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Étude critique

L’individualisme de Jon Elster : une position méthodologique ou ontologique [1] ?

  • Benoît Dubreuil

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1. Introduction

En épistémologie des sciences sociales, Jon Elster est connu pour sa défense de l’individualisme méthodologique et pour sa critique des explications de haut niveau. Cet article propose un examen et une critique de sa position, telle qu’il la présente dans Explaining Social Behavior [2]. Ce livre d’une grande richesse offre la version la plus complète et la plus récente des idées d’Elster sur l’explication en sciences sociales.

Nous proposerons d’abord un résumé de la position d’Elster, notamment de sa critique de l’explication des phénomènes agrégés en termes de variance, de ses idées sur l’individualisme méthodologique et de son recours aux mécanismes psychologiques dans l’explication (2). La pratique de l’explication est ensuite illustrée à l’aide d’un exemple, proposé par Elster, dans lequel le mécanisme de la dissonance cognitive explique l’augmentation de la fréquence des ovations aux spectacles de Broadway au fil du temps (3). Nous utilisons ensuite cet exemple pour adresser deux critiques à Elster : d’une part, nous soutenons que le recours à un mécanisme comme la réduction de la dissonance cognitive ne permet pas de dépasser l’analyse en termes de variances qu’il critique au niveau agrégé. D’autre part, nous montrons que, si elle contribue souvent à rendre l’analyse plus transparente, l’explication en termes d’états intentionnels individuels ne possède aucun avantage intrinsèque par rapport aux explications qui ne font pas explicitement appel aux états intentionnels (4).

Le reste de l’article examine deux contre-arguments que pourrait opposer Elster aux critiques soulevées. Le premier consiste à dire que l’explication offerte dans l’exemple de Broadway prend un raccourci inoffensif et que, pour être entièrement satisfaisante, elle devrait démontrer que le mécanisme de la réduction de la dissonance cognitive est à l’oeuvre chez un nombre suffisant de spectateurs individuels (5). Ce contre-argument soulève cependant deux problèmes. D’une part, le recours au mécanisme de la réduction de la dissonance cognitive soulève des problèmes semblables à ceux associés aux explications en termes de variance, même lorsqu’on l’applique au comportement individuel. D’autre part, le passage au niveau individuel risque non seulement de rendre l’explication démesurément complexe, mais également d’y faire entrer des considérations inadéquates. L’individualisme méthodologique ne peut donc pas servir de principe régulateur à la recherche en sciences sociales, parce qu’il nuit parfois à la construction de bonnes explications.

Le deuxième contre-argument concerne l’utilisation, dans l’explication, de facteurs qui ne contiennent aucune référence à des états intentionnels individuels (6). Il s’agit, par exemple, des cas où nous expliquons le comportement en nous référant au contexte dans lequel il survient ou au type social auquel appartient l’agent. Elster pourrait soutenir que ces variables sont susceptibles de contribuer à l’explication précisément parce qu’elles impliquent la présence de mécanismes psychologiques produisant des états intentionnels prévisibles. Nous répondons à ce contre-argument en rappelant ici encore que l’identification des états intentionnels causant l’action n’est pas toujours pertinente et peut nuire à l’explication du comportement individuel. Nous concluons en soutenant que l’individualisme de Jon Elster et sa critique des explications des phénomènes agrégés en termes de variance sont difficiles à justifier sur le plan strictement méthodologique et semblent davantage s’appuyer sur des considérations ontologiques à la fois controversées et étrangères à l’explication du comportement (7).

2. Expliquer en sciences sociales selon Elster

Selon Elster, en sciences sociales l’explication doit porter sur des événements [3]. Expliquer un événement, c’est établir un lien entre celui-ci et un autre événement qui le précède et en est la cause. Bien sûr, cela ne correspond pas à la totalité ni peut-être même à la majorité des explications proposées par les chercheurs en sciences sociales. Ces derniers, en effet, proposent souvent des explications qui mettent en relation deux faits. On dira, par exemple, que le taux de scolarité des femmes explique le revenu par habitant dans le monde développé ou que le sexe et le revenu expliquent en partie l’appui à la peine de mort aux États-Unis. Dans ces cas, soutient Elster, il s’agit d’établir des corrélations entre des variables, et non pas de découvrir comment un événement résulte d’un ensemble d’actions individuelles. On dira d’une variable qu’elle en explique une autre lorsqu’elle prédit une partie de sa variance. Par exemple, on dira que le beau temps explique une partie de l’écart entre les taux de participation à différentes élections.

Elster soutient que l’analyse en termes de variance est un « pis-aller en matière d’explication » (second-best explanatory practice [4]). Elle permet d’expliquer pourquoi, par exemple, le taux de participation a été plus élevé dans une élection (A) où il faisait beau que dans une élection (B) où il faisait mauvais, mais pas pourquoi le taux de participation à l’élection A a été de 60 % plutôt que de 75 %. Pour cette raison, l’explication en termes de variance ne dit rien de « l’explanandum en lui-même [5] ». Dans un monde idéal, comment devrait-on expliquer l’écart entre deux variables ? D’abord, soutient Elster, il faudrait expliquer le taux de participation à l’élection A. Ensuite, il faudrait expliquer le taux de participation à l’élection B. Finalement, l’explication de l’écart entre les taux de participation découlerait automatiquement de l’explication indépendante des deux faits. Bien entendu, Elster est conscient du caractère irréaliste de cette proposition :

Dans le reste de cet ouvrage, je vais souvent relâcher cette approche puriste et rigoriste de ce qui compte comme un explanadum pertinent et comme une explication appropriée. L’accent mis sur l’explication centrée sur les événements est un peu comme le principe de l’individualisme méthodologique, qui est une autre prémisse de cet ouvrage. En principe, les explications en sciences sociales devraient faire référence uniquement aux individus et à leurs actions. En pratique, les recherches font souvent référence à des entités supra-individuelles comme les familles, les firmes ou les nations, que ce soit comme un raccourci inoffensif ou comme un pis-aller qui s’impose à eux dans un contexte de manque de données ou en l’absence de théories plus détaillées [6].

Si la critique proposée par Elster de l’analyse en termes de variance repose sur l’incapacité de celle-ci à expliquer la valeur absolue prise par les variables dans des cas concrets, elle se marie à la volonté de défendre l’individualisme méthodologique comme idéal régulateur dans l’explication en sciences sociales.

Les préoccupations d’Elster dépassent donc la difficulté classique à distinguer les relations causales des simples corrélations. On sait en effet que le simple fait que deux variables covarient ne permet pas de distinguer la cause de l’effet, de même qu’il ne permet pas d’exclure que les deux variables soient l’effet commun d’un troisième. Les cloches de l’Église sonnent juste avant la sortie des élèves, mais la sortie n’est pas causée par la sonnerie des cloches. Dans la pratique scientifique comme dans la vie de tous les jours, il existe bien sûr des méthodes permettant de résoudre le problème de la troisième variable. Cela consiste généralement à modifier la valeur d’une variable en maintenant fixe la valeur des autres variables (et en maintenant fixes certaines conditions d’arrière-plan) [7]. Si deux variables covarient sous l’effet d’une troisième variable, manipuler la valeur de l’une ne doit pas modifier la valeur de l’autre. Il est donc possible en pratique de vérifier l’une après l’autre les variables susceptibles d’introduire une illusion de causalité en produisant les manipulations appropriées.

Les préoccupations d’Elster dépassent cependant ce problème bien connu. Cela apparaît dans sa discussion d’une loi hypothétique qui mettrait en relation le chômage et les guerres d’agression :

Même si on nous présentait une démonstration béton de l’existence d’un lien universel entre le chômage et les guerres d’agression, de même qu’un argument convaincant selon lequel tous les « troisièmes facteurs » ayant quelque plausibilité ont fait l’objet d’un contrôle, nous voudrions toujours savoir comment le chômage cause les guerres. Nous pourrions croire que l’explication est correcte, et en être toujours insatisfaits [8].

Elster ne semble donc pas nier la possibilité d’explications causales au niveau agrégé, mais plutôt considérer ces explications comme intrinsèquement insatisfaisantes, parce que trop opaques. Ses préoccupations paraissent indissociables de son individualisme méthodologique, comme le démontre sa critique de la loi de la demande :

La loi de la demande n’est pas seulement faible, mais aussi peu appropriée pour les besoins de l’explication. […] [E]lle est compatible avec plusieurs suppositions concernant le comportement des consommateurs. Pour expliquer pourquoi les consommateurs achètent moins un bien quand il devient plus cher, nous devrions adopter et tester une supposition particulière quant aux réactions du consommateur individuel face au changement de prix. Le mot clé est « individuel ». Dans les sciences sociales, une explication satisfaisante doit au bout du compte être ancrée dans des hypothèses à propos du comportement individuel. Ce principe, connu sous le nom d’« individualisme méthodologique », est une prémisse du présent ouvrage. Il implique que la psychologie et peut-être la biologie doivent avoir une importance fondamentale dans l’explication des phénomènes sociaux [9].

Pour Elster, la manière par excellence d’expliquer un comportement individuel consiste à faire référence à des « mécanismes » qu’il définit comme des « dispositifs causaux survenant de manière récurrente et facilement reconnaissables, qui sont déclenchés dans des conditions généralement inconnues ou dont les conséquences sont indéterminées [10] ». Chez Elster, ces mécanismes sont généralement de nature psychologique et renvoient à des formes récurrentes et reconnaissables d’altération des états intentionnels (croyances et désirs). Parmi les mécanismes les plus fréquemment utilisés par Elster dans ses explications, l’on retrouve de nombreux phénomènes étudiés par la psychologie et l’économie expérimentales, comme le biais de disponibilité, le biais de représentativité, la dissonance cognitive, la pensée magique, la rationalisation, la réactance, l’aversion au risque et à la perte, etc. La section suivante présente un exemple de l’utilisation d’un mécanisme psychologique dans l’explication.

3. L’exemple des spectacles à Broadway

Elster illustre comment doit procéder une bonne explication en sciences sociales à partir d’un exemple : celui de l’augmentation de la fréquence des ovations aux spectacles présentés à Broadway [11]. Il ne s’agit pas d’un phénomène qui a fait l’objet d’études approfondies, et Elster reconnaît le caractère hypothétique de sa discussion. Nous reprenons l’exemple à sa suite, simplement pour les fins de notre discussion méthodologique.

Toute enquête en sciences sociales doit, selon Elster, partir d’une énigme. Dans ce cas, il s’agit de savoir pourquoi les spectacles de Broadway obtiennent davantage d’ovations aujourd’hui qu’il y a vingt ans. Elster propose l’hypothèse suivante : l’accroissement de la fréquence des ovations s’explique par le mécanisme de la réduction de la dissonance cognitive, déclenché par l’augmentation générale du prix des billets. Plus les spectateurs doivent dépenser des sommes considérables pour assister aux spectacles, plus ils sont frustrés par un spectacle pauvre ou médiocre. L’accroissement de la fréquence des ovations s’explique donc par l’aversion croissante des individus à reconnaître qu’ils ont gaspillé leur argent et par le fait qu’ils modifient leur appréciation du spectacle pour surmonter leur inconfort.

Dans un premier temps, explique Elster, la valeur de l’hypothèse dépend de notre capacité à prouver la présence de l’explanandum (la fréquence des ovations a-t-elle véritablement augmenté ?) et de sa covariation avec l’explananda (la dissonance cognitive a-t-elle augmenté avec la fréquence des ovations ?). Ensuite, elle dépend de notre capacité à exclure des hypothèses de rechange. Est-il possible que la composition du public ait changé ? Un public moins sophistiqué serait plus susceptible d’apprécier les spectacles qu’un public blasé. Ou encore, est-il possible que la qualité des spectacles ait augmenté ? Si oui, cela expliquerait l’augmentation de la fréquence des ovations. Une bonne étude cherchera à identifier ce qu’impliquent ces autres hypothèses et à vérifier si ces implications sont réalisées en pratique.

Une hypothèse, selon Elster, a d’autant plus de crédibilité qu’elle s’appuie sur une théorie plus générale. Dans le cas de la relation entre les prix et les ovations, il s’agit de la théorie de la réduction de la dissonance cognitive de Leon Festinger. Elster justifie le recours à cette théorie par la robustesse du phénomène et la diversité des cas où il se manifeste :

Bien qu’elle ne soit pas sans soulever quelques problèmes, la théorie de la dissonance cognitive est plutôt bien appuyée empiriquement. Une partie de son soutien provient de cas très différents de celui qui m’intéresse ici, comme lorsqu’une personne qui vient d’acheter une voiture cherche avidement les publicités en faisant la promotion, de façon à renforcer sa conviction qu’elle a fait le bon choix. Une partie de son soutien vient de cas plutôt similaires, comme lorsque les rituels d’initiation douloureux et humiliants des fraternités et des sororités induisent de forts sentiments de loyauté [12].

Selon les critères proposés par Elster, le simple fait de démontrer l’existence d’un rapport causal entre le prix des spectacles et la fréquence des ovations (tout en contrôlant l’effet possible des variables susceptibles de nous induire en erreur) est insatisfaisant. À l’inverse, si on pouvait la démontrer empiriquement, l’explication en termes de dissonance cognitive serait satisfaisante parce qu’elle est ancrée dans le comportement individuel et fait référence à des états intentionnels.

4. Deux critiques

La défense de l’individualisme méthodologique intervient chez Elster comme une réponse à la fois aux limites des explications en termes de variance et au caractère opaque des explications de haut niveau. Dans cette section, nous formulons deux critiques de la position d’Elster. D’une part, le recours au mécanisme de la réduction de la dissonance cognitive ne permet pas de dépasser une analyse en termes de variance (1). D’autre part, s’il contribue souvent à rendre les explications plus transparentes, il ne possède aucun avantage intrinsèque par rapport aux explications qui ne font pas appel aux états intentionnels (2).

  1. Selon Elster, comme nous l’avons vu plus tôt, les explications en termes de variance ont pour principal défaut de ne rien dire de l’explanandum. Le beau temps est susceptible d’expliquer l’écart entre les taux de participation à des élections différentes, mais pas d’expliquer pourquoi le taux de participation à une élection atteint 60 % plutôt que 75 %. Dans quelle mesure le recours à un mécanisme comme celui de la réduction de la dissonance cognitive permet-il de résoudre ce problème ? Dans sa formulation classique, le mécanisme décrit une situation où la présence de désirs et de croyances contradictoires provoque une sensation désagréable que l’agent cherche à surmonter en abandonnant une croyance ou un désir. Dans le cas de Broadway, le désir de ne pas avoir gaspillé de l’argent entre en conflit avec la croyance selon laquelle le spectacle était médiocre, produisant un état de dissonance qui sera surmonté en adoptant la croyance que le spectacle était en fait excellent.

    De façon intéressante, dans l’explication proposée par Elster, la réduction de la dissonance cognitive explique l’écart entre la fréquence des ovations hier et aujourd’hui (reliée à l’augmentation du prix des billets). Le mécanisme n’explique cependant pas pourquoi 60 % plutôt que 75 % des spectateurs participent aujourd’hui aux ovations. Le mécanisme de la réduction de la dissonance cognitive relève du même problème que le mécanisme du beau temps dans l’explication de l’écart entre les taux de participation à des élections différentes.

    Notons également qu’Elster ne soutient aucunement que la réduction de la dissonance cognitive survient chez tel ou tel spectateur. Le mécanisme semble plutôt être à l’oeuvre chez le spectateur moyen, ce qui n’exclut pas qu’il y ait une forte hétérogénéité entre les spectateurs. En fait, même si l’hypothèse de la réduction de la dissonance cognitive est juste, il est presque sûr que le mécanisme agit de manière inégale d’un individu à l’autre, et même qu’il ne contribue pas du tout à expliquer le comportement de certains individus. Nous revenons plus loin sur cette question puisqu’elle soulève un problème de pertinence pour l’individualiste méthodologique qui considère essentiel d’inclure dans l’explication du phénomène au niveau agrégé l’explication de comportements individuels.

  2. On peut également se demander si le mécanisme contribue à l’explication parce qu’il inclut une référence aux états intentionnels des spectateurs. Elster soutient (2007 : 52-53) que l’explication du comportement individuel consiste à identifier les désirs et les croyances qui causent l’action. Or l’hypothèse de la réduction de la dissonance cognitive n’est explicative que dans un contexte où nous sommes capables de rejeter d’autres explications crédibles qui ne font pas référence aux états intentionnels.

    Par exemple, si nous étions capables de démontrer que l’augmentation des prix s’est accompagnée d’une augmentation de la qualité des spectacles, nous pourrions produire une explication tout aussi transparente, sans faire référence aux états intentionnels des individus. Comme le propose Elster, nous pourrions vérifier cette hypothèse en analysant l’évolution des critiques ou du nombre de représentations offertes pour chaque spectacle [13]. Ici encore, il s’agit cependant de variables qui ne comprennent aucune référence explicite aux états intentionnels des spectateurs individuels. De même, admettons que nous soyons capables de démontrer que les spectateurs de Broadway sont devenus au fil des ans de moins en moins sophistiqués. La modification de la composition de l’auditoire expliquerait de manière transparente la fréquence croissante des ovations sans pour autant faire référence aux états intentionnels des spectateurs.

    On peut ainsi se demander en quoi le recours aux états intentionnels des spectateurs est nécessaire pour rendre une explication plus transparente. Dans la pratique des sciences sociales, certaines bonnes explications font référence aux états intentionnels, mais d’autres non.

5. Les explications psychologiques sans les individus

Dans cette section, nous examinons une réponse possible à l’idée selon laquelle le recours au mécanisme de la réduction de la dissonance cognitive ne dépasse pas l’analyse en termes de variance. Elster pourrait en effet reconnaître que, dans l’exemple des ovations de Broadway, le mécanisme de réduction de la dissonance cognitive ne fait qu’expliquer l’évolution de la fréquence des ovations à travers le temps. En même temps, il pourrait soutenir qu’il s’agit d’un raccourci inoffensif et que, pour être entièrement convaincante, une explication devrait démontrer que le mécanisme est à l’oeuvre chez un nombre suffisant de spectateurs pour avoir un impact au niveau agrégé.

Cette réponse pose deux problèmes que nous explorons tour à tour dans cette section. Le premier est que l’utilisation du mécanisme de la réduction de la dissonance cognitive dans l’explication du comportement individuel soulève des problèmes semblables à ceux associés aux explications en termes de variance au niveau agrégé (1). Le second est que le passage au niveau individuel risque non seulement de rendre l’explication démesurément complexe, mais également d’y faire entrer des considérations non pertinentes (2).

  1. Commençons par le premier problème. Comment peut-on conclure que la réduction de la dissonance cognitive est à l’oeuvre chez un individu ? Le fait que les psychologues travaillent avec des individus peut nous amener à perdre de vue comment ils parviennent à établir la présence d’un mécanisme psychologique. Généralement, un mécanisme est découvert en laboratoire sur une population de sujets (et non chez un individu). Le mécanisme intervient pour expliquer la variance entre la performance des sujets dans des tâches psychologiques très semblables, ne se distinguant l’une de l’autre que par un facteur dont on cherche à déterminer l’effet causal [14]. Le mécanisme psychologique intervient pour expliquer l’écart entre le comportement des sujets dans les deux situations. Par ailleurs, dans ce type d’études, l’hétérogénéité est souvent importante, et l’on ne peut pas conclure sur la base des résultats obtenus au niveau agrégé que le mécanisme se manifestera chez un sujet particulier. Pour déterminer si le mécanisme est à l’oeuvre chez un individu, il faut mener une enquête plus complète.

    Dans le cas de la réduction de la dissonance cognitive, il faut d’abord identifier chez l’individu des états intentionnels contradictoires, puis montrer que l’action de l’individu s’explique par le désir de surmonter l’inconfort causé par la présence de ces états intentionnels contradictoires. Elster qualifie d’« interprétation » ce travail qui consiste à localiser un état intentionnel dans le « complexe complet des croyances et des désirs » [15]. Ce travail est évidemment difficile, dans la mesure où les états intentionnels des individus ne sont pas des propriétés visibles. Voici comment Elster propose de les mettre au jour :

    C’est une bonne chose de dire qu’il faut expliquer le comportement sur la base d’états mentaux antérieurs — les croyances et les désirs — qui le causent, mais comment peut-on établir la présence de ces causes ? On ne peut pas se baser sur le comportement lui-même sous peine de tomber dans la circularité. Il faut se baser sur autre chose, comme les déclarations de l’agent au sujet de ses motivations, la cohérence entre ses comportements non verbaux et ses déclarations, les motifs que les autres lui imputent, et la cohérence entre leur comportement non verbal et ces imputations [16].

    Elster est conscient des limites de ces techniques interprétatives. Si elles permettent souvent d’arriver à une certaine compréhension du comportement, elles demeurent faillibles. Pourquoi ? Pour les mêmes raisons que l’interprétation causale au niveau supérieur demeure faillible. L’interprétation se construit sur des corrélations : la corrélation entre ce que l’individu dit et ce qu’il fait, la corrélation entre ce qu’il fait dans tel contexte et dans un contexte légèrement différent. Nous concluons qu’un état intentionnel a une valeur causale lorsque nous sommes parvenus à exclure les variables susceptibles de produire une illusion de causalité.

    Pour établir que la participation d’un individu à l’ovation est causée par la réduction de la dissonance cognitive, nous devons comparer le comportement de l’individu dans les situations où il est susceptible d’entretenir des états intentionnels contradictoires (1) à son comportement dans des contextes pratiquement identiques (2), mais où il n’entretient pas d’états intentionnels contradictoires. Oublions un instant les difficultés pratiques qui s’érigent devant un tel exercice. Notre argument est que le mécanisme psychologique n’offre pas en lui-même une explication du comportement dans la situation de dissonance. Il explique plutôt l’écart entre le comportement de l’individu entre deux types de situation. En ce sens, il fonctionne de la même manière que l’explication en termes de variance au niveau agrégé qui, pour reprendre les mots d’Elster, « ne dit rien de l’explanandum “en lui-même” [17] ».

  2. Si l’explication en termes de variance pose des problèmes épistémologiques similaires au niveau individuel et agrégé, ne pourrait-on pas soutenir minimalement qu’une description plus fine des comportements ajoute une profondeur à l’explication des comportements sociaux ? Dans plusieurs situations, c’est effectivement le cas. Le travail d’Elster sur les assemblées constituantes, par exemple, montre la nécessité d’interpréter de manière détaillée le comportement d’individus précis pour rendre compte de phénomènes collectifs [18]. Dans plusieurs cas, cependant, la pertinence de recourir à une explication des comportements individuels ne va pas de soi. Ce problème est généralement présenté comment découlant des difficultés inhérentes à la récolte et au traitement des données. On dira qu’une explication idéale doit offrir une description des comportements individuels, mais que des critères moins exigeants sont acceptables en pratique comme des raccourcis inoffensifs [19].

    Il est néanmoins possible de critiquer cette idée selon laquelle l’individualisme méthodologique doit de manière générale demeurer un idéal régulateur dans l’explication en sciences sociales. Revenons à l’exemple des ovations à Broadway. Supposons que nous soyons capables de reconstruire le processus causal menant à la décision de spectateurs individuels de participer ou non à une ovation. Il est peu probable que la réduction de la dissonance cognitive soit la seule variable causalement pertinente pour expliquer le comportement des spectateurs individuels. Un premier spectateur sera peu sophistiqué et participera à l’ovation parce qu’il aura réellement aimé le spectacle. Un second y participera parce que le spectacle met en scène son actrice préférée. Un troisième agira quant à lui par simple conformisme, imitant le comportement des spectateurs assis à ses côtés. Le mécanisme de la réduction de la dissonance cognitive, finalement, se manifestera chez un certain nombre de spectateurs et sera déterminant seulement chez certains d’entre eux.

La question difficile est la suivante : comment peut-on, à partir de cette description des comportements individuels, expliquer l’augmentation de la fréquence des ovations à Broadway au cours des vingt dernières années ? Notons d’abord qu’une explication des comportements individuels n’est pas susceptible de produire directement une explication de l’évolution de la fréquence des ovations. Elle conduira plutôt à une explication des ovations aujourd’hui, et autrefois. L’explication de l’évolution de la fréquence des ovations ne sera que la conséquence indirecte de l’explication des événements individuels. Le fait qu’un spectateur participe à l’ovation parce qu’il a réellement aimé le spectacle contribue à expliquer la présence d’une ovation, qui contribue à expliquer l’évolution de la fréquence des ovations, qui contribue à son tour à expliquer l’écart entre la fréquence des ovations hier et aujourd’hui. Semblable approfondissement est précisément ce qu’Elster définit comme la « procédure idéale » pour expliquer l’écart entre des faits [20].

Il y a cependant des raisons de résister à cette définition de la procédure idéale. Supposons que nous souhaitions expliquer l’augmentation de la fréquence des ovations à Broadway au cours des vingt dernières années. En quoi le fait de préciser qu’un individu a participé à une ovation parce qu’il a réellement aimé le spectacle nous rapproche-t-il d’une explication idéale ? Le problème n’est pas d’abord qu’il est difficile de recueillir ou de traiter les données individuelles, mais que ces données ne sont pas nécessairement pertinentes au regard de l’explanandum, dans la mesure où il n’existe pas de raison de penser que le comportement de cet individu contribue à rendre les ovations plus fréquentes aujourd’hui qu’autrefois. Inclure l’explication de son comportement n’est pas pertinent, parce que son comportement n’est pas susceptible de faire la différence [21].

Bien sûr, la pertinence d’un facteur causal dépend étroitement de la manière dont on définit le phénomène à expliquer. Une partie de la résistance d’Elster à l’explication en termes de variance semble découler du fait qu’il ne considère pas l’écart entre deux variables au niveau agrégé comme un explanandum pertinent :

Les études longitudinales portent sur les variations dans le temps d’une variable dépendante. Les études transversales portent sur les variations entre des populations. Dans les deux cas, l’explanandum est transformé. Plutôt que d’essayer d’expliquer le phénomène « en lui-même », nous essayons d’expliquer comment il varie dans le temps et l’espace [22].

On peut se demander cependant pourquoi la variation d’une variable entre des populations et dans le temps ne devrait pas être considérée comme un « phénomène » en bonne et due forme. En quoi la variation dans la fréquence des ovations est-elle moins un phénomène que la fréquence des ovations elle-même, ou que la réalisation d’une ovation particulière, ou encore que la participation à une ovation de tel ou tel individu ? Comme nous l’avons mentionné plus tôt, même un phénomène comme la réduction de la dissonance cognitive est défini sur la base d’un écart robuste entre les comportements d’une population de sujets dans des contextes expérimentaux légèrement différents.

Si Elster peut défendre la pertinence du recours aux explications individuelles, c’est précisément parce qu’il ne décrit pas de manière adéquate l’explanandum des études conduites au niveau agrégé. Les études longitudinales et transversales portent précisément sur l’écart entre les variables et non sur la valeur absolue de celles-ci. À partir du moment où l’on représente correctement l’explanandum de ces études, on peut comprendre pourquoi l’ajout d’explications de type individuel est rarement susceptible de contribuer à la qualité de l’explication et est même parfois susceptible d’y nuire.

Dans le cas qui nous intéresse, l’explication du comportement de tel ou tel spectateur peu sophistiqué n’est absolument pas pertinente pour expliquer l’augmentation de la fréquence des ovations, dans la mesure où on peut trouver des raisons légitimes de penser qu’au niveau agrégé l’impact du comportement des spectateurs peu sophistiqués sur la fréquence des ovations est relativement constant. On peut dire la même chose de l’impact du comportement des spectateurs qui applaudissent par conformisme ou parce que le spectacle met en scène leur actrice préférée. À l’inverse, le mécanisme de réduction de la dissonance cognitive est pertinent, parce que l’accroissement du prix des billets est susceptible d’avoir accru la proportion de spectateurs en situation de dissonance cognitive et, incidemment, la fréquence des ovations.

Il est également intéressant de noter que, dans ce cas précis, l’ajout d’une explication du comportement individuel des spectateurs en situation de dissonance cognitive non seulement ne bonifierait pas l’explication de la variance, mais lui nuirait. En effet, on peut penser que la dissonance cognitive se manifeste chez les spectateurs de manière hétérogène, causant un changement de comportement seulement chez certains d’entre eux. Ces variations individuelles posent sans doute un problème scientifique intéressant, mais celui-ci n’est absolument pas pertinent pour expliquer l’écart entre la fréquence des ovations il y a vingt ans et aujourd’hui. En effet, l’explanandum est défini à un niveau d’agrégation où l’hétérogénéité des spectateurs n’est plus susceptible de faire la différence. Pour cette raison, il faut conclure non seulement que les mécanismes psychologiques peuvent intervenir dans l’explication des phénomènes agrégés sans inclure d’explication des comportements individuels, mais également que l’inclusion de telles explications est souvent susceptible de nuire à la pertinence de l’explication. L’individualisme n’est donc pas seulement un principe méthodologique trop exigeant, c’est un principe susceptible de produire de mauvaises explications.

6. Les explications du comportement sans les états intentionnels

À la section 3, nous avons mentionné que, selon Elster, des variables comme la qualité des spectacles ou la composition de l’auditoire étaient tout à fait susceptibles de contribuer aux explications en sciences sociales. Or, comme nous l’avons mentionné à la section 4, cela semble entrer en conflit avec son idée selon laquelle expliquer un comportement consiste à identifier les états intentionnels qui le causent. Des variables comme la qualité des spectacles et la composition des groupes ne comprennent en effet aucune référence explicite à des états intentionnels. Dans cette section, nous explorons une réponse possible à ce problème et montrons en quoi elle est insuffisante.

La réponse possible consiste à dire que des variables comme la composition des groupes ou la qualité des spectacles sont susceptibles de contribuer à l’explication précisément parce qu’elles renvoient de manière implicite à des mécanismes psychologiques produisant chez les spectateurs individuels des états intentionnels prévisibles. La variable de la qualité des spectacles pourrait ainsi figurer dans des explications précisément parce que nous tenons pour acquis qu’il existe chez les spectateurs un mécanisme psychologique bien connu qui conduit ceux-ci à vouloir ovationner les spectacles de grande qualité. De même, la composition de l’assistance pourrait être invoquée à cause d’un mécanisme psychologique faisant en sorte que l’appréciation des spectateurs varie en fonction du groupe social auquel ils appartiennent. Dans les deux cas, une variable qui, en apparence, n’est pas reliée à des états intentionnels contribuerait à expliquer un comportement par son lien avec un mécanisme psychologique non controversé.

Cet argument pose encore un problème de pertinence. L’identification des états intentionnels causant l’action n’a pas toujours sa place dans l’explication du comportement. Dans plusieurs cas, en effet, ces états sont triviaux. Par exemple, nous n’expliquons pas que le spectateur peu sophistiqué participe à l’ovation en disant qu’« il désirait participer à l’ovation ». Elster est conscient de ce problème, et c’est sans doute pourquoi il soutient que :

Interpréter une action exige que nous l’expliquions par les croyances et les désirs (motivations) antérieurs de l’agent. Qui plus est, nous devons expliquer ces états mentaux eux-mêmes de manière à leur donner un sens, en les situant dans le complexe complet des désirs et des croyances. Une croyance ou un désir isolé, qui n’entretient pas le type normal de solidarité avec d’autres états mentaux, n’est qu’un fait brut susceptible d’expliquer le comportement mais pas de le comprendre [23].

Cette solution n’en est cependant pas une. L’idée de réclamer un examen du « complexe complet des désirs et des croyances » est à la fois trop exigeante et insuffisante. Elle est trop exigeante parce que le fait de révéler une seule croyance ou un seul désir permet souvent d’expliquer le comportement d’une manière tout à fait satisfaisante. Lorsque nous observons un individu agir d’une manière inattendue, il suffit souvent de lui imputer une fausse croyance pour expliquer son comportement. Il n’est pas nécessaire de situer cet état intentionnel dans un réseau plus large d’états intentionnels.

On trouve aussi des situations où l’examen du complexe des croyances et des désirs est insuffisant pour expliquer le comportement individuel. Dans le cas des ovations à Broadway, par exemple, on n’explique pas le comportement du spectateur peu sophistiqué en disant qu’« il désire participer à l’ovation », mais on ne l’explique pas non plus en reliant son désir à la croyance que le spectacle était formidable ou à celle qu’il faut ovationner les spectacles formidables. Ce que nous souhaitons savoir, c’est plutôt pourquoi cet individu a jugé formidable un spectacle qui était en réalité médiocre. Dans ce cas, la meilleure explication ne fera probablement pas intervenir de manière explicite des états intentionnels, mais révélera plutôt le « type » du spectateur : il s’agit d’un spectateur peu sophistiqué, c’est-à-dire qu’il n’a pas l’habitude d’être exposé aux spectacles de Broadway. Nous expliquons ainsi pourquoi son comportement diffère de celui du spectateur new-yorkais sans faire référence de manière explicite à ses états intentionnels.

L’absence de référence aux états intentionnels n’est d’ailleurs pas inhabituelle dans l’explication quotidienne des comportements. Les études du psychologue Bertram Malle, par exemple, montrent que les croyances et les désirs ne sont qu’un des facteurs auquel les gens font référence dans l’explication d’une action intentionnelle [24]. Dans plusieurs cas, ils font plutôt référence à ce que Malle appelle des « facteurs habilitants », c’est-à-dire aux conditions qui ont rendu possible la réalisation d’une action. Ils expliquent, par exemple, l’évasion du prisonnier par le fait que le geôlier avait laissé la porte ouverte et non par le fait que le prisonnier désirait s’enfuir. Dans d’autres cas, ils font référence à une « histoire causale » expliquant l’acquisition d’un état intentionnel. C’est ce que nous avons fait avec l’exemple du spectateur peu sophistiqué : son comportement s’explique par une faible fréquentation préalable des spectacles de Broadway.

Un contre-argument possible viendrait souligner ici qu’il est possible de taire les états intentionnels pour des raisons de pertinence — c’est-à-dire pour éviter de surcharger inutilement une explication — mais qu’une explication complète ne peut éviter de les révéler. On pourrait ainsi distinguer une explication guidée par des contraintes pragmatiques d’une autre cherchant à déterminer dans son entièreté la structure causale d’un événement. Les états intentionnels devraient nécessairement figurer dans cette seconde explication, dans la mesure où leur présence est causalement pertinente à la production du comportement.

Ce contre-argument s’appuie cependant sur une prémisse contestable, en l’occurrence l’idée selon laquelle il existe une chose telle qu’une explication complète, celle à laquelle nous aboutirions si nous n’étions pas limités par des contraintes pragmatiques. Le problème est cependant que l’ensemble des facteurs causalement pertinents est tout simplement trop important pour figurer dans une explication, même du phénomène le plus simple. Par exemple, la production des applaudissements dépend non seulement de la présence d’innombrables états intentionnels, mais également du bon fonctionnement du cortex moteur, du foie et des artères. Or une explication qui inclurait ces facteurs deviendrait rapidement incompréhensible. Pour tout dire, elle aurait bien peu à voir avec ce que nous appelons communément une « explication ». Loin de viser la complétude, les bonnes explications sont celles qui savent bien tracer la frontière entre les variables devant faire l’objet d’une considération explicite et celles pouvant être reléguées à l’arrière-plan. Il n’y a aucune raison scientifique de penser que les états intentionnels doivent appartenir à l’un ou l’autre groupe. Ils jouent un rôle central dans plusieurs explications, mais ils ne sont pas une composante essentielle de toute bonne explication du comportement.

Cela nous ramène à notre propos principal. L’explication en termes de mécanismes psychologiques ne contribue pas à l’explication parce qu’elle fait référence à des états intentionnels. Elle y contribue parce que, dans ce cas précis, la transformation des états intentionnels chez le spectateur moyen (qui ne correspond à aucun spectateur individuel) est précisément ce qui fait en sorte que la fréquence des ovations est plus élevée aujourd’hui qu’autrefois. Dans d’autres situations, une bonne explication ne fera aucunement référence aux états intentionnels. Ce serait le cas, par exemple, si l’accroissement de la fréquence des ovations était dû à un changement dans la composition de l’auditoire ou dans la qualité des spectacles. Dans ces deux cas, l’explication ferait intervenir non pas les croyances et désirs du spectateur moyen, mais bien des facteurs extérieurs déterminant son comportement.

7. Conclusion

La position d’Elster associe une critique de l’analyse en termes de variance au niveau agrégé et une défense de l’individualisme méthodologique en tant qu’idéal régulateur en sciences sociales. Cet article a critiqué cette position de deux points de vue. D’une part, nous avons montré que les problèmes relatifs aux explications en termes de variance au niveau agrégé s’appliquaient également aux explications en termes de mécanismes psychologiques, privilégiées par Elster, qu’elles portent sur le comportement agrégé ou sur le comportement individuel. Si les mécanismes psychologiques contribuent à l’explication en sciences sociales, ce n’est pas parce qu’ils font référence à des états intentionnels, mais parce qu’ils expliquent mieux que les autres hypothèses ce qui fait la différence entre deux faits ou événements. D’autre part, nous avons soutenu que l’individualisme ne devait pas servir d’idéal régulateur pour les chercheurs en sciences sociales. Si l’hypothèse des comportements individuels est souvent essentielle pour produire une bonne explication, il existe des situations où elle est susceptible de nuire à la qualité de celle-ci en introduisant des éléments non pertinents, comme nous l’avons montré avec l’exemple des ovations à Broadway.

L’individualisme semble confronté à des problèmes insurmontables sur le plan méthodologique, mais il est peut-être toujours possible d’y adhérer en tant que thèse ontologique. Les tenants de l’individualisme méthodologique semblent parfois joindre à leur critique perspicace (et souvent légitime) des explications de haut niveau une défense beaucoup moins convaincante d’un individualisme ontologique. On dira, suivant Watkins (1957 : 105), que « les individus sont les composantes ultimes du monde social [25] ». Elster fait un usage si sophistiqué de la psychologie humaine, il souligne avec tant d’insistance le caractère fluide et transitoire des états mentaux qu’on peut difficilement l’accuser d’adhérer à un individualisme ontologique naïf. Pourtant, il est difficile de voir sur quoi repose au bout du compte sa volonté de faire de l’individu, et particulièrement des états intentionnels individuels, le lieu par excellence de l’explication.

Il ne s’agit pas ici de contester l’idée que les états intentionnels puissent avoir un pouvoir causal réel, mais plutôt de se demander pourquoi ils devraient avoir une place privilégiée dans l’explication. Ne pourrait-on pas demander, suivant Kincaid, pourquoi Elster ne pousse pas le programme réductionniste plus loin en recommandant le passage direct aux explications neurologiques [26] ? Cette stratégie risquerait cependant de produire de nouvelles déceptions, puisque les explications en neurosciences sont elles-mêmes loin d’avoir un caractère fondamental. Comme les explications macrosociologiques, elles ont une portée limitée et sont historiquement contingentes, fragiles et stochastiques [27]. Le véritable choix qui se pose à nous semble plutôt se situer entre une conception de la causalité et de l’explication qui autorise les explications non fondamentales (comme celles des neurosciences, de la psychologie ou des sciences sociales), ou une conception réductionniste qui ne voit la causalité qu’au niveau d’organisation le plus bas, tel que le définit par exemple la physique contemporaine.

Cette deuxième option pose plusieurs problèmes que nous ne pouvons ici qu’effleurer. Un premier problème est qu’une conception fondamentale de la causalité n’offre aucune orientation méthodologique pour toutes les disciplines en dehors de la physique fondamentale. Si on l’adopte, on rejette en dehors du champ de l’explication le travail de presque toutes les disciplines scientifiques. Des auteurs comme Frank Jackson et Philip Pettit ont bien cherché à réconcilier l’explication au niveau physique fondamental et l’explication aux niveaux non fondamentaux. Cette approche se heurte cependant à un second problème. Il ne va pas du tout de soi en effet que notre concept ordinaire de la causalité ait quelque rapport avec ce qui se passe au niveau physique fondamental, alors qu’il s’applique parfaitement et naturellement aux explications non fondamentales [28].

Une deuxième option consiste donc à admettre tout simplement les explications non fondamentales, c’est-à-dire à adopter une conception de la causalité qui reconnaît des pouvoirs causaux aux propriétés neurales, psychologiques ou sociales. Si l’on adopte cette voie, cependant, on ne comprend plus pourquoi les états intentionnels devraient bénéficier d’une place privilégiée dans l’explication. Leur pertinence — comme celle des autres types de variables — dépend essentiellement de la nature du phénomène que l’on cherche à expliquer et des autres considérations pragmatiques qui guident notre enquête.

En un sens, l’admission d’explications non fondamentales est une bonne nouvelle pour Elster, car elle permet de sauver une grande part des explications en termes de variance au niveau agrégé et, notamment, celles qui font appel à des mécanismes psychologiques, comme dans l’exemple des ovations à Broadway. L’oeuvre d’Elster montre peut-être mieux que toute autre la pertinence d’utiliser de tels mécanismes dans l’explication en sciences sociales. Or ces explications ne respectent que rarement l’individualisme méthodologique auquel il adhère. Même si cela peut sembler contre-intuitif au départ, les explications psychologiques en sciences sociales font rarement référence aux états intentionnels des individus eux-mêmes. Toutefois, leur poids ne vient pas du fait qu’elle offre des explications individuelles, mais de la capacité du chercheur à démontrer leur plausibilité dans un contexte où les hypothèses de rechange peuvent être éliminées. À ce titre, les mécanismes psychologiques ne sont pas fondamentalement différents des autres mécanismes que nous utilisons pour expliquer des phénomènes au niveau agrégé, qu’il s’agisse de populations humaines ou de populations de neurones.

Appendices