Recensions

 

The H-Word : The Peripeteia of Hegemony, de Perry Anderson, Londres et New York, Verso, 2017, 208 p.[Record]

  • Felix Fuchs and
  • Emanuel Guay

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L’ouvrage The H-Word de Perry Anderson vise à enrichir notre compréhension de l’ordre international contemporain en décrivant les différentes formes assumées à travers l’histoire par le concept d’hégémonie, de la Grèce antique à la République populaire de Chine en passant par ses relectures modernes en Europe et en Amérique. Anderson note d’emblée l’ambiguïté de ce concept, qui se situe à la croisée de la force et du consentement, de la menace et de la négociation. Bien que la construction d’une force hégémonique ait été établie comme une priorité politique dans des contextes aussi variés que l’Athènes de Périclès ou les guerres de libération de 1813-1814 contre les troupes de Napoléon en Allemagne, son interprétation dominante de nos jours est plus étroitement liée aux bouleversements révolutionnaires du XXe siècle. Anderson décrit l’évolution de la pensée de Lénine sur la question des classes et des stratégies de transformation sociale, et notamment l’idée d’une dictature démocratique basée sur une alliance entre le prolétariat et la paysannerie. Cette coalition révolutionnaire devrait imposer sa volonté par la force contre les propriétaires terriens et les capitalistes, tout en reposant sur un gouvernement par le consentement au sein de la coalition elle-même. Une telle stratégie supposait pour Lénine une éducation politique constante de la paysannerie par la classe ouvrière, afin de permettre la constitution d’une coalition ouverte au sein de laquelle le prolétariat composerait la principale force hégémonique. La constitution d’un bloc hégémonique dirigé par le prolétariat était également perçue comme une priorité stratégique par Antonio Gramsci, bien qu’il ait proposé un changement décisif dans la définition de l’hégémonie en l’étendant à toute forme de gouvernement stable, quelle que soit la classe qui en bénéficie le plus directement. En incluant à la fois l’obtention du consentement et l’usage de la force dans sa conception élargie de l’hégémonie, le dirigeant communiste italien cherchait à comprendre comment l’ordre capitaliste occidental avait résisté à la vague révolutionnaire de 1917-1923. Deux facteurs se dégagent de son analyse, soit le rôle des strates intellectuelles dans la diffusion et l’internalisation des normes dominantes par les classes subordonnées et la densité des associations civiles qui défendent, d’une manière plus ou moins affirmée, les classes dirigeantes. Anderson souligne ici le contraste entre l’approche de Gramsci et celle préconisée par le juriste allemand Heinrich Triepel : là où le premier concevait l’hégémonie comme un ensemble de relations entre les classes au sein d’un État donné, le second comprenait plutôt ce concept comme une caractéristique des relations entre les États. Après une accalmie dans les décennies qui ont suivi la défaite militaire du Troisième Reich et l’instauration d’une démocratie libérale sous surveillance américaine en Europe occidentale, l’hégémonie a fait son grand retour dans les années 1970. Divers spécialistes des relations internationales ont alors mobilisé le concept d’hégémonie pour mieux saisir le rôle des États-Unis en tant que partenaire commercial central et force impériale dans l’ordre international d’après-guerre et, éventuellement, d’après-guerre froide. L’hégémonie a occupé une place croissante dans les débats politiques, en particulier après la fin des accords de Bretton Woods, la défaite des forces américaines aux mains du Front national de libération du Sud Viêt Nam et le premier choc pétrolier. À gauche de l’échiquier politique, Anderson associe les relectures d’après-guerre du concept d’hégémonie à des interprétations divergentes de l’héritage de Gramsci, notamment au sein du Parti communiste italien. Tandis que le mouvement eurocommuniste s’efforçait de débarrasser la pensée gramscienne de tout élément léniniste, en associant sa conception de l’hégémonie à l’atteinte pacifique d’une majorité électorale, une lecture alternative insistait plutôt sur le rôle des conseils d’usine et de l’autonomie ouvrière, en se référant aux …