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Comptes rendus

Emmanuel Désveaux, Au-delà du structuralisme : Six méditations sur Claude Lévi-Strauss, Éditions Complexe, Paris, 2008, 158 p.

  • Yves Laberge

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  • Yves Laberge, Ph.D.

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Directeur de recherche à la prestigieuse École des Hautes Études en sciences sociales de Paris et par ailleurs spécialiste de l’oeuvre de Claude Lévi-Strauss (1908-2009), l’ethnologue français Emmanuel Désveaux avait déjà fait paraître de nombreux travaux consacrés au célèbre anthropologue d’origine belge. Le présent ouvrage regroupe en fait six textes : des comptes rendus, conférences et articles parus précédemment dans des revues françaises comme L’Homme et Critique. Toutes ces études se concentrent non pas sur l’ensemble de l’oeuvre ni sur des ouvrages « classiques » comme Race et Histoire (1952), Tristes Tropiques (1955), La Pensée sauvage (1962), mais plutôt sur des livres relativement récents de Claude Lévi-Strauss ou, si l’on veut, sur sa « période tar­­dive ». Les ouvrages retenus et étudiés ici par Emmanuel Désveaux sont parus entre 1985 à 1994 ; ils incluent La Potière jalouse (1985), Histoire de Lynx (1991), Regarder ; écouter, lire (1993), puis enfin ­Sau­dades do Brasil (1994). Toutefois, l’auteur ne s’inter­­dit pas de faire des références occasionnelles à des ouvrages antérieurs pour démontrer l’évolution de la pensée lévi-straussienne durant un demi-siècle.

Dans chacun des six chapitres, Emmanuel Désveaux résume et com­mente successivement un des der­niers livres de Claude Lévi-Strauss. Au premier chapitre, il explique le propos de La Potière jalouse (1985) et l’hypothèse sous-jacente de son auteur à propos de la cohérence des interprétations faites autrefois dans les Amériques quant aux origines de la poterie : « Lévi-Strauss montre, parallèlement à cette leçon, que des mythes américains provenant de populations voisines ou très éloignées les unes des autres s’accordent pour expliquer l’origine de la poterie : à la différence du feu, l’humanité ne l’aurait pas acquise par conquête mais grâce à un don des puissances chtoniennes. » (p. 15)

Le second chapitre fait entre autres référence à la dichotomie entre « sociétés froides et sociétés chaudes » et rappelle que ce système classificatoire caractérisa le Nouveau Monde sans pour autant lui être exclusif (p. 58). Un passage de la conclusion de ce deuxième chapitre à propos de ce qu’on pourrait nommer un « paradis perdu » révèle en outre le style élégant de l’auteur : « l’histoire qui s’obstine depuis main­tenant cinq siècles à détruire le grand ordonnancement des accomplissements humains de l’Amérique, cet objet parfait, assombrit terriblement l’horizon de Lévi-Strauss et l’entraîne à la mélancolie » (p. 59).

Au troisième chapitre, Emmanuel Désveaux fait l’éloge du livre Saudades do Brasil (1994) qui, près de quarante ans après la parution de Tristes Tropiques (1955), fait de nouveau écho à un Brésil traditionnel et révolu. Cet ouvrage rétrospectif illustré par Lévi-Strauss lui-même comprenait plusieurs de ses photographies anciennes montrant le quotidien « de l’univers adamique des Indiens vivant à l’écart de la “civili­sation” » (p. 63). Avec le passage du temps et la disparition partielle de certains de ces modes de vie du Brésil central (tels que ceux des Nambikwaras et des Caduveos), ces images qui étaient naguère actuelles et destinées à un travail ethno­­­logique immédiat sont progressivement devenues des témoignages sur un passé qui n’existe plus, la mémoire partielle de cette « époque d’intense création analytique entièrement vouée au Nouveau Monde et à sa mythologie » (p. 63).

Poursuivant sur les questions esthétiques, le quatrième chapitre examine les toiles du peintre Nicolas Poussin qui sont étudiées dans le livre Regarder ; écouter, lire (1993) [p. 74]. Un peu plus faible que les autres, le cinquième chapitre propose des rapprochements audacieux entre le style littéraire des Mythologiques de Lévi-Strauss, académicien, et trois classiques de la littérature universelle : À la recherche du temps perdu de Proust, Ulysse de James Joyce, L'Homme sans qualités de Robert Musil.

Très réussi, le sixième chapitre propose de situer les travaux de Claude Lévi-Strauss au sein de la discipline anthropologique et des théories sociales. Comme dans les chapitres précédents, la documen­tation est pertinente : l’auteur y mentionne un article méconnu de Lévi-Strauss, « Le Père Noël supplicié », paru en 1952 dans la revue Les Temps modernes (p. 129). Ce texte resté obscur témoignerait des « tâtonnements » de l’auteur qui cher­chait alors à formuler une théorie générale du symbolisme (p. 129). Emmanuel Désveaux termine en réaffirmant son admiration pour les quatre tomes des Mythologiques de Claude Lévi-Strauss, « la meilleure introduction à l’Amérique autochtone, autrement dit à une altérité absolue, emblématique d’une diversité culturelle par excellence » (p. 136).

Curieusement, l’épilogue de ces Six méditations sur Claude Lévi-Strauss me semble être la partie la plus stimulante de l’ouvrage, peut-être parce qu’elle est davantage ­centrée sur l’Amérique. Dans ce texte remanié d’une conférence, Emmanuel Désveaux évoque les travaux de l’École de Leyde et de ­l’archéologue Jan Petrus Benjamin de Josselin : travaux considérés comme des précurseurs du structuralisme mais remontant aux années 1930 (p. 137). Ce dernier texte compare l’approche de Lévi-Strauss et celle de Jan Petrus Benjamin de Josselin, puisque ce dernier avait également effectué des études de terrain, non pas au Brésil comme Lévi-Strauss, mais auprès des Pieds-Noirs et des Ojibwas, dès 1910 (p. 142). Des études subséquentes avaient également été effectuées en 1930 pour analyser le système des quatre niveaux de castes chez les Natchez, dans la vallée du Mississipi (p. 144). Chercheur d’une vaste culture anthropologique mais également philosophique, j’ai particulièrement apprécié le rapprochement fait par Emmanuel Désveaux entre les écrits méconnus de Jan Petrus Benjamin de Josselin et ceux du philosophe allemand Oswald Spengler à propos de l’ascension et de la décadence des civilisations (p. 148). On conclut que les recherches effectuées sur le continent nord-américain par Jan Petrus Benjamin de Josselin ont non seulement alimenté le contenu de ses propres publications, mais aussi et surtout sa méthodologie et la constitution de son cadre théorique, même pour ses travaux ultérieurs réalisés en Indonésie (p. 153).

Parmi la surabondance d’ou­vra­ges consacrés à Claude Lévi-Strauss (sans oublier les livres du maître lui-même), il est difficile de recommander en priorité au chercheur en études amérindiennes l’ouvrage d’Emmanuel Désveaux, non pas parce qu’il serait déficient ou dénué d’intérêt, mais plutôt parce qu’il offre une vision très partielle de l’oeuvre immense et largement commentée du célèbre ethnologue. Il existe même tout un « Que sais-je ? » entièrement consacré à Claude Lévi-Strauss (Clément 2010), mais également tout un tome de la prestigieuse collection de La Pléiade (2008) totalisant plus de 2000 pages. Toutefois, pour l’anthropologue aguerri ou pour le sociologue voulant explorer les écrits « tardifs » de l’académicien, ces méditations d’Emmanuel Désveaux serviront non seulement d’initiation mais aussi de guide. De plus, le lecteur appréciera les nombreuses références aux Amériques et au Nouveau Monde tout au long de ce livre, ce qui en soi peut justifier la curiosité des ethnologues qui désireraient une lecture « transversale » de l’oeuvre de Claude Lévi-Strauss.

En dépit de ses indéniables qualités, je ferais trois reproches à Au-delà du structuralisme : Six médi­ta­tions sur Claude Lévi-Strauss. D’abord, le titre me semble mal choisi et peu représentatif du contenu et de ­l’approche de son auteur ; le terme même de « méditations » ne me semble pas approprié et reste un peu trop vague. À la place, un titre annonçant qu’il s’agit d’études sur les derniers livres de Claude Lévi-Strauss ou sur ses écrits de maturité aurait déjà indiqué d’emblée quelle portion du corpus était ici étudiée. De plus, l’ouvrage souffre du manque d’un index, qui aurait facilité le repérage des thèmes, des termes ­utilisés et des auteurs cités. Pour ter­miner, signalons que les ouvrages des éditions Complexe sont très diffi­ciles à trouver en librairie au Canada et même sur Internet ; l’éditeur devrait faciliter l’accès à ses livres et à ses auteurs pour le lectorat canadien.

Appendices