Recensions

L’État néopatrimonial. Genèse et trajectoires contemporaines, sous la dir. de Daniel C. Bacc et Mamoudou Gazibo, Ottawa, Les Presses de l’Université d’Ottawa, 2011, 377 p.

  • Frédérick Guillaume Dufour

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  • Frédérick Guillaume Dufour
    Département de sociologie, Université du Québec à Montréal
    fgdufour@gmail.com

Cover of Socialisation et intérêts politiques : nouvelles contributions empiriques, Volume 32, Number 2, 2013, pp. 3-181, Politique et Sociétés

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La recension d’un ouvrage collectif comporte toujours une part de risques ; en traiter l’ensemble mène soit à un survol superficiel, soit à d’importantes simplifications. Inversement, mettre l’accent sur un nombre limité de contributions crée une distorsion qui rend rarement justice au livre. J’espère rendre justice à cet ouvrage en mettant en relief les trois grandes divisions qu’en ont proposées les directeurs tout en attirant l’attention sur les deux divisions qui me semblent intéressantes et, dans une certaine mesure, contre-intuitives parce qu’elles devraient retenir l’attention d’un lectorat qui va au-delà des cercles habituels de recherche sur l’État néopatrimonial.

Les directeurs de cet ouvrage, Daniel C. Bach et Mamoudou Gazibo, ont regroupé les contributions à ce collectif sous trois grandes rubriques. La première, « Sens et pertinence des concepts », propose cinq interventions qui explorent et font la genèse des enjeux théoriques autour des concepts de patrimonialisme, de néopatrimonialisme et d’entrepreneur politique. On y trouve des contributions sous la plume de Hinnerk Bruhns, Daniel C. Bach, Daniel Compagnon, Mamoudou Gazibo et Alice N. Sindzingre. La deuxième section, « Le renouvellement des problématiques en Afrique », comporte quatre interventions qui explorent la relation entre patrimonialisme, démocratie et économie politique dans le contexte africain. On y trouve des interventions de Nicolas van de Walle, Morten Bøås et Kathleen M. Jennings, Chris Albin-Lackey et Mahaman Tijdani Alou. Enfin, une troisième et dernière section, « La diversité des interprétations et des transcriptions : comparaisons internationales », propose des analyses pointues de dynamiques politiques aux Philippines, au Brésil, en Italie et en France qui forcent à repenser le concept de néopatrimonialisme au-delà du seul contexte africain.

La deuxième division de l’ouvrage est probablement celle qui est la moins contre-intuitive pour les chercheurs s’intéressant aux dynamiques néopatrimoniales. En effet, la carrière du concept de néopatrimonialisme débuta alors que le sociologue comparativiste Shmuel N. Eisenstadt le forgea afin de désigner des régimes politiques qui ont des caractéristiques de ce que Max Weber qualifiait de patrimonialisme, mais cela, tout en partageant plusieurs caractéristiques d’un État rationnel-légal et en défiant sérieusement la caractérisation temporelle d’un État « pré-moderne ». La carrière du concept prit cependant son envol alors que Jean-François Médard l’employa pour caractériser le Cameroun qu’il étudiait en 1978. La marque de commerce était lancée. En gagnant en popularité, le concept devint de plus en plus dilué et relayé dans le monde de la recherche, comme dans celui des organisations de la société civile. Au fur et à mesure que le concept devenait presque interchangeable d’« État situé en Afrique », des voix se firent entendre pour exiger des comptes à ce concept vedette au contenu incertain. C’est à cette reddition de compte que nous invite la deuxième section de l’ouvrage qui cherche à redonner une singularité et une heuristicité au concept de néopatrimonialisme en le mettant en dialogue avec l’idée de démocratie ; en analysant ce qui le distingue du concept de Godfatherism ; et en en étudiant la dynamique économique.

Il m’apparaît important d’attirer l’attention sur les deux autres divisions de l’ouvrage qui intéresseront un lectorat que le titre de l’ouvrage aurait pu laisser indifférent. Je pense ici autant aux chercheurs aux inclinaisons plus théoriques qu’aux lecteurs oeuvrant à la frontière de la politique comparée et à l’étude des relations internationales. La première section, plus théorique, comporte notamment une contribution de Hinnerk Bruhns sur l’histoire des concepts de patrimonialisme, et par extension de patriarcat, dans la pensée de Weber. Généralement, le lecteur francophone de Weber doit reconstruire l’évolution du concept de patrimonialisme en collant bout à bout des extraits de Le savant et le politique, d’Économie et société et de Confucianisme et taoïsme. La contribution de Bruhns dégage la trajectoire de ce concept chez Weber à partir d’une littérature plus vaste et collée à l’histoire de l’édition allemande de Weber. Elle constitue un véritable tour de force et rend un précieux service aux lecteurs francophones. De façon plus générale, cette section théorique est traversée par les questions suivantes : En quoi le concept de néopatrimonialisme permet-il de saisir des réalités politiques contemporaines ? Quelle est l’actualité de l’opposition idéaltypique entre les formes de domination rationnelles-légales et les formes de domination traditionnelles porteuses d’institutions et de pratiques patrimoniales ? Qu’est-ce qui est « néo » dans le néopatrimonialisme ? Quelles trajectoires a connu ce concept dans les études en sciences sociales ? Quels en sont les produits dérivés ? Par exemple, qu’est-ce qui distingue le concept de néopatrimonialisme de ceux de népotisme, de Godfatherism, de sultanisme, de crony capitalism, de cadicisme et de ploutocratie ? C’est dans cet univers de questions que nous amène cette collection d’interventions autant théoriques qu’empiriques. Bien au-delà des seuls africanistes, les comparativistes de toutes provenances trouveront matière à réflexion dans cette section de l’ouvrage.

La troisième division, quant à elle, propose d’élargir le champ d’application du concept d’État néopatrimonial et de ses dérivés, en dehors de leur application ritualisée aux États africains. Cette section gagne à être abordée à la suite de la contribution théorique de Mamoudou Gazibo qui se penche sur la porosité des pratiques patrimoniales, rationnelles-légales et démocratiques. Dominique Caouette propose une véritable anatomie des dynamiques de pouvoirs institutionnalisés à travers l’État philippin, alors que Yves-André Fauré se livre à un exercice similaire pour l’État brésilien. Puis, Mauro Barisione et Daniel Bourmaud tournent le regard sur les États européens en se penchant respectivement sur le cas de l’Italie de Berlusconi et de la politique étrangère française en Afrique. Ces deux dernières contributions annoncent clairement deux chantiers restés surtout évoqués jusque-là dans l’ouvrage. D’abord, la question de la caractérisation des pratiques populistes et charismatiques dans les États « du Nord » ; puis, celle des rapports de force coloniaux et postcoloniaux qu’y entretiennent les pratiques et les institutions néopatrimoniales au Sud. Faisant résolument éclater les frontières d’une politique comparée se limitant à l’étude des dynamiques strictement intra-étatiques favorisant les pratiques néopatrimoniales, Bourmaud montre bien comment l’objet que constitue l’État néopatrimonial gagne à être saisi à la lumière d’une perspective à la fois comparative et globale. Qu’est-ce que les études comparées de ces trajectoires ont à apprendre les unes des autres ? Un seul regret, cette division ne comporte pas une contribution sur la Russie contemporaine et les dynamiques spécifiques aux États de l’ancien bloc soviétique.

Aujourd’hui, même l’optimisme post-1989 de Francis Fukuyama a cédé le pas à une attitude beaucoup plus méfiante à l’égard des risques de régression des démocraties libérales. Pour comprendre ces risques de régression, ce que les auteurs de L’État néopatrimonial. Genèse et trajectoires contemporaines défendent de façon convaincante, c’est qu’un retour à la théorie de l’État de Weber est également nécessaire pour décortiquer les risques qui pèsent sur l’État de droit quand la domination rationnelle-légale se fait emboîter le pas par des réseaux de corruption dans des contextes où la porte est grande ouverte aux leaders charismatiques et à la politique populiste.