Recensions

Retour à l’âge des ténèbres, de Jane Jacobs, Montréal, Éditions du Boréal, 2005, 236 p.[Record]

  • Marc Chevrier

…more information

  • Marc Chevrier
    Université du Québec à Montréal

L’économiste et urbaniste Jane Jacobs s’est fait connaître au début des années 1960 par un ouvrage aujourd’hui considéré comme un classique des études urbaines, The Death and Life of Great American Cities – traduit en français en 1992 sous le titre Les villes et la richesse des nations. Cet ouvrage a montré toute sa force et sa pertinence en matière de compréhension de la dynamique urbaine de l’analyse qu’on pourrait appeler « micro ». Ce type d’analyse des faits sociaux – par opposition à l’analyse de type « macro » qui manipule des agrégats statistiques – met l’accent sur les faits ordinaires de la vie sociale et urbaine. Les petites causes, en s’accumulant et en interagissant les unes sur les autres, finissent par produire de grands effets, ce qui échappe souvent aux prédictions des grandes théories et aux schémas abstraits qui, appliqués sans tenir compte de la réalité du terrain, débouchent souvent sur des catastrophes urbaines. Cette approche, J. Jacobs l’a défendue dans ses autres livres, au service d’une idée maîtresse : la prospérité et le bonheur des nations sont principalement fonction de la vitalité de leurs centres urbains. Son dernier livre, à première vue, ouvre des perspectives nouvelles, en dehors des champs habituellement explorés par J. Jacobs. Retour à l’âge des ténèbres se veut rien de moins qu’une méditation sur l’avenir de notre civilisation postagraire, menacée, au dire de l’auteure, de connaître le sort qui frappa la civilisation romaine après la chute de Rome en 476. Se défendant de jouer au prophète de malheur, J. Jacobs ne peut s’empêcher de signaler ça et là des faits troublants, des tendances sociales inquiétantes qui minent en particulier la civilisation nord-américaine et entameraient sa capacité de s’adapter aux imprévus et de transmettre son héritage culturel et technique. Cette mise en garde amène l’auteure à s’interroger sur les causes de la décadence des sociétés. Elle se met, ce faisant, sous le patronage d’Edward Gibbon, auteur de la célèbre Histoire du déclin et de la chute de l’Empire romain, publiée l’année de la déclaration d’indépendance étasunienne ; elle se réclame aussi des analyses plus récentes de l’historien Jared Diamond qui s’est attaché à mettre au jour, dans une vaste étude comparée, les facteurs qui conduisent les cultures au déclin ou à l’expansion. Les perdants, écrit J. Jacobs, « sont confrontés à des bouleversements de leur situation si radicaux que leurs institutions, incapables de s’adapter, deviennent caduques et sont mises au rancart » (p. 26). Selon elle, les signes avant-coureurs de déclin dont serait frappée la culture occidentale touchent les éléments suivants : la famille, l’enseignement supérieur, la science et la technologie, le système fiscal et l’autoréglementation des professions libérales. À bien y réfléchir, cependant, ces cinq « piliers » au socle fragile ont tous un lien avec la thèse chérie de J. Jacobs, à savoir que la faiblesse des centres urbains entraîne l’affaissement de la société tout entière. Les exemples qu’elle donne pour illustrer son propos tournent souvent autour des questions urbaines. Ainsi, si les familles se portent de plus en plus mal, c’est que l’accès à la propriété échappe de plus en plus aux ménages à revenu moyen ; l’étalement urbain, encouragé par le puissant lobby des constructeurs automobiles, affaiblit les collectivités qui ne parviennent plus à assister les ménages dans leurs tâches. La dévalorisation des diplômes, réduits à n’être plus que des passeports pour l’embauche, s’explique, selon l’auteure, par les séquelles laissées par la Grande Crise de 1929 sur l’imaginaire américain. Le plein emploi obsède depuis les gouvernants et les citoyens ; il en est la raison d’être. L’industrie automobile …