Comptes rendus

Maurizio Ferraris, Émergence, trad. fr. S. Plaud, Paris, Le Cerf, 2018, 192 pages[Record]

  • Pierre Fasula

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  • Pierre Fasula
    Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne
    Institut des Sciences Juridique et de Philosophique de la Sorbonne

Deux grands concepts sont présents dans Émergence, l’ouvrage de Maurizio Ferraris récemment traduit en français et publié aux éditions du Cerf en mars 2018. Apparaît d’abord de manière explicite et nouvelle dans son oeuvre la notion d’émergence, de même que celle, plus ancienne, de résistance du réel. L’auteur entend défendre l’émergence d’un esprit dont certains nous disaient (notamment les postmodernistes, selon l’auteur) qu’il « construisait » la réalité. En ce qui concerne la résistance, l’auteur insiste surtout sur celle de la réalité à un esprit qui pourtant en émerge. C’est en lecteur de Wittgenstein que l’on réagira à ces deux idées, ce à quoi on peut se sentir autorisé par deux passages de cet ouvrage. À la toute fin, Ferraris mentionne Wittgenstein à propos de cette idée centrale qu’est « le frottement de la pensée » (p. 173). Par ailleurs, en introduction, sont mentionnées ces « émergences que l’on rencontre dans l’histoire naturelle du monde » (p. 15), expression centrale pour Wittgenstein cette fois-ci. Ces deux passages suggèrent deux questions critiques. Tout d’abord, quelle est la nature du frottement de la pensée sur le réel et de la résistance du réel ? Ensuite, ne doit-on pas se méfier de cette notion d’émergence, et lui préférer d’autres notions comme celles d’histoire naturelle et de forme de vie ? Commençons par la résistance du réel, qui est renvoyée à une forme de réalisme négatif. Dans cet ouvrage sont en effet distinguées trois formes de réalisme : un réalisme négatif qui « rappelle que la réalité résiste à la pensée », un réalisme positif qui « affirme que la signification dérive du monde et de ses invitations », et un réalisme transcendantal qui « soutient que la racine commune de la résistance et de l’invitation se trouve dans l’enregistrement » (p. 27-28), c’est-à-dire dans le fait que ce qui se produit est retenu, par la mémoire aussi bien que par la réalité elle-même, sous la forme d’inscriptions, de traces. Une première question s’impose : quel est le poids des trois réalismes présentés par l’auteur ? Ferraris nous dit que le réel qui relève du réalisme transcendantal se trouve à la racine de la résistance du réel comme de ses invitations à notre égard. Il nous semble cependant que cette résistance du réel a un poids supérieur, voire un statut particulier, dans cette hiérarchie. Il semble d’une part avoir un poids supérieur au réalisme positif, aux invitations du monde, comme en témoigne la toute fin du livre qui présente le-réel-qui-fait-obstacle comme ce qui fait surgir la signification et les valeurs dans ce monde. On trouve notamment cette formule : « Grâce à l’inamendable comme source d’obstacle, grâce au frottement de la pensée, non seulement la signification fait partie de notre environnement, mais les valeurs (et les non-valeurs) sont dans le monde, et provoquent nos décisions » (p. 174). Autrement dit, le réel comme obstacle rend possible la signification, les valeurs et les décisions. Il semble d’autre part avoir une importance égale à ce qui est censé être plus fondamental, à savoir l’enregistrement. En effet, l’inscription et l’itération, qui sont deux des opérations essentielles de l’enregistrement, sont déjà présentées comme résistance et persistance : « Nous avons en premier lieu l’inscription, la permanence : quelque chose existe et résiste […] En second lieu, nous avons l’itération : la résistance n’est pas simple passivité […] ce qui est passif et inerte persiste cependant » (p. 38). La question est donc : la résistance ne reste-t-elle pas le trait fondamental de la réalité, comme cela était le cas, semble-t-il ...

Appendices