Comptes rendus

Maryvonne Saison. La Nature artiste. Mikel Dufrenne de l’esthétique au politique, Paris, Éditions de la Sorbonne, coll. « Philosophie », 2018, 180 pages[Record]

  • Suzanne Foisy

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  • Suzanne Foisy
    Université du Québec à Trois-Rivières

Mikel Dufrenne a sondé de son regard philosophique plusieurs problématiques esthétiques et phénoménologiques au siècle dernier. Son oeuvre, d’abord encensée après la parution de Phénoménologie de l’expérience esthétique en 1953, a vu sa visibilité diminuer en France, alors qu’au même moment sa popularité augmentait dans le milieu artistique québécois. Maryvonne Saison tente de dissiper, dans La Nature artiste, certains malentendus entourant la réception instable de son oeuvre. Dès l’introduction, elle désigne la « Nature naturante » (Spinoza, Schelling, Klee) comme thème qui aurait isolé Dufrenne du courant phénoménologique, pointant ainsi son rejet de l’esthétique heideggérienne et sa critique du structuralisme. Sa pensée « originale et atypique » se situerait, aux dires de l’auteure, autour de l’idée d’une « Nature artiste » dans le cadre d’une « philosophie non théologique ». Le premier chapitre anticipe le contenu de tout l’ouvrage en abordant la cohérence de l’oeuvre de Dufrenne. Placer l’art au sein de la Nature distingue sa position de celle des esthétiques centrées sur le fait artistique. De 1953 (Phénoménologie de l’expérience esthétique) à 1963 (Le poétique), la tournure surprenante de ses écrits s’accompagne de l’analyse de formes artistiques mineures. Puis, de 1968 à 1977, le souci politique fracture l’inspiration esthético-phénoménologique. L’auteure considère le parcours du philosophe depuis la catégorie du « poétique » (le poiëin naturel ou la Nature naturante), en relève les paradoxes, le croisement ardu de problématiques (esthétique, écologie, éthique et politique) et tente d’en saisir la structure. Fustigé lors de sa parution, le livre de 1963 élaborait une métaphysique de la présence dont s’avèrera plus tard la constance. Le poétique qui outrepasse et fonde l’esthétique se tournera vers le politique. Puis, la « cheville ouvrière » de sa pensée surgira lors de la parution de La notion d’« a priori » (1959), suivie de L’inventaire des a priori (1981). Malgré l’adoption d’une perspective transcendantale, Dufrenne s’éloigne de Kant : son a priori à lui sera « matériel ». Même dans L’oeil et l’oreille (1987), une ontologie de la chair inspire ultimement son analyse du sensible. Pour penser l’a priori, il se sert de l’expérience du « fond » puisée dans la philosophie de la nature schellingienne. Ce dernier livre fait aussi écho aux thèses précédentes en montrant une oscillation récurrente entre la philosophie néo-kantienne et une phénoménologie à saveur ontologique. Ainsi s’est dessinée petit à petit une métaphysique sans théologie plutôt qu’une ontologie, le poétique s’enracinant dans l’« alliance scellée » entre l’homme et le monde. L’être poétique de la nature qui ouvre à la bienveillance du sensible est interpelé pour fonder l’objectivité, ce qui permet d’éviter de la sacrifier au jugement esthétique kantien. Comme l’indique Maryvonne Saison, c’est l’entrée en scène de l’opposition spinoziste entre la Nature naturante et la Nature naturée, reprise par Schelling, qui permettra au philosophe d’éviter l’avenue de la théologie. La force instauratrice venue du fond de cet imaginaire naturel qui inspire les pratiques créatrices et précède tout dualisme vient élargir le champ d’action au-delà de la simple pratique poétique. Ainsi Dufrenne revoit-il la notion d’une « nature du sujet, donnée avant l’expérience et qui commande l’expérience ». Bien qu’inspirée de Merleau-Ponty, Maldiney, Lyotard, Lucrèce et même de Husserl, cette notion-clef d’a priori n’est toutefois jamais précisément décrite, selon l’auteure. Pour l’homme (1968) combat de son côté la philosophie de l’époque (Heidegger, Althusser, Lacan, Foucault et les structuralistes). Les textes des années 1946-1953 sont utilisés dans le deuxième chapitre pour expliquer ...

Appendices