Recensions

 

The Civic Foundations of Fascism in Europe, de Dylan Riley, Londres et New York, Verso, 2019, 320 p.[Record]

  • Michel-Philippe Robitaille

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Parue neuf ans après la publication de l’ouvrage original, cette nouvelle édition de poche était attendue. Les travaux de Dylan Riley sur le fascisme sont enfin disponibles à nouveau pour le plus grand bénéfice des sociologues et des politologues intéressés par l’autoritarisme et la démocratie. L’auteur ajoute au texte original une nouvelle introduction qui replace l’ouvrage dans le contexte des débats théoriques sur le fascisme. Il y inclut une version résumée de sa critique de l’utilisation du concept de fascisme pour qualifier la trajectoire de Donald Trump, publiée dans la New Left Review (no 114, 2018). S’inspirant d’Antonio Gramsci, Riley conteste la théorie toquevillienne de la démocratie et son principal représentant contemporain, Robert Putnam. Il rejette l’idée qu’une société civile forte garantisse le développement de la démocratie libérale. Il soutient que les trois cas de fascisme qu’il présente dans l’ouvrage sont des exemples de sociétés civiles fortes, ce qui n’a pas empêché l’Italie, l’Espagne et la Roumanie de succomber à la vague fasciste qui a frappé l’Europe dans les années 1920 et 1930. À partir de la fin du XIXe siècle, ces trois pays ont notamment connu une importante progression des coopératives de crédit agricole. De plus, les régions les plus affectées par cette progression sont celles où les fascistes ont connu la plus forte mobilisation. Cette anomalie, du point de vue de l’analyse toquevillienne de la démocratie, est le point de départ d’une réflexion sur la relation entre société civile et développement du fascisme. Riley refuse de renoncer à l’idée d’une corrélation entre société civile et démocratie, jugeant que c’est la définition de cette dernière et sa relation avec le fascisme qui pose problème. Selon lui, le fascisme doit être conceptualisé comme une forme de « démocratie autoritaire », ayant pour objectif une meilleure représentativité du peuple à travers un mouvement antipolitique. La politique, aux yeux des fascistes, constitue une source de division qui prévient la véritable volonté du peuple de prévaloir. Cette définition du fascisme permet à Riley de résoudre le problème empirique de la corrélation entre société civile et démocratie. Si la démocratie ne se résume pas aux institutions libérales, le développement de la vie associative cause peut-être la croissance des forces démocratiques. Cette solution théorique ne règle cependant pas les questions principales qui intéressent l’analyse comparée des fascismes : qu’est-ce qui cause le développement des forces fascistes ? Et qu’est-ce qui explique que ces forces arrivent parfois à prendre le pouvoir et à se constituer en régime ? Pour répondre à ces questionnements, Riley se tourne vers Antonio Gramsci et le concept d’hégémonie. Selon lui, en plus d’avoir vu se développer des sociétés civiles fortes en leur sein, l’Italie, l’Espagne et la Roumanie ont en commun d’avoir été gouvernées, dans les années précédant l’avènement du fascisme, par des classes dominantes non hégémoniques. Le développement de la politique hégémonique dans ces trois pays a échoué lors de trois étapes successives décisives. Les tentatives de rallier les forces sociales d’abord à un projet d’hégémonie intra-classe, ensuite à un autre d’hégémonie interclasses et finalement à un projet contre-hégémonique ont ouvert la porte à la montée de forces antipolitiques qui ont mené aux régimes fascistes. Incapables de s’allier une coalition décisive des classes dominantes, les élites politiques italiennes, espagnoles et roumaines se sont livré des luttes fratricides qui ont miné leur rapport de force avec les classes subalternes. C’est ce rapport de force affaibli par les divisions qui explique l’incapacité des élites politiques à convaincre les dominés de légitimer l’ordre politique libéral qu’elles incarnaient. Trop faibles pour intégrer les masses à une véritable démocratie libérale en concédant le …