la distinction nécessaire entre fonder les relations sur des propriétés intrinsèques et les éliminer au profit des propriétés intrinsèques. Mais la chose curieuse est que Russell lui-même avait noté, au début de son raisonnement, qu’il y avait deux lectures possibles de (IR), une selon laquelle « chaque relation est réellement constituée par les natures des termes ou de la totalité qu’ils composent », et l’autre selon laquelle « chaque relation a simplement un fondement dans ces natures » (ONT, p. 38). Russell maintenait cependant que la distinction n’était pas très importante, car « les deux significations conduisent […] à la conception selon laquelle il n’y a aucune relation du tout » (ibid.). En réalité, il ne faisait rien pour montrer que la lecture faible avait ces conséquences[34].

Un problème similaire affecte l’assertion russellienne selon laquelle (IR) à la fois implique et est impliqué par la théorie de la vérité de Joachim. Russell veut indiquer par là que (IR) implique et est impliqué par l’assertion que la vérité forme une « totalité signifiante », qu’il n’y a pas de vérités particulières multiples, mais seulement une grande vérité dont les éléments constituants, pour répéter la définition de Joachim, « s’impliquent réciproquement ou déterminent réciproquement l’être des uns et des autres, chacun étant un trait contribuant à l’unique signification concrète » (JNT, p. 66). Cela nous ramène, malheureusement, à l’implication réciproque. Je ferai l’hypothèse (elle a l’avantage de simplifier mon travail exégétique) que le « ou » n’est pas une disjonction, mais qu’il a simplement le sens de « en d’autres mots ». Et je ferai l’hypothèse que lorsque Joachim parle d’un être de la partie, il veut parler de la partie comme elle est en elle-même, non comme elle est en relation aux autres parties. En simplifiant mais, j’espère, en ne travestissant pas trop la position de Joachim, je maintiens que le philosophe défend au moins cela : la vérité forme une totalité telle que les propriétés intrinsèques de chacune de ses parties déterminent les propriétés intrinsèques de chacune des autres parties. Et je maintiens qu’un critère raisonnable pour déterminer si les propriétés intrinsèques d’une partie du vrai déterminent celles d’une autre, est que, d’une connaissance complète des premières, il serait en principe possible (pour un être idéalement rationnel) d’inférer les secondes[35]. Il se pourrait qu’il y ait plus dans les totalités signifiantes, mais cela est suffisant, je pense, pour comprendre l’argument de Russell selon lequel (IR) et la thèse que la vérité est une totalité signifiante sont logiquement équivalentes.

Le raisonnement russellien qui conclut à l’équivalence est rapide :

Il suit immédiatement de (IR) que la totalité de la réalité ou de la vérité doit être une totalité signifiante, au sens de M. Joachim. Car chaque partie aura une nature qui manifeste ses relations à toute autre partie et à la totalité ; d’où, si la nature d’une quelconque partie était connue complètement, la nature de la totalité et de toute autre partie serait également aussi connue complètement ; et, réciproquement, si la nature de la totalité était complètement connue, cela impliquerait la connaissance de ses relations à chacune des parties, et en conséquence de la nature de chaque partie. Il est donc évident que, si la réalité ou la vérité est une totalité signifiante au sens de M. Joachim, l’axiome des relations internes doit être vrai. L’axiome est en conséquence équivalent à la théorie moniste de la vérité.

ONT, p. 37

La seconde partie du raisonnement semble simple ; et, de fait, elle semble si simple à Russell qu’il n’en donne même pas les grandes lignes, se contentant de dire qu’il est « évident que, si la réalité ou la vérité est une totalité signifiante […], l’axiome des relations internes doit être vrai ». Le raisonnement, je crois, se déploie ainsi : si la vérité était une totalité signifiante, alors, de la connaissance complète d’une partie quelconque de vérité (c.-à-d. d’une vérité partielle quelconque), il serait possible de déduire une connaissance complète de n’importe quelle autre. Par exemple, si aRb est vrai, alors d’une connaissance complète de cette vérité il sera possible d’inférer toutes les autres, et donc a fortiori toutes les vérités sur les termes de la relation, ce qui inclut toutes les vérités sur les natures de a et de b et leurs propriétés intrinsèques. Ainsi, R est fondé dans les natures de a et de b. Supposons en revanche qu’il n’y ait même qu’une relation externe R liant les deux termes a et b. Alors, par hypothèse, il serait impossible, à partir du fait que aRb, de déduire toutes les vérités sur les natures de a et de b. Mais alors aRb ne serait pas une partie de la totalité signifiante qui constitue la vérité. Ainsi, me semble-t-il, Russell a raison de prétendre que (IR) suit de la thèse de Joachim selon laquelle la vérité est une totalité signifiante — du moins si nous comprenons correctement cette thèse.

L’autre partie du raisonnement russellien est plus problématique. De nombreuses étapes sont nécessaires pour arriver à la conclusion. De (IR), Russell affirme obtenir le résultat que chaque partie de réalité ou chaque partie de vérité « aura une nature qui manifeste ses relations à toute autre partie et à la totalité ». Mais, simplement sur la base du fait que les relations de toutes les parties « sont fondées sur leurs natures », je ne pense pas que nous puissions faire comme si les natures des parties « manifestaient » leurs relations. Cela revient exactement à ne pas voir le point souligné précédemment, selon lequel il y a une distinction à établir entre le fait, pour une relation, d’être réductible à la nature de ses termes, et le fait d’être simplement fondé sur leur nature. En supposant (IR), si R relie a et b, alors R est fondé sur la nature de a et de b, ce qui veut dire que a et b ont chacun quelque propriété intrinsèque, pas nécessairement la même dans chaque cas, sur laquelle R est fondé. Du fait que a et b sont reliés par R, il serait possible de déduire qu’ils ont chacun les propriétés fondatrices requises ; mais, pour autant que je puisse en juger, il n’y a rien dans les propriétés fondatrices qui nous permette d’inférer de aRb une connaissance même complète de la nature de a et de b. A fortiori, il n’y a rien dans les propriétés fondatrices de a et de b qui nous permette de déduire toutes les autres relations de chaque terme. Les propriétés fondatrices sont une condition nécessaire pour la relation, mais non, du moins tel que (IR) est formulé ici, une condition suffisante.

D’autre part, si nous considérons que (IR) affirme que les relations sont réductibles à la nature des termes reliés, nous n’arrivons pas beaucoup plus loin. Dans ce cas, la connaissance complète de la nature de n’importe quel terme manifestetoutes les relations du terme, car toutes ces relations sont survenantes par rapport à la nature du terme. Nous obtenons ainsi la première étape de l’argument de Russell : toutes les relations d’un terme sont « inscrites » dans leur nature. Mais de cet argument nous ne pouvons accéder à la seconde étape, à savoir que, d’une connaissance de toutes les relations d’un terme, nous ne pouvons inférer la nature de tous les autres termes et de la totalité dont ils forment une partie[36], et ce, en dépit du fait que chaque terme est relié à chaque autre terme (et à la totalité) et que, dans le cas d’au moins un terme, nous connaissons toutes ces relations. Nous commençons par une connaissance complète de la nature d’un certain terme, a, et de cela nous pouvons inférer toutes les relations de a avec chaque autre terme, puisque ces relations surviennent sur la nature de a. Chacune de ces relations nous dira quelque chose sur la nature du (des) terme(s) au(x)quel(s) a est relié, à savoir qu’il inclut les propriétés nécessaires pour fonder ladite relation à a. Mais il nous est impossible de supposer que nous puissions acquérir de cette façon la connaissance complète de la nature des autres termes. Il se pourrait bien qu’il y ait d’autres aspects de leur nature qui n’aient aucun rapport avec le fait qu’ils ont une certaine relation à a.

Pour savoir s’il est possible de sauver le raisonnement de Russell, je pense qu’il faut examiner plus attentivement ce qu’est la nature d’un terme. Nous avons dit plus haut que la nature contient seulement des adjectifs (c.-à-d. des propriétés intrinsèques). Mais les contient-elle tous, ou seulement certains d’entre eux ? Joachim n’est ici d’aucune aide. Il ne s’étend ni dans son ouvrage ni dans sa discussion avec Russell sur cette notion pourtant cruciale. Russell suggère cependant deux sens possibles : « nature » peut signifier « toutes les prop[ositions] que vérifient la chose » ou signifier « l’analyse adéquate de la chose ». Dût-elle donner une analyse adéquate, explique-t-il, une définition ne donnerait pas toutes les propositions que vérifie la chose définie.

Les hégéliens considèrent […] que ces deux notions sont indistinguables. Ils ne donnent aucune raison pour soutenir cette conception ; mais elle dérive du principe selon lequel chaque proposition consiste en l’attribution d’un prédicat à un sujet. Je nie ce principe et maintiens la distinction.

RJC, p. 137

La remarque concernant les hégéliens est importante, car elle implique que toutes les propriétés d’une chose (mais pas ses relations) doivent être incluses dans une analyse adéquate de la chose[37]. Et, puisque l’analyse d’une chose veut dire une analyse de la chose en ses constituants, il suit que toutes les propriétés d’une chose (mais pas ses relations) en sont des parties constituantes. Bien entendu, que Russell ne souscrive pas à la distinction entre propriétés essentielles et accidentelles n’est pas une surprise, comme ne l’est pas non plus le fait qu’il souscrive à la distinction entre propriétés et relations ; mais je ne connais aucun autre passage dans lequel il est dit aussi clairement que toutes les propriétés d’une chose sont des parties de cette chose.

Une fois admise la thèse russellienne selon laquelle les hégéliens ne distinguent pas entre l’ensemble des propositions vraies d’un terme et l’ensemble des propositions nécessaires à son analyse adéquate, nous pouvons identifier la nature d’une chose avec le premier des deux ensembles. Or rappelons que, pour Joachim, si deux termes sont reliés, leurs natures « s’impliquent réciproquement ». Si cela signifie ce que nous avons admis quelques pages plus haut, alors il s’ensuit que de la connaissance complète d’une nature, on peut inférer la connaissance complète de l’autre. Il s’ensuit donc que, puisque toute chose est reliée à toutes les autres, de la connaissance complète de la nature d’un terme quelconque il sera possible d’inférer la connaissance complète de la nature de n’importe quel autre terme, une connaissance qui inclura toutes les propositions vraies concernant l’un et l’autre terme, y compris, bien entendu, les propositions relationnelles. Ainsi, toutes les propositions relationnelles peuvent être réduites à des propositions concernant les natures des termes, et puisque ces natures ne contiennent que les propriétés intrinsèques, les relations peuvent être complètement éliminées. Et si toutes les relations peuvent être éliminées, alors, a fortiori, toutes les relations externes peuvent être éliminées. Supposons en effet qu’il y ait quelque relation externe R liant deux termes a et b. Par définition, elle ne serait pas fondée dans les natures de a et de b. Mais comme les natures de a et b contiennent toutes les vérités concernant a et b, il suit que, contrairement à notre hypothèse, « aRb » n’est pas une vérité. Il ne peut en conséquence y avoir aucune relation externe.

Bien entendu, tout cela dépend de l’hypothèse néo-hégélienne que Russell rejette, à savoir que chaque proposition attribue une propriété à un terme. Mais cela ne signifie pas que l’argument élude la question — nous ne tentons de justifier ni (IR) ni la thèse selon laquelle le vrai forme un tout signifiant. Nous tentons simplement de manifester la structure logique de la position néo-hégélienne. Le fait que l’argument dépende de l’hypothèse selon laquelle toutes les propositions ont une forme sujet-prédicat montre simplement que les hypothèses des néo-hégéliens s’accordent avec les conclusions que Russell tire en leur nom.

3. Épilogue

Le débat public entre Russell et Joachim concernant la nature du vrai fut étonnamment polémique. Il y eut, de chaque côté, un degré de sarcasme et d’ironie que tout éditeur de revue respectable considérerait aujourd’hui comme intolérable. La responsabilité en incombe pour une part à l’héritage stylistique de Bradley, qui se servait abondamment de cette arme partout dans ses écrits. Bien que Russell eût la réputation d’être ironique, les railleries ne venaient pas toutes de son camp. Russell ne fut pas non plus à l’origine du ton du débat ; Joachim fit vraiment tout ce qu’il put, et son chapitre sur la théorie de la vérité de Russell était violemment polémique. En dépit du ton public donné au débat, la correspondance de Russell et de Joachim demeura cependant cordiale. Russell était suffisamment préoccupé par la civilité de l’échange pour envoyer à Joachim le manuscrit de sa réponse à Mind (RNT) et lui demander si elle contenait quoi que ce soit d’offensant (la lettre de Russell manque, mais la réponse de Joachim datée du 21 mai 1906 montre clairement que la question fut explicitement posée — et que la réponse fut négative).

Il y eut cependant une très curieuse exception. Elle concerne un passage (JNT, p. 44n) dans lequel Joachim, citant l’article sur Meinong (CPBR4, p. 469) publié en 1904, écrivait que, selon Russell, la découverte des simples exigeait un esprit doué « à un haut degré d’aptitude philosophique ». De façon plutôt surprenante, Russell le prit très mal. Il pensait avoir été accusé d’arrogance, ce qui, Joachim l’assurait, n’était pas le cas. Il ne fut cependant pas facile d’apaiser sa susceptibilité : pas moins de cinq lettres (deux de Russell et trois de Joachim) mentionnent la chose. Mais, mis à part cette exception, ils prirent manifestement en bonne part leurs vifs échanges publics.

Il n’est pas certain qu’il en ait été ainsi après leur dernier échange publié en 1920 (la correspondance qui nous est parvenue s’arrête, elle, en 1906). En guise de conclusion, il y eut en 1920 deux salves, une tirée par chaque philosophe. Russell fit d’abord le compte rendu de la leçon inaugurale (intitulée Immediate Experience and Mediation) de Joachim en tant que professeur de logique « Wykeham » à Oxford, dans les pages de l’Athenaeum. Puis, il y eut un symposium sur « The Meaning of ‘Meaning’ » dans Mind, consacré principalement à la nouvelle position philosophique que Russell avait avancée l’année précédente dans « On Propositions : What They Are and How They Mean »[38], et auquel participèrent F. C. S. Schiller, Russell et Joachim. La contribution de Joachim porta sur les conceptions russelliennes des images qui occupent un rôle important dans le premier monisme neutre russellien ; elle était entièrement et, à vrai dire, mesquinement critique. Toute trace du réel humour qui traversait leurs premières polémiques avait disparu. Très probablement, c’était à cause du compte rendu antérieur de la conférence inaugurale de Joachim.

L’élection de Joachim à la Wykeham Chair fut évidemment sujet à controverses, puisqu’à l’université certains espéraient l’élection d’une personne possédant une expertise en logique moderne. La bataille faisait partie de plusieurs guerres différentes : celle entre les logiques idéalistes établies du xixe siècle et la logique moderne formelle ; celle entre les néo-hégéliens et la philosophie analytique ; et, plus généralement, cette bataille fut partie prenante du grand conflit culturel suivant la Première Guerre mondiale, qui opposait le vieil ordre tentant lui-même de se réaffirmer au nouvel ordre luttant pour se développer et pour tout recommencer sur de nouvelles bases. Élire Joachim à la chaire de logique, quarante ans après la Begriffschrift de Frege et dix ans après les Principia Mathematica, confirma la réputation d’Oxford comme asile des causes perdues.

John Middleton Murry, l’éditeur de l’Athenaeum, lui-même un homme d’Oxford adepte, depuis ses années estudiantines, d’une forme radicale de modernisme, invita Russell à faire le compte rendu de la conférence inaugurale de Joachim, afin de le « remettre, dès le début, à sa place[39] ». Russell s’en acquitta en publiant un compte rendu appelé éloquemment « The Wisdom of Our Ancestor » (CPBR9, pp. 403-6). Il y déplorait la déférence de Joachim pour Hegel et (encore une fois) son usage de la doctrine des relations internes. Il conclut par un bref survol des avancées faites récemment en logique mathématique, en physique et en psychologie, qui avaient, toutes, dit-il, été « critiquées ou ignorées par les philosophes orthodoxes » (CPBR9, p. 405). Joachim, hélas, lui avait fourni une abondance de munitions, car il avait été suffisamment imprudent pour affirmer que l’axiome des parallèles d’Euclide était une condition de possibilité du raisonnement[40]. « Il est probable, rétorqua Russell, qu’il n’existe (à l’exception de Lhassa) aucune autre université au monde où de tels mots peuvent être écrits par un professeur de logique » (CPBR9, p. 405). La pointe n’était sans doute pas plus violente que d’autres publiées ailleurs dans leurs débats publics, mais, faisant partie du compte rendu de la leçon inaugurale de Joachim et n’étant compensée par aucune reconnaissance des vertus de Joachim, elle ne pouvait être lue que comme une remise en cause de sa compétence pour le poste. Nous ne pourrons jamais savoir avec certitude si Joachim s’offusqua de cette dernière raillerie, mais le ton de sa réponse à « On Propositions » dans Mind de Russell quelques mois plus tard suggère que tel fut bien le cas.

Appendices