Recensions

 

Liberté surveillée : quelques essais sur la parole à l’intérieur et à l’extérieur du cadre académique, sous la dir. de Normand Baillargeon, Montréal, Leméac, 2019, 272 p.[Record]

  • Sophie-Anne Morency

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  • Sophie-Anne Morency
    Candidate à la maîtrise en science politique, Université du Québec à Montréal
    sophh.morencyy@gmail.com

L’idée que la liberté d’expression est de plus en plus menacée a bien fait son chemin au Québec ; on serait aujourd’hui dans l’ère du « politiquement correct », période dans laquelle la discussion démocratique se réaliserait plus difficilement. Néanmoins, très peu d’ouvrages se sont penchés sur la réalité québécoise et encore moins celle à l’intérieur du cadre académique. C’est ce que l’ouvrage collectif Liberté surveillée : quelques essais sur la parole à l’intérieur et à l’extérieur du cadre académique, sous la direction de Normand Baillargeon, s’attelle à faire. Regroupant des contributions d’auteur·e·s issu·e·s de disciplines allant du droit à l’anthropologie, l’ouvrage expose sous la forme d’essais leurs diverses inquiétudes quant à la liberté d’expression. Il est possible de voir à travers l’ouvrage plusieurs conceptions de la liberté d’expression se succéder et les essais peuvent être regroupés sous trois grandes thématiques : les approches juridiques quant à la liberté d’expression, la censure dans les milieux féministes et, finalement, la liberté académique. La première partie permet à toute personne intéressée de s’initier aux diverses traditions juridiques du droit à la liberté d’expression, ainsi qu’à ses possibles limitations. Le chapitre de Pierre Trudel offre non seulement une perspective juridique qui illustre comment celle-ci évolue selon les divers contextes culturels et traditions juridiques dans lesquels elle s’inscrit, mais aussi pourquoi la liberté d’expression est un principe incontesté tant au niveau international que national. C’est que ce principe philosophique s’inscrit au coeur des discussions entourant la démocratie, en ce que la possibilité de discuter et de critiquer en est son fondement. L’auteur montre notamment que ce droit est parfois interprété de manière plus extensive dans certains pays alors que d’autres – comme le Canada – optent pour une approche plus restrictive, imposant certaines limites en fonction des valeurs et des tabous qui leur sont propres. Dans tous les cas, il est rare qu’aucune limite ne soit prévue par la loi et, encore, la régulation sociale ne se limite pas à la stricte application de règles de droit. Le Canada fait partie des quelques pays qui ont adopté des dispositions légales concernant l’expression de discours haineux, qu’on pourrait définir comme une « expression publique qui “incite à la haine contre un groupe identifiable” » (Maclure, p. 69-70). Alors que certains – dont le directeur du collectif – préconisent l’approche de John Stuart Mill et son principe de non-nuisance (harm principle), qui proscrit uniquement les discours pouvant entraîner des préjudices corporels, d’autres comme Jocelyn Maclure soulignent que cette approche ne tient pas compte de certains torts, notamment psychologiques. C’est que ces discours sapent la confiance en soi, élément essentiel à la participation dans les débats publics, surtout lorsqu’il s’agit de se battre contre des images négatives à leur égard (p. 77). Ainsi, pour Maclure, interdire les discours haineux est un mal nécessaire pour inclure l’ensemble des personnes au sein de la société. Son approche est particulièrement intéressante du fait qu’elle s’éloigne de l’approche millienne qui domine dans l’ouvrage et prône une interprétation plus large du principe de non-nuisance propre à John Stuart Mill. Sans défendre qu’un encadrement juridique plus large des discours haineux et offensants soit nécessaire, Maclure défend plutôt que « la contrepartie éthique de notre droit légal à offenser, à ridiculiser et à blesser est de bien réfléchir aux conséquences de nos actes d’expression pour les autres, en prenant en considération les valeurs et les engagements qui les définissent » (p. 91). Ce n’est pas parce que les propos ne sont pas interdits au sens de la loi et, donc, que les démocraties libérales les tolèrent, qu’il faut les accepter collectivement. …