Recensions

 

La fonctionnaire et le hijab. Liberté de religion et laïcité dans les institutions publiques québécoises, de Bertrand Lavoie, Québec, Les Presses de l’Université de Montréal, 2018, 197 p.[Record]

  • Jacob Legault-Leclair

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  • Jacob Legault-Leclair
    École d’études sociologiques et anthropologiques, Université d’Ottawa
    jlega046@uottawa.ca

Depuis plus de dix ans déjà, le Québec est taraudé par la question de la place des signes religieux au sein de sa fonction publique. Pas encore épuisés, bien qu’on ait légiféré en la matière, ces débats entourant la place des signes religieux auront désormais le bénéfice d’être éclairés par un ouvrage qui a le mérite d’approfondir la compréhension du sujet. C’est d’abord une thèse de doctorat que Bertrand Lavoie a rédigée sur le sujet, avant de l’adapter en livre. Publié en août 2018, l’ouvrage La fonctionnaire et le hijab se veut une analyse descriptive du vécu religieux des femmes qui portent le voile et de la façon dont elles négocient certaines pratiques religieuses, relatives à l’idée qu’elles se font de la laïcité. Pour ce faire, Lavoie a conduit une série de trente entretiens semi-dirigés d’une durée moyenne de une heure, auprès de musulmanes âgées de 19 à 32 ans et vivant principalement dans la grande région de Montréal. C’est ainsi qu’il a pu adroitement apercevoir le rapport empreint de réflexivité que celles-ci ont de la laïcité. L’interprétation qu’elles se font du principe de laïcité et son appropriation sont au coeur de l’analyse proposée par ce juriste. Le livre se divise en deux parties. La première traite du rapport entre le droit et la religion. Lavoie y aborde les principes légaux et juridiques qui encadrent institutionnellement le port de signes religieux. Dans la seconde partie, la plus importante à notre avis, il donne la parole à une certaine catégorie de femmes qui portent le voile. C’est en s’appuyant sur les entrevues qu’il propose une analyse de leurs comportements religieux en lien avec la vision qu’elles se font de la laïcité québécoise. Toute l’habileté de cette démarche réside dans l’articulation fine entre le droit et la sociologie. C’est justement en puisant dans la littérature sociojuridique qu’il s’inspire du livre The Common Place of Law (University of Chicago Press, 1998), écrit par Patricia Ewick et Susan S. Silbey, pour son concept-maître : la conscience du droit. Cela lui permet « d’étudier les représentations sociales personnelles du droit exprimé dans les relations sociales quotidiennes » (p. 127). Autrement dit, ce concept explique une certaine posture critique et réflexive pour l’employé de l’État – qui est également sujet de droit – face aux limites du droit que la laïcité peut entraîner. L’auteur cherche donc à comprendre, en se basant sur une approche intersectionnelle, comment les femmes qui portent le voile négocient – ou négocieraient – une certaine forme de laïcité. Après un bref détour introductif visant à mettre en place certaines bases historiques et conceptuelles nécessaires à toutes les analyses dans ce champ, Lavoie nous entraîne au coeur de l’évolution de la jurisprudence relative à la liberté de religion. C’est par ce procédé qu’il parvient à mettre en lumière les diverses nuances qui sont venues ponctuer le droit en matière de religion au Canada. Ainsi présentées, ces transformations lui permettent de s’attarder aux dimensions les plus importantes, c’est-à-dire celles qui structurent toujours le droit à la liberté de religion, mais également celles qui permettent de mettre en abîme ce qui concerne directement le port de signes religieux pour les employés de l’État. Cela l’incline alors à identifier et à circonscrire les paramètres qui rendent ce cas complexe, voire difficile à trancher. Puisque le droit constitutionnel est celui qui prime en matière de port de signes religieux dans les établissements publics, il est nécessaire de rappeler l’arrêt Oakes de 1986 (p. 69). Depuis celui-ci, les critères 1) « de but poursuivi […] suffisamment important pour justifier la restriction d’une liberté fondamentale » ; et …