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La théorie des assomptions chez le jeune Husserl

  • Robert Brisart

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  • Robert Brisart
    Facultés universitaires Saint-Louis
    Université du Luxembourg

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Ce qui suit est consacré à une théorie peu connue de Husserl qui appartient à ce qu’il est convenu d’appeler sa période pré-phénoménologique. Bien que déjà marqués par un réalisme tout empreint d’intuitionnisme, certains textes de cette époque n’en laissent pas moins percer une conception de la vérité et de l’existence des objets bien différente de sa version réaliste. Cette conception transparaît dans un manuscrit de Husserl daté de 1894 où il est question des assomptions. Nous en suivrons le développement, mais discuterons aussi des mauvaises raisons pour lesquelles Husserl n’a pu que reculer devant les thèses d’une étonnante nouveauté qu’il avait par là introduites. Pour mieux juger de ce que pouvait précisément avoir de novateur sa théorie des assomptions, il nous a paru opportun de nous fixer d’abord sur une des carences essentielles dont le réalisme affligea la logique moderne dès son coup d’envoi.

1. Une lacune de la théorie logique de la référence

Commençons par considérer les deux énoncés suivants :

  1. « Sherlock Holmes habite au 221b Baker Street »

  2. « Ajax est un prince troyen »

Ils pourraient très bien faire l’objet d’un jeu-concours où il nous est demandé de répondre par vrai ou faux, et nous n’aurions certes aucune peine à leur attribuer une valeur de vérité : le vrai à (1), le faux à (2). À ses débuts, pourtant, la logique moderne fut des plus réticentes à reconnaître que des énoncés de ce genre puissent jouir d’une valeur de vérité et donc entrer dans le domaine des propositions logiquement admissibles. Ce qui forcément la mettait en mauvaise posture de ne pouvoir, selon ses propres critères, confirmer ou non ce que quiconque de suffisamment informé de son propre horizon sémantique sait très bien être vrai ou pas. La raison de cette lacune est clairement imputable à la rigidité de la conception initiale de la référence en logique, et plus précisément à son réalisme. Frege, qui en a été l’initiateur, dit bien que nous n’avons besoin de la référence ou de la dénotation que pour les seuls besoins de la vérité, et c’est, à ses yeux, ce qui nous contraint à ne pouvoir jamais seulement nous contenter du sens de nos énoncés [1]. Or, à le suivre, peut-on dire des énoncés (1) et (2), lesquels ont certes un sens, qu’ils ont de surcroît un référent permettant de leur attribuer une valeur de vérité  ? La réponse à cette question est clairement non, même s’il y a assurément chez Frege de quoi s’attendre à tout autre chose en raison de son souci de préserver la référence de toute réduction à la réalité effective telle qu’elle se donne à voir. Dans l’archi-célèbre Sinn und Bedeutung de 1892, l’une des thèses les plus fortes de Frege est, en effet, de soutenir que la question de la référence est totalement étrangère à la thèse d’existence, si l’on entend par là que seuls assureraient une référence aux énoncés les objets dont nous savons qu’ils existent parce que nous les percevons. Pour Frege, la perception est comme toute représentation d’ordre purement subjectif, et même la congruence qu’il pourrait y avoir entre ce que chacun voit est trop faible pour assurer la référence ou l’objet. Si le terme « la lune » a certes une référence, ce n’est pas parce que nous la voyons, mais, dit Frege, parce que nous présupposons cette référence [2]. L’antipsychologisme frégéen joue donc ici à plein et contribue, de fait, à sortir la référence du préjugé intuitionniste en faveur de la réalité. Or ne devait-il pas en résulter une extension considérable du champ référentiel, tant l’idée même de présomption de référence semble non seulement toute faite pour déborder les limites par trop étroites auxquelles la perception restreint la notion d’objet, mais aussi faite pour prêter à cette notion toute l’étendue que justement on voudra bien lui présupposer ? Force est néanmoins de constater que ce n’est nullement dans l’optique d’un tel libéralisme que fonctionne la thèse frégéenne de la présomption de référence. En réalité, elle ne joue qu’en faveur de l’objet mathématique. En plus des objets d’expérience, c’est également aux entités comme les nombres qu’il s’agit de présupposer une objectivité, car précisément il n’y va pas seulement de la référence ou de la vérité des propositions empiriques, mais aussi de la référence ou de la vérité des propositions logico-mathématiques. Quel est dès lors le sort réservé à la référence des propositions qui ne seraient pas de l’un de ces deux genres, comme justement celles qui nous intéressaient en commençant ? Le moins qu’on puisse dire est qu’elles ne sont pas concernées par la thèse de présomption, et donc, à défaut de dénotation, elles restent sans valeur de vérité, perdues dans l’indécision entre le vrai et le faux. Le cas cité par Frege est celui de l’énoncé « Ulysse fut déposé sur le sol d’Ithaque dans un profond sommeil », qui a certes un sens, mais dont il est douteux qu’il ait une référence ou une dénotation, car le nom d’Ulysse qui y figure n’en a pas. Prendre cet énoncé pour une proposition vraie ou fausse reviendrait à lui attribuer la référence que, même sous les allures de la présomption, la théorie frégéenne lui refuse [3].

Mais, se demandera-t-on, pourquoi ainsi refuser à « Ulysse » ce que l’on accorde à « la lune » ou au « nombre 4 » ? Cette contrainte exercée sur la présomption de référence ne trahit-elle pas le poids ontologique d’un donné que l’on présume tel pour la seule raison possible qu’il se prête à une saisie ? Et de fait, si ce n’est l’objectivité logico-mathématique en plus, le réalisme reste clairement la position prégnante de Frege en matière de référence : présumer ne veut rien dire d’autre que présupposer la réalité sur fond d’une psychologie implicite qui, nonobstant l’antipsychologisme avoué, ne se départit pas de la plus triviale de ses versions, celle qui fait valoir la pure et simple saisie, qu’elle soit, du reste, d’ordre empirique ou d’ordre intellectuel [4]. C’est en définitive tout ce qui justifie le refus d’accorder une valeur de vérité à toutes les propositions pour lesquelles la dénotation ne remplirait pas les conditions drastiques du principe de réalité qui, en sous-main, gouverne la théorie frégéenne de la référence.

Si l’on se tourne à présent vers Husserl, en tout cas celui des Recherches logiques, il n’y a manifestement guère mieux à attendre de sa propre articulation du sens et de la référence. Dans la Recherche V, Husserl conquiert, de haute lutte contre la théorie brentanienne, l’idée que le jugement comme la proposition qui l’exprime sont de nature purement sémantique. Leur matière propre, le sens, les distingue donc radicalement de la représentation, par rapport à laquelle ils ne consistent pas simplement en une approbation ou une dénégation, comme l’envisageait encore Brentano. A l’inverse, les jugements fonctionnent toujours nécessairement à vide et, portés par leurs seules significations, sont de ce fait toujours en attente d’une confirmation qui pourrait transformer leur contenu de sens en vérité. Quant à cette éventuelle confirmation, Husserl consacre la Recherche VI à montrer qu’elle ne peut provenir que d’actes d’une tout autre espèce susceptibles, eux, de remplir le vide de la visée exclusivement signitive du jugement. C’est seulement ce qui se produit lorsque le remplissement est procuré par des actes d’intuitions qui viennent entièrement satisfaire le contenu sémantique du jugement. De quoi dépend dès lors la vérité d’une proposition ? De la référence certes, mais surtout de l’acte qui la procure. Bref, elle n’advient que d’une forme de correspondance qui, tout au plus, dit la corroboration entre deux modalités fondamentales de se rapporter à l’objet : celle spécifiquement judicative qui le vise à vide moyennant des significations, et celle proprement intuitive susceptible de combler la première en donnant à voir tout ce qui entre dans la composition de l’état de chose d’abord signifié par les composants du jugement. Telle étant très succinctement rappelée la thèse husserlienne concernant la référence et la vérité des propositions, il n’est pas besoin de plus longs développements pour envisager le sort qui, dans un tel cadre, ne peut qu’être réservé aux propositions du type qui nous intéresse depuis le départ. Personne n’ayant jamais entretenu de relation intuitive ni avec Sherlock Holmes ni avec Ajax, la vérité des propositions où figure leur nom se trouve d’emblée compromise.

En partant des actes et de leur modalité spécifique à se rapporter à l’objet, Husserl a certes le mérite de faire de la psychologie plutôt que de la tenir implicite, mais, par rapport à Frege, il ne semble pas que le résultat soit plus probant. Il n’y a de valeur de vérité attribuable à la proposition que lorsque sa signification est satisfaite par la référence, c’est-à-dire par la présence de l’objet ou de l’état de chose que procure l’intuition. Certes, celle-ci ne se confond pas purement et simplement avec la perception sensible. Tout comme chez Frege, persiste chez Husserl le souci, sans aucun doute commun à certains mathématiciens, de maintenir une intuition de type intellectuel et, par rapport à elle, un objet pensé (gedachter Gegenstand) relevant donc d’un autre genre d’objectivité que Husserl nomme plus couramment encore le domaine des objets idéaux où précisément se cantonneraient les nombres. Mais quoi qu’il en soit, comme cela est dit sans ambages dès la Recherche II : « Il n’est pas dans notre intention de placer l’être de l’idéal sur le même plan que l’être-pensé du fictif ou du contresens. Ce dernier n’existe absolument pas […] Les objets idéaux, par contre, existent vraiment [5]. » Les ficta sont donc à traiter sur le même plan que les impossibilia : ce ne seront jamais que des représentations sans objet de référence, c’est-à-dire des représentations à vide pour lesquelles est annulée toute possibilité d’un remplissement intuitif quelconque ; ce qui du coup empêche définitivement toute attribution d’une valeur de vérité aux énoncés et aux jugements où ils figurent. Selon Husserl, la vérité ou, le cas échéant, la fausseté d’une proposition ne se produit que là où il y a coïncidence entre l’acte de signification et l’acte intuitif avec lequel le référent se fait présent. C’est donc encore et toujours la prégnance d’un réalisme proportionné à l’intuition qui surdétermine l’idée que l’on se fait ici de la référence. Même lorsqu’elle s’apparente aux objets idéaux, son mode d’articulation reste fondamentalement celui du rapport perceptif aux objets sensibles [6]. Aussi n’est-ce pas pour rien que le modèle du remplissement par la référence, donc le standard de la proposition vraie, reste tout au long de la Recherche VI celui des propositions purement observationnelles du genre « ce papier est blanc » qui, en dehors de leur sens, n’appellent à la rescousse que la simple perception pour que, sans problème, s’étale au grand jour leur vérité.

Toutefois, dans le cas de Husserl, c’est sans aucun doute aller beaucoup trop vite en besogne que de s’en tenir à la présentation de la référence que nous proposent les Recherches logiques. En amont de celles-ci, il existe, en effet, un manuscrit où se trouve anticipée la théorie que nous venons de rappeler, mais justement agrémentée d’une autre, en soi autrement plus intéressante, et qui, elle, est précisément relative à la possibilité d’un remplissement même là où celui-ci s’avère en principe impossible du fait de la non-existence de l’objet simplement représenté dans le jugement. En quelques mots, cette théorie consiste à dire qu’en de tels cas la possibilité du remplissement se passe en régime d’assomption, comme si donc nous assumions l’hypothèse d’un monde au sein duquel l’objet de notre fiction peut fonctionner comme référent identifiable des propositions qui le concernent et permet du coup de leur attribuer aussi une valeur de vérité. En somme, il ne s’agit ici que de prendre au mot et d’exploiter la présomption de référence, c’est-à-dire la thèse d’abord envisagée par Frege mais aussitôt noyée par lui dans le bain du réalisme. C’est cette théorie assez extraordinaire, que nous avons conséquemment choisi de nommer « théorie des assomptions », qui retiendra notre attention dans ce qui suit. Ce qui, à nos yeux, la rend justement extraordinaire tient au fait qu’elle paraissait d’autant plus improbable qu’elle émerge au beau milieu d’une thèse sur la vérité massivement réaliste car amplement dominée, chez Husserl, par la notion d’« identité objective de perception ». Commençons donc par toucher un mot de celle-ci.

2. L’identité objective de perception

La théorie qui nous intéresse intervient dans un manuscrit de 1894 consacré aux objets intentionnels, qui fut initialement conçu par Husserl en guise de réaction à la thèse de Twardowski concernant la distinction entre le contenu et l’objet de la représentation. La thèse en question et le commentaire critique de Husserl sont suffisamment connus, grâce notamment à plusieurs études capitales qui leur ont été consacrées [7], pour qu’il soit encore nécessaire d’y revenir ici en détail. Nous n’en retiendrons plutôt que la position de Husserl en matière d’objets dont tout l’intérêt nous semble consister dans l’affirmation que nos représentations n’ont toutes affaire qu’à une seule et même chose, à savoir l’objet qu’elles visent. Quelle que soit la nature de la représentation, son objet intentionnel est partout le même, qu’on le tienne pour existant ou non. Cette position que l’on qualifiera donc volontiers d’égalitariste en matière d’objets s’exprime on ne peut mieux à travers quelques exemples désormais assez bien connus comme ceux-ci : « C’est le même Berlin que je me représente qui existe aussi, et c’est le même qui n’existerait plus si un châtiment éclatait comme à Sodome et Gomorrhe. C’est le même centaure Chiron que celui dont je parle à présent et que par là je me représente, qui n’existe pas [8]. » Pour Husserl, rien ne justifie donc de distinguer, comme le fait Twardowski, entre l’objet existant et l’objet intentionnel qui, de n’être qu’un contenu mental, n’aurait encore qu’un mode d’existence second ou dégradé par rapport au premier. Ce qu’il s’agit au contraire de maintenir, c’est que l’objet qu’on se représente est l’objet intentionnel et rien d’autre. Pour l’objet, être représenté et être existant ou non, c’est une seule et même chose. Il n’y a donc pas de duplication de l’objet en image immanente par rapport à son éventuelle effectivité transcendante, pas plus qu’il n’y a pour l’objet deux façons différentes d’exister : son existence intentionnelle dans l’esprit et son existence effective ou non dans le réel. Les deux disent le même : l’objet représenté égale l’objet existant tout comme l’objet représenté égale aussi l’objet inexistant.

En un certain sens, le jeune Husserl anticipe ici la solution du dernier Brentano, puisqu’il s’agit bien, on le voit, de sortir l’objet intentionnel de l’immanence de la conscience et de soutenir que la représentation est celle de l’objet comme tel et non pas celle d’un substitut quelconque. Reste, toutefois, cette énorme différence par rapport à Brentano que la promotion ontologique de l’objet intentionnel, c’est-à-dire en somme sa sortie hors du psychique, ne s’accompagne certainement pas chez Husserl d’une prise de position réiste consistant donc à limiter l’objet intentionnel au seul domaine des realia. Si l’application de ce régime d’économie drastique ne semble pas justifié, c’est en raison même de la thèse d’univocité des objets intentionnels : tous le sont au même titre, sans qu’il y ait à distinguer entre ceux qui sont existants et ceux qui sont ne le sont pas. C’est dire que tout objet, qu’il soit de l’ordre des realia, des abstracta, des ficta ou même des impossibilia, est objet intentionnel et, à ce titre, rien de différent de l’objet en tant que tel.

Mais, bien sûr, la thèse égalitariste de Husserl ne gomme pas pour autant la question de la vérité, car ce n’est certainement pas de tout objet intentionnel qu’on peut dire qu’il est un objet vrai et dire, par suite, que la représentation que nous en avons se prête à un jugement vrai lui aussi. Ce qui, par contre, est clairement mis à l’écart, c’est derechef la solution twardowskienne selon laquelle la vérité ne se lèverait que lorsque la représentation de l’objet intentionnel immanent coïncide avec la représentation de l’objet existant. Aussi énigmatique que la duplication des objets semble être, en ce cas, le recoupement éventuel entre deux polarités de l’intentionnalité, l’une dirigée vers le contenu immanent, l’autre vers l’objet transcendant, quand bien sûr il existe. Prétendre savoir quand ce recoupement a lieu serait prétendument savoir aussi que, outre la représentation que nous en avons, un objet se manifeste comme existant ou pas. Ce qui restera plus que louche aussi longtemps que n’auront pas été explorées les possibilités d’un tel savoir. D’où le second rejet impliqué par la thèse husserlienne : le caractère distinctif grâce auquel nous pouvons dire d’un objet qu’il est vrai n’est pas directement à chercher du côté de l’objet lui-même, comme si nous étions en droit d’attendre de sa propre prestation une distinction modale qui ferait en sorte qu’à côté des objets qui se manifestent comme vrais il y en aurait d’autres qui se manifestent comme ne l’étant pas. Ce scénario est aussi peu plausible, explique Husserl, que de prétendre qu’à côté des objets déterminés en circuleraient d’autres qui seraient indéterminés. Tout objet étant déterminé, la bipartition entre déterminé et indéterminé ne saurait relever que de l’activité de représentation elle-même et de la partition, en elle, entre les représentations dont la relation à l’objet est déterminée et celles où elle est indéterminée [9]. De même, pourrait-on dire, en droit, tout objet est vrai en vertu de son statut d’objet à part entière [10], et ne pas l’estimer tel serait déjà le disqualifier ou le dégrader comme non-existant, alors que c’est plutôt ce qu’il s’agit d’établir. Aussi, pour tirer au clair le problème de l’objet vrai, n’est-ce donc pas du côté de l’objet lui-même qu’il faut se tourner, mais bien plutôt du côté des actes et plus précisément de leurs modalités intentionnelles de se rapporter à un même objet.

C’est ici, nous l’avons dit, qu’au cours des années 1893-1894, Husserl met en place un dispositif explicatif de la conscience de vérité consistant à articuler ce qui lui semble constituer les deux modalités fondamentales de l’exercice intentionnel, et qu’il décline encore en termes de représentation, selon un registre donc à peine modifié par rapport à celui de la Philosophie de l’arithmétique. Ainsi, la distinction porte, d’une part, sur les représentations au sens propre, c’est-à-dire celles qui contiennent en elles leur objet, à savoir les intuitions, et, d’autre part, sur les représentations pour lesquelles ce n’est pas le cas, parce qu’elles ne font simplement qu’intentionner leur objet sans l’avoir directement à l’esprit. Il est bien évident que la notion de contenu immanent à la conscience, que l’on voit ici maintenue, ne saurait être entendue au sens brentanien ou twardowskien d’une « inexistence intentionnelle de l’objet ». Non, dans le cas des représentations intuitives, ce que Husserl entend par contenu immanent, c’est tout simplement le fait d’avoir l’objet directement à l’esprit, car justement le percevoir équivaut à la conscience de son identité. Certes, comme le décrit Husserl à la même époque, la perception est elle-même le fruit d’un processus ou d’un déroulement d’intuitions (Anschauungsverlauf) au cours duquel ne sont à chaque moment appréhendés que des contenus partiels et momentanés qui n’offrent de l’objet qu’un de ses caractères particuliers. Mais chacun de ces contenus partiels est également appréhendé de telle façon que le regard se trouve motivé à se porter vers un autre moment tout aussi partiel de l’objet, et ainsi de suite jusqu’à ce que, de proche en proche, ce soit finalement l’unité objective qui est perçue comme rassemblant idéalement en elle toutes ses parties ou tous ses moments [11]. Lorsque cela se produit, c’est l’objet en personne qui se fait présent à la conscience, et cette présence de l’objet corrobore, selon Husserl, ce qu’il y a très exactement lieu d’entendre par objet existant ou objet vrai. Les deux disent le même et ne sont certifiés qu’à la condition d’une identification perceptive de l’objet en son unité.

En ce qui concerne maintenant les représentations qui ne jouissent pas de cette présence de l’objet, elles aussi ont certes un contenu immanent mais qui de nouveau n’est pas une image ou une copie de l’objet visé, comme se leurrent de le penser certains brentaniens dont en particulier Twardowski. Ce contenu a plutôt la teneur de la signification moyennant laquelle l’objet est simplement visé sans être pour autant donné. En raison de ce caractère essentiellement sémantique, les actes de représentation dont il s’agit ici sont donc pour Husserl d’un tout autre ordre que l’intuitif ; il s’agit en clair des actes judicatifs ou propositionnels. Au demeurant, comme il le montre déjà à l’époque, leur contenu immanent n’a rien de subjectif, mais possède au contraire la consistance d’une certaine objectivité logique. C’est ce qu’avère le fait qu’une même signification peut se maintenir à travers une multiplicité d’actes de représentation différents, de telle sorte qu’avec eux un même objet se trouve visé moyennant une même identité idéale, celle de la signification. Il reste néanmoins, pour Husserl, qu’une identité idéale de signification ne fait pas encore une identité d’objet, aussi peu qu’un objet simplement intentionné moyennant une signification ne fait un objet vrai. Toute la différence semble tenir en ceci qu’à l’inverse de l’objet vrai qui équivaut à l’objet existant donné dans sa perception, un objet simplement intentionnel est non existant, et, dans son cas, « l’exclusion de l’existence est exprimée dans le petit mot “simplement ” » [12]. On comprendra dès lors facilement que le passage d’un jugement à un jugement vrai n’est possible qu’à la condition d’un comblement du manque, à tout le moins de l’incomplétude, insinué par le terme « simplement » dans le cas des représentations par significations. Dès l’époque de la rédaction des Objets intentionnels, la recette en reviendra à la notion de remplissement qui ne dit que le moment où la signification de l’objet se trouve corroborée et ainsi comblée par la perception de l’unité objective correspondante.

3. L’identité objective sous assomption

Entre le statut intentionnel d’abord reconnu à tous les objets et le statut d’objet vrai ensuite concédé aux seuls objets intentionnels qui sont aussi des objets existants parce qu’ils font le contenu immanent d’un acte de perception, la déflation semblera donc aussi sévère que peut l’être le critère intuitionniste de la vérité. Sans doute y aurait-il beaucoup à redire concernant ce critère, et surtout à propos de la conception husserlienne de la perception qui le supporte. Mais nous n’y reviendrons que plus loin. Pour l’heure, seul nous importe de remarquer que le réalisme logique, déjà donc bien implanté dans la philosophie de Husserl en 1894, n’était pas figé au point de ne pas laisser ouverte la question de savoir si, à défaut de perception, une identité objective, et donc une identification possible, ne pourrait malgré tout combler la visée de certains objets aussi peu existants que ne l’est, par exemple, « Cerbère ». Poussée plus avant, la question était donc de savoir si, avec cette éventuelle identification qui pourtant ne peut être véhiculée par aucune perception, un remplissement ne serait pas aussi envisageable pour ces représentations par signification où les jugements portent sur des objets totalement fantasmés ou sur des ficta. Mais, avant tout, comment précisément identifier de tels objets, comment en quelque sorte se les rendre présents en personne comme s’ils existaient, bien que ce ne puisse être selon le critère standard de la perception ? C’est afin d’envisager cette possibilité que Husserl introduit la notion d’assomption qu’il comprend comme le fait de « placer l’identité de l’objet sous une hypothèse » [13].

En la matière, sa thèse est à peu près la suivante. Dans le cas où l’objet que l’on identifie existe effectivement, son identité est toujours établie de façon absolue, inconditionnelle. Là où ce n’est pas le cas, l’identité n’est au contraire posée qu’à la condition expresse d’une certaine hypothèse ou d’une assomption. Ainsi avons-nous des représentations par significations qui, de toute évidence, sont corrélées dans la mesure où elles visent un même objet intentionnel qui manifestement n’existe pas. L’idée de Husserl est que, dans ce cas, nous avons toujours la possibilité de poser l’identité de l’objet en question sous hypothèse. Il s’agit donc en quelque sorte de « sauver une existence » pour les objets intentionnels qui ne sont que simplement visés, c’est-à-dire ceux pour lesquels nous n’avons que des représentations par signification. Mais, dans la mesure où justement ces représentations visent un même objet, ce quelque chose d’identique peut être présumé posséder une identité ou une existence. Comparée à l’existence au sens propre des objets réels, cette existence présumée est bien sûr celle d’un « objet potentiel », mais, nonobstant son caractère impropre, elle peut fonctionner comme la référence du sens colporté par des représentations non intuitives. Elle est l’objet qui est nommé par un nom ou une description dans les représentations en question. Certes, ces représentations ou ces jugements portent sur des objets dont la position n’est donc pas effective, mais l’assomption consiste justement à leur accorder malgré tout une position référentielle en faisant comme s’ils existaient. Quant au but et à la fonction de cette présomption de référence, ils n’apparaissent que plus clairement au vu de son utilité pratique, puisque les positions d’existence sous assomption rendent partout aux jugements les mêmes services que lorsque ceux-ci sont remplis par une position d’existence effective. Que la référence soit présumée ou qu’elle soit effective, dans un cas comme dans l’autre, elle permet de faire le départ entre des représentations valides et d’autres qui ne le sont pas. Pour reprendre l’exemple donné par Husserl, les représentations « Zeus » et « le roi de l’Olympe » visent le même objet intentionnel dont il est toujours loisible d’assumer l’identité comme une pseudo-existence qui viendra combler ou remplir nos simples représentations le concernant [14].

À dire vrai, Husserl ne va pas tarder à le montrer, ce qui se trouve assumé, en pareils cas, ce n’est pas tellement une identité d’objet, mais c’est surtout le monde auquel elle appartient, tant il est vrai qu’un objet, quel qu’il soit, ne saurait être identifiable en dehors du monde où il s’insère. Dans l’exemple de Husserl, en effet, ce qui est tout d’abord assumé, c’est l’existence du monde de la mythologie grecque, et c’est seulement sous cette assomption que le jugement « Zeus est le roi de l’Olympe » trouve avec l’identité objective visée un remplissement qui rend ce jugement vrai. Il n’est pas étonnant que Husserl n’éclaire véritablement cette idée qu’à l’endroit où il convoque les mathématiques pour illustrer sa théorie des assomptions. En vérité, il s’agit bien plus que d’une illustration, car, dans l’économie générale du texte sur les Objets intentionnels, la théorie des assomptions n’est introduite qu’afin de statuer des représentations mathématiques. Pour Husserl, ce n’est donc pas tant à résoudre notre question de départ qui concernait la vérité des propositions portant sur des ficta que doit servir la théorie des assomptions, encore que la solution à cette question commence également d’y trouver son compte. Non, elle sert surtout à résoudre le problème de la vérité des propositions portant sur des generalia ou des abstracta d’un certain type, en l’occurrence celui purement formel des mathématiques.

Ne l’oublions pas, en 1894, l’horizon de la pensée de Husserl est encore brentanien et nullement bolzanien. Ce n’est que deux plus tard, en découvrant la Wissenschaftslehre de Bolzano, et dorénavant totalement guidée par elle, que Husserl adoptera en matière de propositions logico-mathématiques une forme de réalisme qui, dans les Recherches logiques, aboutit comme nous l’avons vu, à des positions fort proches de celles de Frege. Par contre, dans le manuscrit qui nous intéresse, Husserl s’en tient encore à la psychologie brentanienne des représentations, bien que, déjà depuis l’époque de sa Philosophie de l’arithmétique, il ait entrepris de les démêler en distinguant, d’une part, les représentations propres ou intuitives et, d’autre part, les représentations impropres ou significationnelles. Parce que, à ses yeux, c’est clairement du second type que relèvent les mathématiques, la question de la vérité des jugements en ce domaine nécessite forcément le recours à une tout autre procédure que celle du remplissement intuitif, tant il est clair qu’il est ici impossible. Si l’on peut s’exprimer en ces termes, nous dirons donc que, dès cette époque, l’intuitionnisme a déjà certes mené Husserl sur la voie du réalisme, mais d’un réalisme limité à la primauté de la perception, et qu’en aucun cas on ne pourrait le taxer de platonisme, car tout simplement, en 1894, Husserl reste à mille lieues de risquer la thèse spéculative d’une existence absolue des objets mathématiques. C’est pourquoi il les envisage encore, et à notre sens de façon autrement plus convaincante, comme des existences sous assomption. Examinons cela d’un peu plus près.

4. Les assomptions d’axiomes mathématiques

Le problème soulevé au §7 du manuscrit sur les Objets intentionnels concerne « le passage des représentations singulières aux représentations générales », puisque, Husserl en fait sa thèse, si les assomptions servent à préserver un statut d’existence pour les objets de représentation singulière autre que la perception, elles doivent a fortiori fonctionner en un même sens pour les objets de représentation générale qui partout ont cours en logique. En ce domaine, en effet, les objets auxquels ont affaire les représentations sont, comme on choisira de les nommer, des ensembles, des classes ou des collections. Ce sont donc toujours des extensions d’objets que ces représentations visent moyennant leurs significations ou leurs concepts généraux, soit que la représentation associe un objet particulier à une classe (Socrate est un homme), soit que la représentation prédique quelque chose d’une partie de la classe (Certains hommes sont…) ou de la classe tout entière (Tous les hommes sont…). Or il va de soi que le problème de l’identité objective ou de l’existence de telles extensions se pose exactement dans les mêmes termes que ceux du problème de la référence de toute représentation par signification. À moins de présupposer qu’il existe au sens propre quelque chose comme des classes, mais alors au prix fort d’une petitio principii métaphysique, nous sommes acculés au constat que les représentations générales ont, elles aussi, un objet pour ainsi dire frappé de l’indice de déficience « simplement intentionnel ». Derechef, la vérité des jugements requiert donc ici aussi de sortir l’existence de l’extension hors de l’indécision où elle demeure tant que n’en a pas été explicitement formulée l’assomption. Dire, par exemple, que les classes A et B sont identiques, c’est dire qu’au concept de l’une et de l’autre correspond la même extension. Mais s’en tenir à cela, ce n’est encore qu’établir une relation d’identité entre les objets d’un concept et ceux d’un autre, à titre d’objets simplement intentionnels. La vérité du jugement exige plus : en l’occurrence, que « les extensions intentionnelles passent à l’état d’extensions vraies » [15]. Ce qui ne peut se produire qu’en rendant explicite ce qui n’est encore qu’implicite dans le jugement, autrement dit, en faisant intervenir au moins la proposition d’existence « il y a une classe A ». Pour cela, le prix à payer n’excède pas le fait de reconnaître l’assomption par laquelle la proposition d’existence devient explicite sous la forme hypothétique suivante : « à supposer que A existe, alors il vrai que… ». Exprimée de la sorte, l’assomption implicite du jugement constitue la mesure de l’existence de l’extension de A, laquelle procure une vérité à sa représentation, comme, du reste, à n’importe quelle représentation de relations que nous pouvons en avoir. Mais ce n’est que, dans le cas plus spécifique des mathématiques que s’éclaire ce qu’impliquent exactement ces assomptions qui, comme le dit Husserl, sont la plupart du temps totalement ignorées, sans que cela ne semble porter atteinte à la vérité des jugements.

Afin de se rendre compte tout d’abord que des assomptions sont partout requises en mathématiques, il est nécessaire de renoncer à la conception selon laquelle les mathématiques seraient réelles car de toute part adossées à l’intuition. Contre quoi Husserl rappelle le caractère essentiellement formel des mathématiques [16], lequel donc les détache de toute intuition et les intègre du même coup dans le champ des représentations purement conceptuelles, avec donc ici, à nouveau, l’exigence de « sauver pour les objets intentionnels, au moins dans le domaine de la possibilité, une sorte d’existence » [17]. Si, dans la perspective de ce sauvetage nécessaire à la vérité des propositions mathématiques, ce sont à nouveau les assomptions qui se trouvent convoquées, sur quoi portent-elles précisément en ce domaine ? L’exemple donné par Husserl est celui de la géométrie, sans doute parce que, plus qu’ailleurs, on serait tenté à tort de considérer ce domaine des mathématiques comme ayant encore partie liée à la représentation intuitive. Ce dont Husserl s’est d’ailleurs longuement employé à montrer que tel n’était pas le cas dans une série de textes préparatoires à la rédaction d’un livre sur l’espace qui sont étroitement contemporains du manuscrit sur les Objets intentionnels [18]. Ce qui se trouve précisé dans ce dernier, c’est que, si la forme géométrique est une forme pensée et non pas une forme intuitionnée, pour cette raison, elle n’a pas d’existence véritable au sens où cette existence serait garantie par l’intuition de sa formation. Tout ce que l’on peut dire de l’existence d’une forme géométrique est qu’elle est seulement garantie par la déductibilité de ses déterminations propres à partir de l’ensemble des axiomes qui sous-tendent sa formation. Bref, l’existence d’une forme géométrique n’est obtenue que par « la déduction pure » à partir de ses fondements axiomatiques ; son existence ne procède que d’« une démonstration d’existence » [19]. Mais qu’est-ce à dire concernant l’assomption ici en jeu et dont dépend l’existence, voire à l’inverse la non-existence, des objets géométriques ? En fait, cette assomption ne porte que sur les axiomes déterminant le système dans lequel devient décidable l’existence ou la non-existence des objets géométriques, comme aussi leurs propres lois. Même si cela n’est jamais explicité comme tel en géométrie, dès que nous avons affaire à l’une de ses formes se trouve déjà assumée l’hypothèse par laquelle nous posons une multiplicité que nous nommons plan ou espace, dont les éléments sont ce que nous appelons des points, ainsi que quelques-unes de leurs propriétés fondamentales telles que deux points sont reliés par une droite, deux droites se coupent en un seul point, etc. Ce n’est que sur la base de cette assomption tacite que sont assurées toutes les propositions de la géométrie, qu’elles soient existentielles ou nomologiques. À tel titre que la géométrie tout entière n’apparaît que comme le « système des conséquences pures » que l’on peut tirer de l’assomption ou de l’hypothèse des soubassements axiomatiques dudit système. C’est l’assomption de ceux-ci qui, par exemple, permet de dire qu’une formation géométrique comme un triangle isocèle existe ou permet de dire qu’un carré rond n’existe pas. Et c’est la même assomption qui, sur le plan nomologique, permet de dire qu’est vraie la proposition selon laquelle « les trois bissectrices d’un triangle quelconque se croisent en un seul point » et fausse la proposition qui affirmerait l’inverse. Husserl peut donc conclure :

Toutes les propositions de la géométrie, les existentielles comme les nomologiques, se tiennent sous une assomption générale, qui n’est jamais exprimée puisqu’elle se comprend d’elle-même : à supposer qu’il y ait un espace, une multiplicité de tel ou tel genre déterminé (défini exactement dans les soubassements), il existe alors en elle telles et telles formations, pour celles-ci sont valables telles et telles propositions, et ainsi de suite [20].

Dans un bref appendice joint plus tard au manuscrit de 1894, Husserl fera remarquer que cette façon, pour les existences géométriques, d’être toujours placées sous l’assomption ou sous l’hypothèse des axiomes de base du système au sein duquel elles n’apparaissent que comme des conséquences déductibles, est au fond le lot commun de toute existence en mathématiques. « La situation est donc, en géométrie, exactement la même que dans les algèbres formelles, ainsi que dans la théorie des multiplicités [21]. » À ceci près pourtant que, même si l’intuition n’y compte pour rien, selon Husserl, l’assomption en géométrie est en quelque sorte soumise au fait que ses axiomes restent tributaires d’une idéalisation opérée à partir de certaines caractéristiques du monde spatial empirique, un peu à la façon dont les couleurs empiriques déterminent la gamme des idéalisations « rouge pur », « bleu pur », etc [22]. Cette contrainte, l’analyse mathématique, elle, ne la connaît pas ; ce qui lui donne licence d’assumer à peu près n’importe quel soubassement axiomatique, qui, à la condition d’une compatibilité entre ses propositions fondamentales, permet de définir un nombre illimité de multiplicités et de déterminer de la même façon leurs lois algébriques propres. Mais cette différence nous intéresse d’autant moins qu’il y aurait sans doute beaucoup à redire concernant la prévalence de l’euclidisme qui détermine clairement ici la conception pré-riemannienne de la géométrie chez Husserl et en minimise du coup tout le potentiel assomptif par rapport aux algèbres formelles. Ceci, en tout cas, n’atteint en rien l’idée centrale que, pour toute représentation mathématique, l’objet intentionnel est un objet vrai ou éventuellement faux, car à tous ces objets est attribuable une existence ou une non-existence, mais seulement sous assomption. Ce qui, du reste, ne diminue pas non plus le degré d’existence des objets en question comme si, sous prétexte qu’à cette existence ne correspond rien de réel, il faudrait encore ici parler, à la manière de Twardowski, d’une existence dégradée de l’objet intentionnel. Non, aussi vrai qu’il existe des chaises ou des nuages, il existe des polygones irréguliers ou des cardinaux d’ensemble. Quant à dire des seconds qu’ils n’existent que sous assomption n’atteint pas leur existence en ce qu’elle a de propre. Car, au juste, ce n’est pas tant cette existence elle-même qui est hypothétique, mais ne le sont que les soubassements axiomatiques que l’on pose et qui, une fois posés, assurent fermement l’existence des entités objectives que l’on peut en déduire. Comme finit donc par le dire Husserl, ce ne sont pas les objets mathématiques qui sont hypothétiques, mais seulement les axiomes qui les sous-tendent. S’il y a encore lieu de parler d’« existences impropres », ce ne peut être qu’à propos de ces hypothèses, mais non pas à propos des identités objectives que l’on en déduit à titre d’existences sous assomptions [23].

5. Du caractère assomptif de nos engagements ontologiques

L’assomption ne porte pas tant sur les objets que sur l’horizon qui leur garantit une existence : voilà l’idée absolument géniale qui fut celle de Husserl pour un bref moment, avant qu’il n’en limite aussitôt la portée, puis finisse par l’abandonner définitivement sous la pression du réalisme. Ce qui tout d’abord justifie que nous la qualifiions de géniale tient à ce qu’une telle idée peut efficacement servir à éclairer la nature de tout notre engagement ontologique, à rendre compte, en d’autres mots, de la façon dont partout nous admettons l’existence d’objets que nous jugeons vrais en même temps que leurs propriétés. C’est d’ailleurs la voie dans laquelle s’engage partiellement Husserl en étendant le mode assomptif des objets mathématiques aux objets fictifs. Certes, dans ce dernier cas, les hypothèses de base ne portent pas sur des axiomes à proprement parler, et c’est pourquoi la détermination hypothético-déductive des existences sous assomption, en un sens purement logique, ne joue plus comme en mathématiques. Ce sur quoi porte désormais l’hypothèse, ce sont des mondes imaginaires comme tantôt celui de la mythologie grecque, tantôt celui de la littérature anglaise, tantôt celui des religions monothéistes, tantôt celui de Walt Disney, etc. Dans l’assomption de chacun de ces mondes sont en quelque sorte sémantiquement déductibles des identités objectives dont l’existence et les déterminations ne sont pas moins bien assurées que le sont celles des objets mathématiques, même si la logique n’y est désormais plus d’aucun secours. Sous l’hypothèse du monde romanesque de Cecil Scott Forester, le capitaine Hornblower existe, et il est faux de dire qu’il s’agit d’un pirate, mais vrai qu’il est officier dans la marine de Sa Majesté britannique ; sous l’hypothèse du monde de la mythologie grecque, les centaures, Hermès et les nymphes existent, mais Quetzalcoatl comme Napoléon Bonaparte sont des non-existences.

Jusque-là, nous avons donc quelques bonnes raisons de soutenir que notre engagement ontologique, c’est-à-dire ce que nous sommes prêts à admettre à titre d’objets existants, s’étend aussi loin que peuvent s’étendre nos assomptions de mondes, qu’il s’agisse du monde mathématique ou d’autres mondes du genre de ceux que nous venons d’évoquer. Et cela, le jeune Husserl de 1894 est certainement tout disposé à le concéder, puisque c’est lui-même qui nous fournit tous les éléments d’analyse susceptibles d’appuyer cette thèse ontologique. Est-il pour autant prêt à souscrire à cette autre qui, comme nous voudrions brièvement en montrer le bien-fondé, consisterait à généraliser la première pour dire qu’il n’y a d’engagement ontologique qu’en régime assomptif ou que la reconnaissance de n’importe quelle existence d’objet ne se fait que sous hypothèse ? Or c’est précisément cette thèse à laquelle Husserl met immédiatement le holà au nom du réalisme ou du moins de l’intuitionnisme auquel il avait jusque-là mis une sourdine, tant qu’il s’agissait du sauvetage d’une existence pour les objets des représentations générales et tout particulièrement des représentations mathématiques. Cette opposition tombe brutalement au § 9 des Objets intentionnels, à l’endroit où Husserl se défend de toute confusion possible entre sa conception des mondes d’assomption et la théorie de De Morgan suivant laquelle l’existence ou la non-existence d’un même objet ne dépendrait que de l’univers des choses dont on parle, de l’« univers du discours ». Contre quoi précisément Husserl injecte cette sentence apparemment sans appel :

Le monde du mythe, le monde de la poésie, le monde de la géométrie, le monde effectif, ce sont là des « mondes » qui ne sont pas égaux en droits (nicht gleichberechtigte “Welten”). Il n’y a qu’une vérité et qu’un monde, mais de manières diverses des représentations, des convictions religieuses ou mythiques, des hypothèses, des fictions [24].

Qu’est-ce qui peut donc justifier cette disparité des droits entre mondes différents et faire en définitive qu’il n’y en ait qu’un seul qui mérite ce nom et, qui plus est, emporte en sa propre unicité celle de la vérité ?

Voici l’explication qu’en donne la suite du texte. Il n’est qu’à voir, explique Husserl, la façon dont s’expriment les mathématiciens qui, la plupart du temps, portent leurs jugements existentiels ou prédicatifs comme s’ils étaient inconditionnés. Ce n’est qu’à l’examen qu’apparaît en fait qu’il s’agit de jugements hypothétiques ou conditionnés par une hypothèse. Doivent donc être taxés d’hypothétiques tous les jugements dont l’analyse rend évident que leurs énoncés se tiennent sous l’assomption générale d’un monde qui est ou bien simplement fantasmé, comme par exemple le monde du mythe, ou bien logiquement construit, comme le monde mathématique. Que l’assomption en question devienne explicite et apparaît du coup que, dans ces jugements, toute proposition existentielle ou prédicative n’est valable qu’en tant que conditionnée. Dans ce cas, même si la proposition d’existence a parfois beau jeu de se donner l’allure d’une proposition absolue, elle ne pourra jamais l’être de droit. À la question de savoir maintenant à quelle sorte de jugements revient l’exclusivité du droit aux propositions d’existence absolues, la réponse coulera de source : selon Husserl, il ne peut s’agir que des jugements qui ne sont conditionnés par aucune hypothèse, parce qu’ils portent sur le monde réel, et, de ce fait, sont valables, parce que c’est une perception qui vient les remplir. Qu’il n’y ait qu’un monde et qu’une seule vérité est donc bien, pour Husserl, une question de droit. Le langage a certes les ressources sémantiques pour disposer de mondes différents en fonction desquels se distribuent les valeurs d’existence ou de non-existence, de vrai ou de faux, des objets intentionnels. Mais ces mondes sémantiques très diversifiés n’auront jamais le même droit que le monde réel unique, parce que les vérités sous condition des propositions se rapportant aux objets des premiers ne feront jamais le poids en regard de la vérité inconditionnée des propositions se rapportant aux objets du second. Au plus loin qu’on y regarde, c’est donc la perception qui fait la différence, octroyant à certains jugements ce à quoi d’autres, désespérément inscrits dans la seule dimension sémantique, ne pourront jamais prétendre : le fameux rapport à la réalité.

Il resterait bien sûr à demander ce qu’il faut penser de l’argumentaire husserlien concernant cette inégalité des droits entre les mondes de la représentation. Un premier exemple choisi parmi d’autres pourrait déjà servir à montrer toutes les complications qu’entraîne l’usage du terme « réel », comme s’il s’agissait là d’une détermination commune s’appliquant de manière univoque à tout ce que nous affirmons être tel. Un intuitionniste, comme Husserl, aura beau jeu d’invoquer ici le critère absolu de la perception avec lequel semblent s’imposer certaines identités objectives seulement identifiables par elle. Mais, dans ce cas, que faire alors de Horatio Nelson ou de la bataille de Trafalgar. Certes, le HMS Victory est encore visible en rade de Portsmouth, mais certainement pas son fringant commandant, ni la bataille dont il fut le vainqueur, et encore moins tous les effets que cet événement put avoir sur le cours et l’issue des guerres napoléoniennes. Faut-il en faire des objets, des états de choses ou des évènements non réels, sous prétexte que nous n’en percevons plus rien ? Assurément, l’historien aura raison de dire que cela aussi fait partie de la réalité, même si la bataille en question n’existe plus que dans les documents ou les livres qui en parlent et que de l’amiral qui la gagna ne reste que sa dépouille à Saint-Paul de Londres. On objectera certes que faire une réalité de certaines choses qui ne sont plus n’est qu’une façon de parler à nouveau conditionnée par une assomption : dans l’hypothèse du monde historique révolu, alors telle chose est une réalité à laquelle appartiennent telles déterminations, et de même peut-il sans doute en aller d’autres réalités dans l’hypothèse d’un monde futur. Or il se pourrait fort bien qu’en matière de réalité il n’y ait justement que des façons de parler de cette sorte. N’est-ce pas pourtant ce que dément la théorie selon laquelle, quand il s’agit de choses bien présentes, la perception nous en assure et dote nos jugements d’une totale inconditionnalité. Mais est-ce le cas ?

Puisque c’est le concept de perception qui se trouve ici appelé à la barre, contentons-nous de rappeler la manière dont Husserl le spécifie dès la Philosophie de l’arithmétique, moyennant l’introduction de la distinction entre représentations propres et impropres. Une sorte déterminée de rouge, explique-t-il, est ce dont nous avons une représentation propre ou ce que nous percevons de l’objet réel dont cette couleur est un moment abstrait au sens d’un contenu inséparable et dépendant. La représentation impropre de ce même rouge serait, par contre, d’en parler comme de « la couleur à laquelle correspondent tant et tant de billions de vibrations de l’éther par seconde » [25]. « Impropre » en parlant de représentations comme celles qui se font en termes d’ondes pourrait donc à première vue simplement signifier « différent » par rapport à ce qu’il y a de propre à la perception ordinaire d’un même objet réel, sans qu’il n’y ait, jusque-là, absolument rien à redire concernant la distinction ainsi faite. Par contre, il y a très certainement à redire dès lors que Husserl surcharge cette différence d’une autre selon laquelle, cette fois, représentation propre voudrait dire mise en présence perceptive d’un objet tandis que représentation impropre voudrait dire simple visée à vide de cet objet par la médiation d’une signification ou d’un concept. Cette dichotomie entre perception et signification qui, dans le dispositif descriptif de l’activité intentionnelle, justifie la distinction cardinale entre sa modalité intuitive et sa modalité judicative, constitue à n’en pas douter une thèse majeure de la première phénoménologie de Husserl et, au demeurant, un dogme avec lequel il s’agirait d’en finir pour la bonne et simple raison qu’il ne tient pas la route à l’examen.

Ce qu’en l’occurrence révèle l’examen est qu’il n’y a pas de perception pour laquelle la situation serait aussi simple et directe qu’elle pourrait se produire sans l’intervention de significations ou de concepts. Autrement dit, les perceptions ne sont jamais exonérées du sens, car il n’en existe pas en dehors de l’usage linguistique. Même si l’on accorde un minimum de crédit aux descriptions de Husserl selon lesquelles la perception d’une identité objective n’est que le fruit d’un déroulement d’intuitions où ce sont seulement certains aspects particuliers d’une chose qui s’offrent d’abord au regard, il n’en reste pas moins que ce qui est perçu en chacun de ces moments, c’est déjà l’objet lui-même, et cela justement parce que la perception reste solidaire du linguistique qui partout permet d’identifier l’objet par le moindre de ses contenus partiels. Certes, il n’est pas rare qu’un même aspect perçu donne lieu à des perceptions différentes — la figure du canard-lapin de Joseph Jastrow en reste l’exemple paradigmatique —, mais cela n’indique à nouveau que la compétence linguistique de l’activité de perception, à savoir, ici, sa capacité de lier immédiatement des significations diverses à l’aspect qui est vu. Ce cas d’espèce montre que la représentation perceptive est directement interprétante et, de ce fait, investie du pouvoir linguistique d’associer différentes significations à l’aspect perçu de façon à effectuer ainsi des perceptions différentes de l’objet. Indépendamment de toute confrontation à la phénoménologie de Husserl, dans son Intentionality, John Searle résume aussi parfaitement que simplement la situation en ces termes : « Le langage lui-même affecte la rencontre perceptive [26]. »

Ces brèves considérations laissent pour le moins à penser que le caractère impropre que Husserl attribue à certaines représentations ne relève pas, quoi qu’il en dise, de leur caractère significationnel ou linguistique. C’est donc bien autrement qu’à travers la dichotomie entre intuitionner et signifier qu’il s’agit de faire le départ entre propre et impropre à propos des représentations. Mais alors comment faire la différence, si tant est qu’il y ait malgré tout lieu d’en faire une, comme nous l’indique Husserl à propos de la façon de se représenter les couleurs et qui, pour nous, veut désormais tout aussi bien dire la façon d’en parler ? La réponse tient simplement dans la manière dont, à l’instant même, nous venons de préciser la question : si la représentation est de part en part affaire de langage, alors, entre le propre et l’impropre, tout n’est plus qu’une affaire concernant la nature sémantique des représentations. D’un même objet réel que je vois dans le ciel, je peux dire et en même temps percevoir que c’est une étoile et peut-être même celle qui possède tel nom, mais je peux aussi la percevoir comme une sphère lumineuse de gaz constituée essentiellement d’hydrogène et d’hélium de telle magnitude, de tel type spectral, ou d’une ascension droite d’autant. Dans chaque cas, même donc dans celui de la perception ordinaire, l’objet ou l’état de choses réel n’apparaît jamais sans la signification auquel on le rive, et cette signification, tout autant donc que l’objet réel, change en fonction des différents points de vue que l’on adopte pour dire ce que l’on voit.

Systématiser l’ensemble des représentations que nous pouvons avoir des objets réels revient donc à établir les différents points de vue sémantiques ou, comme préféreront le dire certains, les différents « schèmes conceptuels » que nous adoptons pour signifier ce que nous avons sous les yeux. Mais l’important est qu’en fonction du point de vue sémantique adopté pour dire ce qui est et comment cela est, la représentation que nous avons du réel peut changer du tout au tout, au point même d’affecter les propositions d’existence le concernant. Certaines qui paraîtront admissibles à partir d’un point de vue sémantique donné ne le paraîtront plus à partir d’un autre, et, quand bien même leur validité devrait se maintenir d’un point de vue à l’autre, ce qui changera alors, ce sera les propositions prédicatives en donnant de ces mêmes existences réelles des comptes rendus totalement différents et parfois même contradictoires. Parce que c’est clairement le changement de point de vue sémantique adopté qui entraîne le changement des propositions d’existence et des propositions prédicatives concernant le réel, celles-ci portent donc toujours implicitement la marque du point de vue qui les conditionne. Aussi, de même que Husserl montrait plus haut qu’il suffit de rendre explicites les conditions d’une proposition existentielle pour montrer qu’elle est sous hypothèse et n’est donc pas absolue ou inconditionnée, nous pourrions appliquer un régime identique à toutes les propositions existentielles relatives au réel, pour cette fois montrer qu’il n’en est aucune qui ne soit pas conditionnée, aucune donc qui puisse prétendre à une quelconque absoluité.

Certes, afin d’expliciter ce que sont ici les conditions qui rendent hypothétiques toutes les propositions ou tous les jugements existentiels et prédicatifs sur le réel, il faudrait sans doute rendre plus claire la distinction entre les points de vue sémantiques qui les déterminent. La chose est certes complexe, mais on pourrait néanmoins s’y risquer de manière très minimaliste en faisant le départ entre le point de vue doxique et les points de vue épistémiques de différents degrés. Le premier mérite simplement ce qualificatif, car il consiste dans la croyance en toutes les significations que nous avons pour dire ce que nous voyons ordinairement autour de nous. À ce titre, des significations comme table, chaise, chien, chat, neige, rouge ou dur ne nous servent donc qu’à désigner ce dont est fait le monde quotidien au sein duquel nous avons communément rapport à tout ce qui nous tombe sous le sens comme du réel. Sous l’hypothèse de ce point de vue sémantique ou, ce qui revient au même, sous l’assomption du monde ordinaire, existent les pierres, l’actuel président des États-Unis d’Amérique, le vent, la lune, mais aussi une demi-lune, un arc-en-ciel, un coucher de soleil, etc. Et c’est toujours sous cette assomption qu’on dira qu’il est vrai que par beau temps le ciel est bleu, qu’on ne peut pas revenir dans le passé, qu’une brique tombe plus rapidement qu’une plume et que, sauf catastrophe, la terre ne se meut pas. Adopter un régime d’hypothèses tout différent revient à se représenter les choses réelles d’un point de vue sémantique dont la charge épistémique suffit à nous déprendre des significations liées aux perceptions de la vie quotidienne. Ce n’est donc plus sous l’assomption du monde ordinaire, mais, par exemple, sous celle du monde physicaliste, que désormais l’on s’engage pour se prononcer sur ce qui est et sur la manière dont cela est. Et il n’est certes pas besoin d’une comparaison en détail de leurs propositions existentielles et prédicatives respectives pour se faire une idée des disparités considérables qu’entraîne le passage d’une assomption à l’autre. Au demeurant, cette disparité ne sera pas moins grande si, par exemple, de l’assomption du monde physicaliste de type macroscopique, nous passons à celle du monde quantique : c’est derechef à des existences et des propriétés inédites ailleurs que nous aurons affaire, lesquelles ne se laissent donc définir que dans le registre sémantique propre à l’assomption nouvelle du monde. Nous en restons dès lors avec cette seule série d’équations : autant de points de vue sémantiques sur le réel, autant d’assomptions différentes du monde ; autant d’assomptions du monde, autant d’ontologies différentes.

Que faire alors de l’affirmation husserlienne concernant le caractère unique du monde et de la vérité ? Elle ne semble tenir que si, d’une part, on accorde au monde réel ce droit à l’inconditionnalité que n’ont pas les autres mondes, et si, d’autre part, on en fait de la perception ou de la représentation au sens propre le garant. Or c’est bien ce droit qui est usurpé dès lors qu’apparaît que la perception ne fonctionne jamais qu’en régime linguistique et que celui-ci est toujours conditionné par le point de vue adopté. Ce qui est vu de quelque chose est identiquement ce qui en est dit, et autant il y a différentes façons de le dire, autant il y a différentes façons de le voir. D’ignorer cela, on ignore aussi que même la perception la plus immédiate jouit déjà de cette plasticité sémantique qui fait qu’elle ne donne pas toujours nécessairement lieu à un même compte rendu des objets ou des évènements réels. Autrement dit, ce n’est pas à un mode d’assomption univoque que se prête ce qu’il est convenu d’appeler le monde ordinaire, car de ce monde on peut déjà supposer la possibilité de perceptions différentes. La littérature en linguistique historique et en ethnolinguistique est truffée d’exemples qui montrent que ce n’est pas partout de la même manière que s’opère le repérage des relations structurelles entre sensations, que sont fixées les identités objectives et qu’on procède à la découpe méréologique des objets réels [27]. La perception ne dicte rien de canonique ni d’absolu en la matière, car, par rapport au réel, elle-même jouit d’une marge de manoeuvre énorme qui est la contrepartie de son embrigadement linguistique.

Pourquoi, dès lors, parler de représentations propres par distinction de celles qui ne le seraient pas ? N’y a-t-il pas dans cette façon de s’exprimer quelque chose de précisément propre à cette croyance naïve de la conscience perceptive que le réel n’est que ce qu’elle voit et qui la met dans l’incapacité d’expliciter le point de vue sémantique sous lequel elle se tient déjà ? Certes, dira-t-on, mais il n’en reste pas moins que la perception constitue notre premier contact avec les choses réelles. C’est d’ailleurs indéniable, nous commençons toujours avec les chiens et les chats, le rouge et le bleu, plutôt qu’avec les ondes, les hadrons et les leptons. Si, dans ce cas, « propre » ne sert à rien d’autre qu’à dire cette antériorité de la perception sur toutes les autres représentations que nous avons du réel, cela autorise certes à lui attribuer un droit de préséance, mais assurément rien de plus, car, cette antériorité de la perception ordinaire mise à part, toutes les représentations du réel sont logées à une seule et même enseigne, celle de l’assomption qui les conditionne, et celle-ci diverge d’une représentation à l’autre, autant que ce qui en chacune d’elles est reconnu comme existant ou vrai.

6. Épilogue sur le sort des assomptions chez Husserl

On le sait, parmi les anciens élèves de Brentano, Husserl ne fut pas le seul à s’intéresser à une théorie des assomptions. Si celle-ci n’occupe qu’une place très éphémère dans son itinéraire philosophique, elle constitue, par contre, un des leitmotive de la théorie des objets proposée par Alexius Meinong. C’est donc bien naturellement celle-ci que l’histoire de la philosophie a retenue, et certainement pas celle brièvement échafaudée par Husserl en 1894, puisqu’elle n’est restée qu’à l’état d’ébauche manuscrite dont il faudra attendre l’édition du tome XXII de Husserliana en 1979 pour en prendre connaissance. À l’inverse, celle de Meinong fit l’objet de plusieurs publications, principalement le volumineux Über Annahmen de 1902 dont la longue étude critique qu’en fit Russell, dès 1904 dans la revue Mind, ne compte certainement pas pour rien dans la renommée de l’ouvrage, ni sur l’effet par réaction qu’il eut sur les débuts de la philosophie analytique.

Une étude comparative entre la thèse de Meinong et celle de Husserl concernant les assomptions ne serait certes pas inintéressante en soi, mais au bout du compte sans doute peu pertinente tant l’ontologie qui s’en dégage est radicalement différente. Si l’on nous permet d’user de formules, nous dirions assez volontiers que la thèse de Meinong revient à prendre au mot ce passage du Sophiste de Platon qui soutient l’idée que si l’on parle ou si l’on juge de quelque chose, alors ce quelque chose existe. Le point litigieux de cette conception des assomptions ontologiques n’est certes pas qu’elle déborde et de très largement la réalité, mais bien qu’elle oblige à tenir les objets impossibles et les non-existences pour existantes (puisqu’on en parle). C’est ce point qui soulèvera la désapprobation la plus radicale de Russell et motivera en grande partie les positions prises dans le fameux On denoting de 1905. Par comparaison, la thèse de Husserl serait plutôt de soutenir que quelque chose n’existe que si là où en parle le veut. Comme nous l’avons vu, le défaut de cette conception de l’assomption ontologique est d’exclure de son champ d’application tout énoncé de perception qui trouve dans le réel de quoi se remplir ; nonobstant, sa plausibilité se mesure à l’extraordinaire anticipation qu’elle constitue sur la façon dont se pose la question ontologique dès lors qu’on se refuse à persister d’y répondre dans une optique réaliste. En effet, si limitée soit-elle pour les raisons sur lesquelles nous nous sommes attardé, la théorie du jeune Husserl ne nous semble plus servir à dire ce qui est, mais à montrer comment les affirmations d’existence sont partout fonction de l’investissement assomptif du jugement. Ce qu’on pourrait tout aussi bien traduire en ces termes : l’existence ou le vrai ne se dit qu’à propos des objets et des propriétés d’objets auxquels un langage souscrit à raison de l’hypothèse du monde qu’il assume. Ainsi, changer d’hypothèse, ce n’est pas seulement changer de langage, c’est eo ipso changer ce que nous tenons pour existant ou non, pour vrai ou pour faux. Aussi ne démentirons-nous certainement pas ceux qui pensent deviner en tout cela quelque chose comme une anticipation de la thèse de Quine sur l’engagement ontologique. Certes, la sentence bien connue « être, c’est être la valeur d’une variable liée », qui sert à Quine de critère pour traduire nos assomptions ontologiques, semblera à première vue très éloignée de ce que dit Husserl. Néanmoins, si comme le dit la sentence, il s’agit d’abord de transposer n’importe quel énoncé dans la langue formulaire de la logique des prédicats, c’est à seule fin de faire ressortir ce sur quoi porte l’affirmation d’existence dans ce que dit n’importe quelle théorie. En d’autres mots, il s’agit pour Quine de dégager les entités dont une théorie assume l’existence, suivant l’idée que ces entités sont ce que cette théorie retient comme valeurs attribuables aux variables de ses énoncés pour qu’ils soient vrais. L’important est justement que cette procédure ne sert aucunement à dire ce qui est, mais à montrer comment le langage s’engage ontologiquement. Il s’agit donc seulement de dire ce que telle ou telle théorie dit exister ou ne pas exister. Comme du reste, l’ontologie ne dépend, de la sorte, que du contexte théorique ou linguistique dans lequel sont assumées certaines existences comme certaines non-existences, le critère sert identiquement à montrer comment tout changement de langage peut par principe impliquer un changement d’ontologie. Le rapprochement avec la théorie husserlienne des assomptions ne trouve donc toute sa plausibilité qu’à partir du moment où, dans On what there is, Quine précise sa stratégie de réduction au calcul des prédicats en écrivant : « Nous recherchons les variables liées, quand il est question d’ontologie, non pour savoir ce qu’il y a, mais pour savoir ce qu’une remarque ou une doctrine donnée, la nôtre ou celle d’autrui, dit qu’il y a ; et c’est là un problème qui concerne proprement le langage [28]. »

Il reste que si Husserl s’est, pour un moment, rapproché d’une telle théorie de la vérité, il ne l’a bien sûr jamais soutenue et ne pouvait du reste le faire en raison du prestige dont jouissait à ses yeux la perception du seul fait de nous prodiguer, lorsqu’elle s’exerce dans des conditions normales, la présence des choses réelles. Ainsi, à en croire Husserl, partout où la perception se joint aux jugements d’existence ou aux jugements prédicatifs, elles les doteraient d’une validité inconditionnelle ou absolue. Par rapport à cela, nous l’avons montré, la théorie des assomptions ne fut introduite par le jeune Husserl, en 1894, que pour répondre au besoin alors urgent de sauver malgré tout une existence pour les objets mathématiques et, par là, de pourvoir à un remplissement des jugements les concernant, aucune perception ne pouvant s’en acquitter. La découverte, deux ans plus tard, des notions de « vérités en soi », de « représentations en soi » et de « propositions en soi », dans la Wissenschaftslehre de Bolzano, allait très vite avoir raison de la thèse pourtant très convaincante qui l’inclinait quelque temps auparavant à considérer les propositions mathématiques comme des jugements hypothétiques conditionnés par une assomption axiomatique. L’influence désormais irrésistible de la solution réaliste de Bolzano mènera Husserl à faire basculer les existences logico-mathématiques dans le domaine de cette réalité unique dont une fameuse dose d’intuitionnisme le poussait déjà à entretenir le mythe, ainsi que celui des représentations propres. Au mythe de la conformité à la réalité matérielle va désormais se joindre celui de la conformité à la réalité idéale, pour déterminer la vérité des jugements sur le seul modèle du remplissement intuitif. C’est cette théorie-là, et seulement celle-là, qui sera retenue dans les Recherches logiques, en particulier dans la sixième où on lit :

Le remplissement ultime représente un idéal de perfection. Il réside toujours dans une perception correspondante (ce qui suppose bien entendu une extension nécessaire du concept de perception au-delà des limites de la sensibilité). La synthèse de remplissement, dans ce cas, est l’évidence ou la connaissance au sens prégnant du mot. C’est ici que se réalise l’être au sens de la vérité, de la concordance bien comprise, de l’adequation rei ac intellectus [29].

Dans les Recherches logiques, Husserl maintiendra certes sa thèse égalitariste en matière d’objets : tous sont, au même titre, des objets intentionnels, et cela dans la mesure où toute représentation représente un objet. Mais c’est en matière de vérité que l’étau s’est à présent considérablement resserré, puisque bien sûr toute représentation n’est pas pour autant reliée à un objet vrai, et ce doit être précisément le cas de toutes celles dont l’objet ne peut être posé en tant qu’étant. Ici, la représentation a bien affaire à quelque chose d’objectif mais qu’elle ne fait que simplement représenter et où ce simplement exprime le vide d’une représentation qui, faute d’un accompagnement intuitif, n’a pas les moyens de dispenser à son objet la valeur de quelque chose qui est. Comme le dira quelques années plus tard Husserl, c’est très exactement ce qui se produit partout où l’objet « n’est pas posé en tant qu’étant mais seulement soumis à une assomption » [30]. Il semble donc désormais révolu le temps où Husserl concédait une existence et, par là, une vérité à certains objets des jugements formulés sous hypothèse.

Comprenons bien dès lors le sens de la distinction cardinale opérée de bonne heure par Husserl et bien sûr maintenue comme telle dans les Recherches logiques, à savoir la distinction entre le régime intuitif et le régime signitif de l’intentionnalité. Ce n’est pas tant à spécifier les modalités fondamentales de l’exercice intentionnel que sert cette distinction, elle sert surtout à concilier la théorie de l’intentionnalité avec l’exigence logique d’être partout en mesure de statuer de la vérité des actes signitifs. Fonctionnant par définition à vide, c’est-à-dire en l’absence de l’objet de référence, les actes signitifs sont donc toujours en attente d’être corroborés ou satisfaits par un remplissement intuitif, c’est-à-dire par un acte remplissant qui correspond à une intuition et qui de ce fait procure l’objet, réalise la visée en rendant l’objet présent. Au fond, c’est une conception toute faite de la vérité, celle du correspondantisme classique, qui, dans les Recherches logiques, commande la césure du signitif et du perceptif comme s’il fallait d’abord commencer par les séparer pour qu’avec leur recoupement puisse ensuite se décider l’émergence des actes du connaître, c’est-à-dire des jugements vrais. Ce qui toutefois ne cessera jamais de démentir la conception correspondantiste de la vérité et en particulier la version qu’en donne Husserl dans les Recherches logiques, c’est précisément l’impossibilité de marquer une solution de continuité entre le sens et la perception, si l’exercice perceptif est déjà, de part en part, un exercice sémantique. Comment, dans ce cas, le donné de perception pourrait-il remplir le rôle qu’on veut lui faire jouer à l’égard des significations propositionnelles proprement dites, si, selon la logique du correspondantisme, il faudrait pour cela que le sens de perception trouve déjà un remplissement préalable ? Manifestement, il y a là-dedans un risque permanent de régression à l’infini que seule sans doute pourrait surmonter l’hypothèse la plus folle, celle consistant à objectiver le sens, c’est-à-dire à le verser au compte de ce qui est perçu plutôt qu’au compte de la perception.

Pourtant, que la recette des remplissements n’était donc pas aussi simple qu’elle pouvait en avoir l’air, Husserl s’en aperçut lui-même dès les Recherches logiques en observant qu’il y a ici comme une homogénéité requise : ce qui remplit doit en quelque sorte être adapté à ce qu’il remplit. Autrement dit, il n’y aurait pas beaucoup de sens à soutenir qu’un objet réel puisse comme tel remplir une visée signitive. Seul quelque chose d’ajusté aux significations peut cadrer parfaitement avec elles, en l’occurrence, seul un sens porté par la perception peut remplir un sens purement signitif. C’était une façon déjà pour Husserl d’anticiper sur une thèse majeure de la suite de son oeuvre : il doit déjà y avoir quelque chose qui tient de la signification dans la perception. Celle-ci aurait donc un contenu distinct de l’objet perçu lui-même, et c’est, à proprement parler, ce contenu intuitionné qui, en cas de remplissement, recouvrirait le contenu de signification dans l’acte de visée signitive. C’est pourquoi Husserl parle de « sens remplissant (erfüllender Sinn) » [31] qui n’est pas une doublure de l’objet, mais en cas de remplissement, pour ainsi dire, la modulation de ce qui est donné par la perception sur la signification par laquelle nous le visions.

Cette première intrusion du sens dans la perception ne semble pourtant pas avoir perturbé, que du contraire, le cours serein de la sixième Recherche logique sur la voie réaliste de l’adequatio rei et intellectus [32]. Ce qui bien sûr ne pouvait plus être le cas dès lors qu’à partir des années 1908 Husserl généralise la notion de sens ou de noème à tous les actes, y compris donc aux actes de perception. Comme le formule le §135 des Ideen I : « Tout vécu intentionnel a un noème et dans ce noème un sens (Sinn) au moyen duquel il se rapporte à l’objet. » [33] Sur le plan de la perception, cela revient à dire que nous sommes toujours dirigés vers quelque chose dans la mesure où nous informons son donné sensoriel par le truchement d’une signification que l’on nommera ici le sens de perception (Wahrnehmungssin) ou noème perceptuel (Wahrmehmungs-Noema). Aussi la perception apparaît-elle comme un acte noétique, c’est-à-dire un acte donateur de sens, grâce auquel le référent se constitue comme une objet déterminable et identifiable. Au fond, si Husserl peut désormais appliquer la notion de sens ou de noème à la perception, c’est qu’il reconnaît l’indétermination de la référence. Le donné hylétique oriente certes nos noèses, c’est-à-dire nos applications de sens, mais ce donné ne suffit pas à la détermination d’un objet ; pour cela il faut justement l’application de sens. Ceci nous semble bien corroborer pleinement l’idée, pourtant rejetée quelques années auparavant, qu’il n’y a de perception d’objet proprement dite qu’en régime sémantique ou, selon le lexique désormais adopté par Husserl, en régime noématique.

Si le noème perceptuel est une structure de détermination de l’objet, il est identiquement une structure d’anticipation selon laquelle nous nous attendons aussi à voir ceci ou cela, étant donné le sens qui structure notre perception. Ce que l’on appelle l’expérience n’est tissé que de cet ensemble noématique en fonction duquel nous allons quotidiennement au-devant des choses avec une certaine assurance de ce qu’elles sont et de ce qu’on peut en attendre. Comme le thématisera plus tard Husserl, cette assurance n’est nullement de l’ordre de la confirmation judicative, elle est plutôt doxique ; elle est de l’ordre de la croyance ou de l’acceptation que les choses sont telles ou telles, avec telles ou telles propriétés et telles ou telles relations entre elles. C’est pourquoi nous n’interrogeons pas nos noèmes, nous ne revenons jamais sur ce que veulent dire toutes ces significations comme table et chaise, air et eau, chaud et froid, bleu et blanc grâce auxquelles, de par notre inscription dans notre langue, nous avons appris, à notre insu, à structurer le donné sensible pour constituer les objets et nous débrouiller avec eux dans la vie pratique de tous les jours. Nous ne remettons pas cette armature sémantique en question, car elle nous est obvie ; elle va de soi et d’autant plus de soi qu’à travers elle le monde qui nous entoure s’offre à notre expérience intuitive la plus immédiate comme constitué d’un ensemble de validités et d’évidences auxquelles nous adhérons constamment. Tout ce qui est ici de l’ordre de l’évidence et de la validité n’est tiré que de la conviction originaire qui partout supporte notre expérience intuitive et qui n’est donc que relatif à elle. Comme l’écrit Husserl :

Ce qui est effectivement premier, c’est l’intuition « simplement subjective-relative » de la vie préscientifique du monde. Certes pour nous ce « simplement » prend la couleur de la doxa, objet d’un long héritage de mépris. Mais c’est une couleur dont elle ne porte naturellement aucune trace dans la vie pré-scientifique ; là elle forme au contraire un royaume de bonne confirmation et ensuite de connaissances prédicatives bien confirmées et de vérités qui sont exactement aussi assurées que l’exige ce qui détermine leur sens : le projet pratique de la vie [34].

Ce que nous nommons donc le monde réel, auquel Husserl préférera finalement le terme de « monde de la vie » ou de Lebenswelt, n’est qu’un sol de validités ou d’évidences constantes mais qui, d’être creusé, laisse paraître qu’il n’est autrement porté que par la supposition propre à notre expérience intuitive. Un extrait de la postface aux Ideen I rédigée en 1930 pourrait peut-être servir à rendre cette idée. Husserl y écrit ceci :

Que le monde existe, que dans l’expérience continue convergeant sans cesse vers la concordance universelle il soit donné comme monde existant, voilà qui est parfaitement indubitable. Tout autre chose est de comprendre cette certitude sur laquelle s’appuie la vie et la science positive, et d’expliciter son bien-fondé ; à cet égard […] il est philosophiquement fondamental que la progression continue de l’expérience sous cette forme de concordance universelle soit une simple présomption (blosse Präsumption), bien que légitimement valable [35].

Présomption, supposition, acceptation, croyance… autant de termes qui pourraient suggérer qu’une relecture sémantique de la perception aura peut-être, au bout de son parcours, conduit Husserl à l’idée que le monde réel, tel qu’il se donne à notre expérience intuitive, est, comme tous les autres, lui aussi essentiellement vécu sur le mode de l’Annahme, de l’assomption.

Appendices