Recensions

 

Se défendre. Une philosophie de la violence, d’Elsa Dorlin, Paris, France, La Découverte, 2017, 252 p.[Record]

  • Priscyll Anctil Avoine

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Quels corps peuvent se défendre de la violence ? Qui accède aux armes pour défendre son corps ? Décadrer et désarticuler notre compréhension de la violence et l’autodéfense : tel est le but de l’ouvrage Se défendre. Une philosophie de la violence de la philosophe Elsa Dorlin (Université Paris 8). Entamant le prologue sur « ce que peut un corps », elle y propose une philosophie de l’autodéfense des corps marginalisés, qui prend sa source non pas dans la loi, comme dans la tradition philosophique occidentale, mais plutôt dans le muscle, ce qui déplace toute la logique de compréhension de la violence dans la pensée politique (p. 15). Dorlin propose une « histoire constellaire de l’autodéfense » (p. 16), c’est-à-dire une généalogie critique tenant compte de l’opposition entre l’héritage juridico-politique sur la légitime défense et les « éthiques martiales de soi » qui sont plutôt le fait des mouvements sociaux. Cette généalogie est celle de l’histoire des corps expulsés, réduits à la violence. Elle interroge le dispositif de pouvoir qui maintient la notion de défense comme étant un privilège de certains : la légitime défense est permise pour certains corps et refusée pour d’autres. Ce sont des corps indéfendables. L’autrice critique la philosophie politique moderne, où le droit à la violence est autorisé par certains corps, pour la préservation du corps propriétaire. Qui n’est pas propriétaire n’est pas un corps défendable pouvant accéder à la légitime défense. Résolument féministe dans son approche à l’autodéfense, l’autrice prend ses sources intellectuelles dans les courants afro-américains, mais aussi chez Judith Butler et Frantz Fanon. Elle explore la violence comme une praxis absolue où le sujet est transformé par cette violence. C’est dans la violence que se forme le pouvoir d’agir du sujet, le sujet toujours « hors de soi » : à la Butler, la violence est intimement liée à la formation du sujet, alors que pour Fanon, la violence devient une praxis de libération. Ainsi, c’est grâce à l’autodéfense que les corps indéfendables se réapproprient le statut de sujet. Dès le prologue, le ton politique de l’ouvrage est donné où le lectorat se trouve devant deux scènes : d’un côté, la description de la torture de Millet de la Girardière qui, en se défendant, n’est que davantage torturé en raison du dispositif corporel qui l’empêche de lutter pour sa survie ; de l’autre côté, Rodney King qui, s’étant défendu, est devenu indéfendable par son corps racisé, maîtrisé par les forces policières. Ce sont ces « deux logiques d’assujettissement, convergeant vers une même subjectivation malheureuse, qu’il est question de saisir dans ce livre, face à une technologie de pouvoir qui n’aura jamais autant investi cette logique défensive pour assurer sa propre perpétuation » (p. 14). Le corps est donc au coeur de l’ouvrage : c’est à travers celui-ci que cette recension se tisse. Elsa Dorlin laisse une certaine ambiguïté quant à la « philosophie de la violence » ; peut-être espérons-nous, in fine, un autre ouvrage tellement la généalogie qu’elle fait de l’autodéfense des opprimé·e·s bouleverse plusieurs cadres de la pensée politique ? Une telle philosophie des minorisé·e·s pose la question même des possibilités de résistances : celles-ci ne sont-elles pas retournées contre les minorisé·e·s lorsqu’il·elle·s réclament leur corps dans le politique ? Ne nous reste-t-il que les éthiques martiales de soi ?