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Je n’ai vu les rapides Mishtapaaushtikuu[*] que des airs. C’était vraiment impressionnant… Il ne fallait pas y aller ; on disait que c’était trop dangereux... On disait aux gens de ne pas y aller… Les aînés ont souvent dit que des gens ou des esprits peuplaient les rapides, et ce savoir a été transmis de génération en génération. Les aînés parlaient des dangers entourant Mishtapaaushtikuu, ils prévenaient les gens et ceux-ci les ont écoutés.

Aînée Hattie Moses, Eastmain, 2003 (Marshall 2008 : 84)

Les projets de développement des ressources, dont la construction de grands barrages, peuvent avoir un effet dévastateur sur les populations autochtones qui occupent les terres affectées. La destruction partielle ou totale des territoires traditionnels et, par conséquent, des liens avec ces terres, provoque un important bouleversement social et culturel (voir à ce sujet Fearnside 2006 ; Jaichand et Sampaio 2013 ; McCully 1996 ; Namy 2007 ; Niezen 1993 ; Tilt et al. 2009). Les mesures d’évaluation et d’atténuation des impacts archéologiques – souvent menées sans réel engagement de la part des communautés dont le patrimoine est affecté – peuvent faire partie du problème et être considérées par ces communautés comme ayant un impact négatif (voir Gnecco et Dias, dir., 2015).

Comment l’archéologie, dans un contexte de projets de développement des ressources à grande échelle, peut-elle mieux répondre aux objectifs et aux préoccupations des communautés ? Il existe maintenant une littérature abondante sur les diverses formes « d’engagement » entre les archéologues et les peuples autochtones (Nicholas et al., sous presse), dont l’archéologie « communautaire » (Atalay 2012), « collaborative » (Colwell-Chanthaphonh et Ferguson 2007) et « autochtone » (Nicholas 2008 ; Watkins et Nicholas 2014). Les rapports sans cesse changeants entre la discipline archéologique et les peuples autochtones sont essentiellement centrés sur l’archéologie universitaire. Il y a eu peu d’études sur cette relation dans un contexte d’archéologie contractuelle, souvent appelée, en Amérique du Nord, gestion des ressources culturelles[1] (GRC) ou gestion des ressources archéologiques (voir, entre autres, Angelbeck et Grier 2014 ; Connaughton et al. 2014 ; Ferris et Welch 2014 ; Klassen et al. 2014). Dans le domaine de la gestion des ressources culturelles, la forme d’engagement varie grandement, allant de consultations auprès des communautés autochtones par les archéologues, jusqu’au contrôle actif par les groupes autochtones concernés (Dent 2016). Les projets collaboratifs, dans ce contexte, varient selon le niveau de participation de la communauté autochtone et le degré d’autorité ou de contrôle (Klassen 2013). Certains groupes autochtones, gouvernements et organisations tribales ont exploré des options offrant un contrôle accru aux communautés et maximisant les effets bénéfiques des GRC, dont la mise en place de bureaux de gestion et de recherche sur le patrimoine, de sociétés-conseils gérées par des Autochtones, etc. (Budhwa 2005 ; Klassen 2013).

Dans cet article, nous décrivons un programme archéologique mené par les Eeyouch d’Eeyou Istchee[2] – souvent appelés les Cris – entre 2003 et 2009 dans le cadre de deux projets hydroélectriques connexes menés au Québec. Nous examinons les efforts des Eeyouch pour préserver et promouvoir leur patrimoine culturel menacé par les projets Eastmain-1 et Eastmain-1-A–Rupert, par l’entremise d’un ambitieux programme de patrimoine culturel négocié avec le promoteur desdits projets. Le modèle présenté ici pourrait être qualifié d’approche « do it yourself », représentant à la fois une grande participation au processus archéologique et un niveau élevé d’autorité de la part des communautés (ibid.). Le Programme sur l’archéologie et le patrimoine culturel (PAPC) a été créé par le biais d’un accord de partage des bénéfices négocié avec le promoteur, Hydro-Québec, dans le cadre d’une entente plus large entre les Cris et Québec connue sous le nom de « Paix des Braves ». Ce genre d’accord conférant un pouvoir juridique et politique à des regroupements autochtones est maintenant chose courante et inclut quelquefois des dispositions spécifiques au patrimoine culturel (O’Faircheallaigh 2008, 2013 ; Welch et Lilley 2013). Toutefois, ce genre d’entente négociée inclut rarement des dispositions pour un programme distinct sous autorité autochtone comme c’est le cas du PAPC.

Avant d’entrer dans le vif du sujet, il est important de bien situer les auteurs, qui ont été parties prenantes tout le long du PAPC. Le premier auteur, David Denton, a agi à titre de « directeur scientifique » et de soutien administratif au PAPC. Bien qu’il ait occupé le poste d’archéologue auprès de l’Administration régionale crie, il était consultant à temps plein pour cette entité à l’époque de la signature de la Paix des Braves. Il a repris son poste d’archéologue à l’ARC (Administration régionale crie) en 2002 pour, entre autres, mener des travaux liés au PAPC. En 2003, Dario Izaguirre, co-auteur, devient archéologue contractuel à l’ARC et chef d’équipe responsable d’une grande partie des recherches effectuées dans le cadre du PAPC entre 2003 et 2009. Il occupe le poste d’archéologue à temps plein à l’ARC depuis 2011.

Le PAPC répond difficilement aux classifications d’archéologie « collaborative », « communautaire » ou « autochtone ». À bien des égards, il les englobe toutes : collaborative par la participation d’archéologues non autochtones avec les communautés des Premières Nations ; communautaire par le niveau de contrôle exercé par les communautés et, finalement, autochtone par le travail effectué par les Cris eux-mêmes avec un programme de recherche défini par et pour les communautés. C’est un exemple du nombre croissant de programmes archéologiques mis sur pied par des organisations autochtones et embauchant des archéologues allochtones. Alors que le PAPC a été conçu comme un vaste programme de patrimoine culturel avec une composante archéologique, il est solidement ancré dans l’archéologie et s’inscrit comme une réaction à la façon dont « l’archéologie de sauvetage » a été menée durant deux décennies dans un contexte de développement hydroélectrique, comme nous le verrons dans la section suivante. Vu sous cet angle, on peut considérer le PAPC comme une forme adaptée et très élargie de l’archéologie, qui prend en considération les objectifs des communautés, incluant la guérison, le contact avec le territoire et la reconnexion avec les traditions. Cependant, nous verrons aussi que faire de l’archéologie et, surtout, mener des fouilles à grande échelle, impose sa propre logique qui peut, à l’occasion, aller à l’encontre des objectifs des communautés.

Des programmes tels que le PAPC, mettant en commun les objectifs des communautés et ceux de l’archéologie, peuvent être complexes (Nicholas et al. 2008 ; Piecing et Schaepe 2014) et entraînent inévitablement beaucoup de négociations, ainsi qu’un enchevêtrement d’intentions. Même si cet article se veut plus descriptif que prescriptif, nous avançons tout de même que l’évaluation des impacts archéologiques dans le contexte de tels projets doit offrir la possibilité d’une participation et d’un contrôle accru de la part des peuples autochtones locaux. Malgré le fait que l’archéologie a contribué à creuser un fossé entre les communautés et leur passé, si elle se met au service d’un programme de patrimoine communautaire, elle peut aussi jouer le rôle inverse, celui d’agent de reconnexion et de guérison. Suivant cette logique, nous commençons par présenter ici le contexte général entourant le PAPC, soulignant en particulier les liens de longue date entre les Eeyouch et l’archéologie, ainsi que les projets de sauvetage archéologiques à grande échelle dans le cadre de la construction des réservoirs du complexe La Grande, du début des années 1970 jusqu’au début des années 1990. Dans cet historique, l’année 1995 marque un moment charnière avec la tenue d’un atelier durant lequel des aînés cris ont émis plusieurs critiques à l’endroit de l’archéologie.

Nous poursuivons, dans le corps de l’article, avec la description des activités menées dans le contexte du PAPC en lien avec les domaines suivants : l’archéologie, les savoirs traditionnels et l’histoire du peuple cri ; le « patrimoine vivant » ; la main-d’oeuvre, la formation et la mise en place de projets éducatifs. Nous terminerons avec un résumé des actions posées en lien avec les lieux de sépulture. Dans la discussion qui suit ces descriptions, nous examinons plusieurs aspects des relations complexes entre l’archéologie et les communautés. Nous tentons aussi d’évaluer les bénéfices et les désavantages de ce programme de manière critique. Nous soutenons en conclusion que, bien qu’il faille considérer que le modèle PAPC est le résultat d’un contexte particulier et que, de ce fait, il ne convienne pas nécessairement à tous les groupes autochtones, plusieurs leçons importantes peuvent en être tirées, en particulier au sujet de projets de développement affectant de grandes étendues de terres traditionnelles.

Deux décennies d’hydroélectricité et d’archéologie

Les premiers inventaires archéologiques sur les terres cries ont commencé en 1972, soit l’année suivant l’annonce du mégaprojet hydroélectrique de la Baie-James (Chism 1973). Entre 1973 et 1984, des inventaires et des fouilles ont débuté dans les six réservoirs du complexe La Grande (Phase 1), dont les immenses « mers intérieures » de La Grande 2 (maintenant appelée réservoir Robert-Bourassa) et de Caniapiscau (fig. 1) ainsi que dans deux grandes aires de dérivation (SEBJ 1985). Malgré le calme relatif du milieu des années 1980, de nouveaux projets associés à la Phase II du Complexe sont développés vers la fin de cette décennie. Avec l’ajout de nouveaux réservoirs, la superficie totale des terres cries ennoyées augmente à près de 13,000 km2. En 1989, Hydro-Québec décide d’aller de l’avant avec le projet Grande-Baleine. Entre 1990 et 1993, de nouvelles études archéologiques ont été entreprises dans ce secteur et dans celui des bassins avoisinants dans le cadre de la collecte de données pour une étude d’impact environnemental.

Figure 1

Carte d’Eeyou Istchee montrant les lieux cités dans le texte, les territoires de chasse communautaires cris (lots de piégeage de Mistissini, Eastmain, Nemaska et Waskaganish) et le secteur principal du projet PAPC (voir fig. 2 pour un aperçu plus détaillé)

Carte d’Eeyou Istchee montrant les lieux cités dans le texte, les territoires de chasse communautaires cris (lots de piégeage de Mistissini, Eastmain, Nemaska et Waskaganish) et le secteur principal du projet PAPC (voir fig. 2 pour un aperçu plus détaillé)
Carte réalisée par D. Denton, Carte du Québec, MERN, données Hydro-Québec

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Initialement (1972 à 1976), l’archéologie de sauvetage a été réalisée sous les auspices du Service d’archéologie et d’ethnologie du ministère des Affaires culturelles dans le cadre d’une entente de partage de coûts entre la Société de développement de la Baie-James et Environnement Canada (SDBJ – Environnement Canada 1979). Le programme avait une portée très large (Guy et al. 1972 ; Guy et Martijn 1972) et comprenait un projet majeur en lien avec l’histoire crie (Francis et Morantz 1983) ainsi qu’une composante ethnographique (Bouchard et Tremblay 1976). De 1976 à 1980, le ministère des Affaires culturelles a financé les projets, à l’exception du soutien logistique qui, lui, a été fourni par la Société d’énergie de la Baie-James (SEBJ 1985 : 1). En 1978, le gouvernement du Québec a enchâssé le principe de pollueur-payeur dans la Loi sur la qualité de l’environnement, transférant la responsabilité des coûts sans cesse croissants des mesures d’atténuation archéologique du ministère des Affaires culturelles à la SEBJ. En 1981, le ministère des Affaires culturelles a limité son rôle à l’analyse et à l’éducation populaire. Il s’est finalement complètement retiré du financement d’études de projets hydroélectriques à partir de 1983 (Martijn 1998 : 177).

Tout au long des deux décennies de travaux archéologiques, il y a eu un certain nombre de contacts entre le peuple cri et les archéologues, contacts variant au fil du temps et selon, entre autres, le contexte politique du moment. Le début des travaux archéologiques, en 1973, correspond au début des démarches légales entreprises par les Cris et menant au célèbre jugement Malouf, qui accordait aux Cris une injonction ordonnant l’arrêt temporaire du projet hydroélectrique. Il n’y a pas eu de contacts formels avec les archéologues avant l’été 1975, moment qui suivait l’entente de principe de 1974 et précédait de quelques mois la signature de la Convention de la Baie-James et du Nord québécois en novembre 1975. Les revendications des Cris devant les tribunaux ont repris en 1990. Une vaste campagne d’opposition au projet Grande-Baleine a encore une fois marqué un arrêt de contacts formels entre le promoteur et ses consultants et les organisations locales ou régionales cries en lien avec les programmes archéologiques.

Durant cette période, les archéologues ont eu recours à des Cris plus âgés à titre d’informateurs, étant donné leur connaissance des secteurs étudiés. Des données ethnographiques sur l’utilisation du territoire et les schèmes d’établissements furent recueillies dans l’espoir qu’elles fourniraient une base permettant de tirer des conclusions sur les anciennes habitudes d’occupation du territoire (voir p. ex. Denton 1976 ; Giroux 1979 ; Tanner 1978). Le terme « informateur » suggère que les aînés étaient perçus comme des objets de recherche passifs, mais la réalité est plus complexe : les archéologues et les aînés vivant côte à côte dans les camps dans le bois ont souvent développé des relations plus rapprochées et chaleureuses[3].

Alors que la main-d’oeuvre archéologique était essentiellement composée d’étudiants universitaires non autochtones du sud du Québec, des Cris ont aussi été embauchés à titre de techniciens en archéologie. Au début, ils étaient peu nombreux, mais leur nombre a graduellement augmenté au fur et à mesure que les travaux de construction se sont étendus à différents réservoirs. Par exemple, de 1973 à 1984, 112 techniciens ont travaillé sur des projets archéologiques, dont 32 Cris (SEBJ 1985). Deux étudiants universitaires cris ont participé à la saison de terrain 1975 à Kanaaupscow, et un de ceux-ci, encouragé par le directeur du projet, James Chism, a préparé un rapport sur l’architecture traditionnelle crie, publié ultérieurement (Georgekish 1996). À une exception près (Denton 1984), aucun programme de formation n’a été développé pour offrir aux jeunes Cris une vue d’ensemble d’objectifs et de méthodes archéologiques.

Durant cette période, on a aussi établi des contacts de haut niveau. Dans un premier temps, à la fin des années 1970, des représentants du Grand Conseil des Cris (du Québec) ont exercé des pressions pour assurer un financement adéquat aux projets d’atténuation archéologique et pour que les travaux soient entrepris assez tôt pour assurer un nombre minimal de saisons pour chaque secteur affecté. Dans ce cas comme dans d’autres, la préoccupation du Grand Conseil était d’assurer une conduite de travaux d’atténuation aussi rigoureuse que possible. Deuxièmement, à la demande du Grand Conseil des Cris du Québec, un comité a été formé en 1980 pour donner aux Cris une voix dans la prise de décisions sur les activités d’atténuation archéologique. En 1981, avec le soutien de Charles A. Martijn, archéologue au ministère des Affaires culturelles, ce comité s’est élargi en forum incluant des représentants cris, inuits, atikamekw et innus, travaillant côte à côte avec ceux d’Hydro-Québec, de la Société d’énergie de la Baie-James et du ministère des Affaires culturelles. Entre 1981 et 1983, le Comité de concertation sur l’archéologie, instrument de coopération et de consultation, s’est penché sur un large éventail de préoccupations autochtones en matière d’archéologie, incluant la formation et l’emploi, le respect des sites de sépulture et la diffusion d’information archéologique (Denton 1996a ; Martijn 1998 : 177, n. 35). Ce comité a été dissout en 1983, à la suite de la décision du Ministère de se retirer du financement. Troisièmement, en 1983, l’Administration régionale crie, bras administratif du gouvernement régional cri créé sous la Convention de la Baie-James, s’est vue octroyer un contrat par la Société d’énergie de la Baie-James pour la production d’une synthèse de données archéologiques et ethnohistoriques de la Phase I du complexe La Grande (ARC 1985).

« Les aînés sont les véritables experts »

Pour bien comprendre les racines du PAPC, il faut se référer à un moment charnière de son histoire qui a eu lieu en 1995 lors d’une consultation sur l’archéologie avec des aînés dans la communauté crie de Chisasibi. Parmi plusieurs ateliers tenus au Québec (Denton 1996b), celui de Chisasibi faisait partie de consultations entreprises à travers le Canada sous les auspices du Comité sur le patrimoine autochtone de l’Association d’archéologie canadienne. Ces ateliers avaient pour but d’établir les principes éthiques relatifs aux Premières Nations pour ses membres (Nicholson et al. 1996). L’atelier sur le patrimoine et le territoire cri réunisssait des aînés de huit des neuf Premières Nations cries, des coordonnateurs culturels cris et d’autres représentants de la communauté. Deux consultants en archéologie ont fait des présentations en soirée et ont montré des artéfacts provenant des fouilles des réservoirs La Grande et Laforge. Une partie de la rencontre de trois jours a aussi été consacrée à une consultation à part, menée par Parcs Canada, sur la reconnaissance des lieux historiques autochtones (CRA 1995 ; Denton 1996a, 1996b).

Trois grands sujets de préoccupation se sont démarqués dans les commentaires sur l’archéologie. Le premier concernait les connaissances et « l’autorité » : qui est le plus en mesure de parler de l’histoire du peuple cri ? Les deux citations suivantes illustrent bien le ton et le contenu des interventions.

Nos mères nous ont donné la vie. Le créateur nous a donné la terre ferme. Le créateur a donné cette terre au peuple. Le peuple l’a traitée comme si elle était leur père et leur mère. Regardez maintenant cette terre meurtrie... La terre est notre médecine. Ils [les archéologues] veulent en savoir plus. Tout cela vient du créateur. Nous pourrions faire nous-mêmes tout ce qu’ils veulent savoir. Nous devrions trouver par nous-mêmes depuis combien de temps nous existons réellement.

Feu Daniel Bearskin, un aîné de Chisasibi

Les Blancs ne comprennent pas la terre comme les Cris. Ils n’en font qu’à leur tête. Les Blancs parlent de la terre comme s’ils étaient des enfants. Ils essaient de nous dire ce que l’on sait déjà. Les soi-disant experts sont les archéologues, les anthropologues et les scientifiques. Ce sont les aînés qui sont les véritables experts.

Robbie Dick, résident de Whapmagoostui et président de l’atelier

Des commentaires d’utilisateurs cris du territoire dans d’autres contextes (p.ex. « J’ai dit [à l’archéologue] de regarder là-bas, mais il m’a répondu que c’était impossible parce que cet endroit ne figurait pas sur la carte [carte de potentiel archéologique] »), sont typiques et démontrent une méconnaissance des objectifs et des méthodes archéologiques partagés et un manque de volonté d’utiliser les savoirs traditionnels cris dans les travaux de prospection.

La seconde préoccupation concerne les artéfacts retirés du territoire.

Dans le passé, plusieurs artéfacts ont disparu. Ils ne les ont pas ramenés. Je veux demander quelque chose. Je veux dire que les objets utilisés par les Cris qui sont maintenant entre les mains des Blancs... devraient être en territoire cri. Je pense que ces objets nous ont été volés. Ce sont les Cris qui devraient les montrer. Ils ne sont pas interprétés correctement, leurs utilisations sont mal comprises. Les Blancs nous les ont volés. Est-ce que les Cris peuvent les récupérer et les montrer eux-mêmes ?

Moses Sandy, aîné de Whapmagoostui

En dernier lieu, des préoccupations au sujet des sites de sépultures ont été exprimées. Les seules sépultures fouillées dans les secteurs maintenant inondés de la Baie-James l’ont été à la demande d’un organisme innu régional pour éviter qu’elles ne soient ensevelies sous les eaux du réservoir Caniapiscau (Archéotec inc. 1982). Malgré cela, de nombreux Cris ont le sentiment que les archéologues pourraient, par inadvertance, perturber des sépultures, comme l’ont mentionné plusieurs aînés présents à l’atelier.

Je crois que les aînés auraient pu dire aux Blancs où fouiller en premier, et que ces endroits ont été les premiers à être inondés. On ne savait pas. Je connais des gens qui sont mécontents de la façon dont les travaux ont été menés. J’ai entendu parler d’une famille entière qui est morte de faim... Ces endroits ne devraient pas être touchés sans l’approbation et la participation des Cris qui sont toujours vivants et qui connaissent l’histoire de ces lieux.

Feu Joseph Pepabino, aîné de Chisasibi

Tel que suggéré, ci-haut par la citation de Daniel Bearskin, plusieurs aînés avaient le sentiment que l’archéologie pouvait être acceptable si elle était contrôlée par les Cris eux-mêmes.

Si le gouvernement a reporté le projet [Grande Baleine], peut-être que les archéologues devraient arrêter de creuser sur les terres des Cris et rapporter ce qu’ils nous ont pris. Nous redonner ce qui nous appartient. Nous voulons un endroit pour les conserver. Peut-on arrêter le travail archéologique ? Est-ce que ça va finir un jour ou continuer ? Donnez-nous l’argent et on va le faire nous-mêmes. Je vous pose la question.

Feu Moses Sandy, aîné de Whapmagoostui

Je vais parler des documents qu’on nous a montrés. Nous devons prendre une décision. Nous devons les ramener à notre peuple. Connaître la terre est important. Les Blancs ne devraient pas être responsables de ce travail. Nous devons décider par nous-mêmes. Nous devons tout ramener à notre peuple. Nous devons être responsables de ce travail. C’est à nous de prendre les décisions.

Andrew Kawapit, aîné de Whapmagoostui

Feu Daniel Bearskin a aussi parlé de la relation entre les découvertes des archéologues et les endroits les plus importants pour le peuple cri et il a poussé plus loin la réflexion sur l’idée du contrôle par les Cris :

Je veux parler de ce qui était utilisé par le peuple cri. Je veux parler des lacs protégés par le peuple cri. Des aînés, maintenant décédés, me parlaient de l’importance de ces lacs : Waashaatimii et Wiiyaaskimii. Il y a bien longtemps, nos ancêtres étaient en contact avec les peuples de Whapmagoostui parce que c’est là qu’on trouvait la meilleure écorce de bouleau pour fabriquer des canots. On ne trouve plus ces arbres ici. J’ai travaillé avec les archéologues pendant quatre ans et on a trouvé une pointe de flèche de 1000 ans. Ces lacs ont permis à plusieurs de survivre... Je me demande ce qu’on va penser de ces artéfacts. Je me demande pourquoi ces objets n’ont pas été retournés aux Cris. Ce sont les Cris qui se sont occupés de la terre. La terre était pure... Quand les gens parlent d’archéologie, je crois qu’on devrait être en charge si on veut continuer ce que nos ancêtres ont fait : préserver la terre léguée par le créateur... Beaucoup de nos aînés sont disparus. Ils disaient qu’il fallait parler de tout ça si on nous posait la question. Il fallait parler de ces choses pendant que les gens qui vivent comme avant sont toujours vivants.

Feu Daniel Bearskin, aîné de Chisasibi

En somme, les préoccupations exprimées durant la rencontre suggèrent fortement qu’il n’y a pas eu de réelle participation de la communauté lors des travaux archéologiques du complexe La Grande ou du projet avorté de Grande-Baleine et qu’il existait, effectivement, un certain ressentiment indissociable des sentiments au sujet de l’ensemble des impacts des projets hydroélectriques eux-mêmes.

Dans ce contexte, il est évident que l’archéologie a dominé les études sur le patrimoine, avec relativement peu d’attention portée aux histoires des familles et des communautés, aux significations esthétiques et culturelles et aux valeurs spirituelles rattachées à des lieux particuliers, comme le rappellent les toponymes, les contes, les récits de vie et les légendes. Bien que les objectifs du programme initial comprennent un volet sur la documentation historique et ethnologique, les Cris n’ont joué aucun rôle dans le choix des informations à consigner. De plus, avec la réorientation du programme, en 1983, vers l’évaluation et l’atténuation des impacts, les contrats liant consultants et promoteur ont occupé l’avant-plan. L’archéologie a donc pris un tournant plus professionnel et, par conséquent, elle était moins en mesure de répondre aux intérêts et aux préoccupations des Eeyouch locaux.

Aujourd’hui, à la vue des vastes territoires inondés du complexe La Grande, plusieurs Cris regrettent profondément qu’il n’existe pas d’archives témoignant du sens et de l’importance historique de ces lieux dans une perspective crie (Margaret Fireman, directrice des Ressources culturelles, Chisasibi, comm. pers. 2018 ; Desbiens 2006). Plusieurs des aînés qui ont grandi sur ces terres sont maintenant disparus et, de toute façon, il n’est plus possible de visiter ces lieux. Ces sentiments font écho aux critiques plus larges des peuples autochtones à l’égard de l’archéologie – selon lesquelles les archéologues ne prennent pas la tradition orale au sérieux et consignent un passé « préhistorique » sans aucun lien avec les communautés actuelles.

Ces projets archéologiques ont joué un rôle important dans la formation d’une génération d’archéologues allochtones québécois. En effet, le territoire de la Baie-James devient un immense « laboratoire » de recherches et d’études archéologiques et multidisciplinaires pour le Québec pendant les années 1970 (Gagnon et Gingras 1999). Les effets à long terme pour les Cris ont été plus modestes : ils ont permis de créer des emplois saisonniers dont les gens avaient besoin et ont procuré à certains une expérience pratique en archéologie. Néanmoins, malgré le grand nombre de Cris embauchés en tant que techniciens et informateurs au cours des décennies, la majorité des emplois de faible niveau étaient généralement occupés par des techniciens ou étudiants allochtones en archéologie. Aucun Cri n’a atteint un niveau permettant d’occuper un poste de superviseur ou de chef d’équipe et, à quelques exceptions près, aucun effort n’a été consacré à la mise en place de programmes de formation. Il y a eu peu de production en termes de ressources éducatives, de livres ou d’expositions muséales pour diffuser des résultats vers les communautés. Très peu de Cris ont eu l’occasion de voir des artéfacts fabriqués par leurs ancêtres. Plus important encore, les Cris n’ont pas participé à la planification des objectifs et à la gestion des projets (Martijn 1998 : 177).

Figure 2

Carte des lieux cités dans le texte montrant l’emplacement du réservoir Eastmain-1 et la dérivation de la rivière Rupert ainsi que la direction du débit d’eau (flèches), les territoires de chasse communautaire (lignes foncées) et les lots de piégeage individuels

Carte des lieux cités dans le texte montrant l’emplacement du réservoir Eastmain-1 et la dérivation de la rivière Rupert ainsi que la direction du débit d’eau (flèches), les territoires de chasse communautaire (lignes foncées) et les lots de piégeage individuels
Carte réalisée par D. Denton, MERN, base de données géographiques et administratives 1/1 000 000, données Hydro-Québec, Gouvernement de la Nation crie

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Le PAPC, de notre point de vue, est la réponse crie aux sentiments exprimés à l’atelier de Chisasibi. Dans la suite de l’article, nous décrivons le programme et nous expliquons comment il a tenté de répondre à ces préoccupations dans le contexte du développement hydroélectrique des rivières Eastmain et Rupert, entre 2002 et 2009. En ce sens, l’élargissement des objectifs pour inclure une grande variété d’activités qui ne sont généralement pas considérées comme archéologiques peut être vu comme une déconstruction partielle de la discipline dite archéologique (Haber 2012 ; Hamilakis 2015), la liant étroitement à d’autres activités ayant, il est permis de le croire, une plus grande signification pour la communauté.

Le PAPC : De Nadoshtin à Boumhounan

À la fin d’octobre 2001, les membres de la nation crie ont été stupéfaits d’apprendre que le Grand Conseil des Cris (d’Eeyou Istchee) avait mené des négociations secrètes et signé une entente de principe de « nation à nation » avec le gouvernement du Québec. Trois mois plus tard, en février 2002, à la suite d’une tournée de consultations et de référendums communautaires, l’Entente concernant une nouvelle relation entre le gouvernement du Québec et les Cris du Québec (Québec 2002), communément appelée « la Paix des Braves », fut signée. Pour le gouvernement du Québec, la Paix des Braves mettait fin à des années de disputes juridiques avec les Cris concernant les dispositions non respectées de la Convention de la Baie-James et du Nord québécois (CBJNQ). Dans le cadre de l’entente, les représentants de la nation crie consentaient à la construction du projet Eastmain-1A–Rupert, sous condition d’une évaluation des impacts environnementaux favorable. La nouvelle entente offrait aux Cris une certaine mesure de participation et de partage des bénéfices économiques générés par le développement du territoire, notamment de nouvelles provisions en matière de foresterie et de mines. Elle prévoyait un engagement financier de 3,5 milliards de dollars sur une période de cinquante ans durant laquelle les Cris assumeraient toutes les obligations économiques et le développement communautaire prévus par le gouvernement du Québec en vertu de la CBJNQ.

Hydro-Québec et sa filiale, la Société d’énergie de la Baie-James (SEBJ), pouvaient aller de l’avant avec le projet Eastmain-1 (EM-1) dès 2002, sur les tronçons médians de la rivière Rupert. Le projet connexe Eastmain-1-A–Rupert (EM-1-A–Rupert) et la dérivation partielle de la Rupert ont fait l’objet d’une évaluation des impacts environnementaux qui a pris cinq ans à être complétée.

Les conventions Nadoshtin (EM-1) et Boumhounan (EM-1-A–Rupert) font partie des ententes complémentaires entre les Cris et Hydro-Québec et ont été signées dans le cadre de la Paix des Braves. Outre les sections sur les correctifs environnementaux, les programmes à l’intention des trappeurs, la gestion de la faune et les programmes de formation et d’emploi, les conventions incluent toutes les deux des provisions pour la création d’un Fonds pour l’archéologie et le patrimoine culturel de 2,5 millions de dollars[4], l’objectif de ces fonds étant de mettre en oeuvre le Programme sur l’archéologie et le patrimoine culturel, lequel comprend trois volets : 1) l’archéologie, 2) les valeurs et connaissances traditionnelles cries et 3) les lieux de sépulture.

Les conventions décrivaient aussi les rôles du « Comité consultatif sur le patrimoine culturel » (Comité consultatif) et d’un coordonnateur du programme.

Le PAPC a été mis en oeuvre par l’Administration régionale crie (ARC) – maintenant le Gouvernement de la Nation crie –, qui est le bras administratif du gouvernement régional cri, dans le cadre d’ententes annuelles de services avec la Société Niskamoon, entité crie mise sur pied pour assurer la gestion du financement des différentes ententes. Au moment de la mise en oeuvre du PAPC en 2002, un programme archéologique cri, centré sur des projets de patrimoine et d’archéologie communautaire et administré par l’ARC, fonctionnait déjà depuis plusieurs années[5].

Tableau 1

Chronologie du PAPC

Chronologie du PAPC

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Le Comité consultatif comptait douze membres, c’est-à-dire deux aînés et le coordonnateur culturel de chacune des quatre communautés affectées par les projets. Ce comité a joué le rôle d’organisme communautaire consultatif établissant, au départ, les orientations générales du programme et prenant des décisions ponctuelles par la suite. Il a aussi fait la promotion d’activités de terrain et du « patrimoine vivant », de la pleine intégration des savoirs et des habiletés des aînés locaux, ainsi que de la transmission de ces savoirs et habiletés aux jeunes par le biais de formations et d’activités sur le terrain.

Les principales activités du PAPC Nadoshtin ont eu lieu entre 2003 et 2005 (tab. 1) sur les 603 km2 de ce qui deviendrait le réservoir Eastmain-1 : la surface inondée comprendrait des territoires de chasse (ou de piégeage) familiaux des communautés d’Eastmain, de Mistissini et de Nemaska (voir fig. 1 et 2). Celles des projets du PAPC Boumhounan ont été menées entre 2006 et 2009 (tab. 1) sur les terres inondées par la dérivation de la rivière Rupert, sur une superficie totale de 346 km2 (voir fig. 1). Le débit a été réduit de 71 % au point de dérivation. Il y a eu une tentative pour limiter la superficie des plans d’eaux créés par la dérivation, qui sont qualifiés de biefs amont et biefs aval plutôt que de réservoirs comme dans les documents d’Hydro-Québec. Ces inondations affecteraient les territoires de piégeage de Mistissini et de Nemaska, et ceux de Waskaganish et une partie de ceux de Nemaska, situés en aval du réservoir, seraient affectés par la réduction de débit de la rivière Rupert (voir fig. 1 et 2). Dans les deux cas, les quelques années précédant les inondations n’offraient qu’un court laps de temps pour avoir accès et exécuter des travaux sur les terres qui seraient affectées (tab. 1).

Pour chacun des deux programmes, le personnel de l’ARC et le Comité consultatif ont organisé des ateliers avec les aînés et les utilisateurs de territoire locaux, ainsi qu’avec d’autres représentants des territoires concernés afin d’expliquer les objectifs respectifs des programmes et de discuter des enjeux et des préoccupations qui s’y reliaient. Ces événements ont permis de présenter les membres du Comité aux communautés, tout en sensibilisant le comité aux intérêts et aux préoccupations des communautés (Denton et al. 2003).

Les différentes activités du PAPC

Archéologie

L’existence du PAPC traduit un profond intérêt, de la part des Cris, à créer au profit des générations futures un héritage en lien avec les terres inondées, soulignant ainsi leur importance de même que celle de célébrer et de commémorer ces terres. Le fait que ce programme comprenne un important volet archéologique dénote une volonté d’accepter cette discipline comme outil d’apprentissage de l’histoire crie. Cela démontre aussi un désir de participer activement au développement d’une meilleure connaissance du passé, y compris d’un passé très lointain. Dans le cadre de l’atelier de Chisasibi, les commentaires de certains aînés tendaient vers l’acceptabilité d’une archéologie mise en oeuvre dans un contexte de projets hydroélectriques, dans la mesure où les Cris en auraient le contrôle.

Figure 3

Membres de l’équipe de la saison 2003 au sommet d’une colline où chassait le collaborateur cri Matthew Wapachee

Membres de l’équipe de la saison 2003 au sommet d’une colline où chassait le collaborateur cri Matthew Wapachee
PAPC, Gouvernement de la Nation crie

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Figure 4

Membres du Comité consultatif sur le patrimoine, en visite sur l’un des sites archéologiques de la rivière Eastmain

Membres du Comité consultatif sur le patrimoine, en visite sur l’un des sites archéologiques de la rivière Eastmain
PAPC, Gouvernement de la Nation crie

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Du côté des Cris, on semblait comprendre, bien naïvement, que le PAPC assumerait la responsabilité du programme d’atténuation des impacts archéologiques du projet Eastmain-1. Manifestement, Hydro-Québec n’était pas prêt à déléguer ses responsabilités au PAPC Nadoshtin concernant les mesures d’atténuation des impacts archéologiques. Hydro-Québec a donc mis en oeuvre un programme complet d’inventaire et de fouilles archéologiques. Même chose du côté du projet EM-1-A–Rupert, où une évaluation des impacts et des mesures d’atténuation subséquentes ont été exigées du promoteur, en vertu de la loi. Dans tous les cas, il était évident que le PAPC ne disposerait pas du financement adéquat pour appliquer l’entièreté des mesures d’atténuation des impacts archéologiques tout en exécutant d’autres aspects de son mandat. Hydro-Québec et sa filiale, la SEBJ, ont donc dépensé plusieurs fois le budget total alloué au PAPC pour sa part de mesures d’atténuation des impacts archéologiques de chacun des projets. Il y a donc eu deux programmes archéologiques – plus ou moins en parallèle – pour chacun des projets hydroélectriques, celui de la SEBJ et le PAPC. Cette situation particulière a offert l’occasion unique de comparer les résultats archéologiques de ces deux programmes produits avec des méthodologies et des objectifs différents (Denton 2007a).

L’élément fondamental de la méthodologie du PAPC a été le recours aux connaissances des aînés locaux comme point de départ de toutes les recherches. Cela a permis de consigner plusieurs sites récents d’intérêt historique pour les aînés – dont des endroits où ils ont passé une partie de leur enfance ou de leur jeune âge adulte et où ils ont chassé – et de mettre l’accent sur l’histoire relativement récente. L’étude archéologique de ces endroits, ou de ceux qui étaient à proximité, a aussi permis d’identifier de nombreux sites qui témoignent d’une utilisation beaucoup plus ancienne de ces lieux. Les aînés et les utilisateurs du territoire ont partagé des informations sur les aspects significatifs de ces lieux, soit les aires de récolte, les voies de communication, les vieux sites de campement et autres lieux ayant à leurs yeux une importance historique, spirituelle ou culturelle particulière (Bibeau et Denton 2015 ; Guindon et al. 2007).

Les reconnaissances ont été effectuées en canot ou en embarcation motorisée, à partir de camps de base à l’intérieur des secteurs importants pour les familles ayant utilisé le territoire dans un passé récent. Ces secteurs sont devenus la cible d’une grande partie de nos activités sur le terrain, dont les recherches archéologiques, les activités commémoratives et le travail avec les aînés. Ce travail consistait en l’enregistrement de données ethnographiques et historiques, ainsi que des récits de vie et des données généalogiques, entre autres. Le fait de vivre sur le territoire avec des aînés et d’autres utilisateurs représentait un élément essentiel autant pour le projet que pour l’éducation des archéologues. Comme le soulignaient récemment Morgan et Eddisford (2015), les conditions et les lieux de vie de l’équipe archéologique peuvent avoir une influence profonde sur les résultats de recherche. De plus, comme le veut la tradition crie, le début et la fin des travaux de chaque secteur ont été soulignés par un festin. Des festins ont aussi été organisés pour célébrer des expéditions de chasse fructueuses, en particulier la chasse à l’ours. Les camps font partie intégrante de l’environnement social et culturel des Cris, et les archéologues ont grandement bénéficié de leur immersion dans cet environnement[6].

Dans le but d’éviter tout conflit ou confusion sur le terrain entre les deux équipes de chercheurs, une collaboration avec l’équipe de la SEBJ a été essentielle pour éviter tout chevauchement des zones d’inventaire. Durant les dernières années du projet, la SEBJ a aussi octroyé des contrats à l’ARC pour s’assurer que les sites les plus importants identifiés par le PAPC pourraient être fouillés avant l’inondation des terres. Après les travaux de terrain à EM-1, la collaboration la plus marquante a pris la forme de la publication conjointe d’une synthèse des recherches (Bibeau, Denton et Burroughs 2015). Ce processus a reçu le soutien de la SEBJ, par le biais de contrats avec Arkéos inc., pour la préparation des versions préliminaires de plusieurs des articles publiés ultérieurement. Une synthèse similaire contenant les résultats pour le projet EM-1-A–Rupert n’est pas prévue pour l’instant.

Il n’est pas étonnant que le PAPC, avec une méthodologie, un cadre logistique et des objectifs différents, ait produit des relevés archéologiques distincts de ceux qui ont été établis par les équipes du SEBJ. Dans le cas de EM-1, alors que les deux projets ont livré de riches données archéologiques sur l’occupation humaine durant les derniers millénaires, seul l’échantillonnage du PAPC comprenait des sites datant du xviie au xixe siècle, ce qui a servi à faire le lien entre l’occupation ancienne et celle du présent. Dans le cas du projet EM-1-A–Rupert, l’échantillonnage du PAPC a relevé un plus grand nombre de sites datant du xixe siècle. Pour les deux projets, EM-1 et EM-1-A–Rupert, l’échantillonnage du SEBJ comprenait de nombreux sites de la période précontact, et donc plus anciens, alors que celui du PAPC, centré sur des sites plus récents, a enregistré un grand nombre de sites datant du xxe siècle. Il a ainsi mené à des interventions sur plusieurs d’entre eux (Guindon 2013b ; Izaguirre 2012 ; Marcoux 2012, 2015) afin de fournir du matériel archéologique pour illustrer et compléter les récits de la vie au cours de ces périodes (Marshall 2015b). Les discussions avec les aînés ont servi de guide pour mieux comprendre et mieux interpréter la signification de plusieurs aménagements et de certains artéfacts (p. ex., Guindon 2013b ; Izaguirre 2012). Dans le cadre de ses recherches doctorales, ces échanges ont mené François Guindon à une réflexion plus large sur les habiletés et les valeurs qui font partie de la manière dont les Cris perçoivent la technologie et sur leur relation au bien-être et à la guérison (Guindon 2013a, 2015). Les aînés ont aussi guidé nos recherches sur certains aménagements ayant une importance particulière pour eux, dont les mishtikuhkaan ou mâts cérémoniels, sur lesquels on accrochait des crânes de castors ou d’autres ossements en signe de respect et de gratitude envers ces animaux (Guindon 2013b ; Izaguirre 2012). L’intérêt de l’archéologie pour le mishtikuhkaan était indissociable d’une réflexion plus poussée sur l’importance de cette tradition :

C’est en effet une coutume très importante et très appréciée. « Tout comme une personne occupe une place de donneur de vie auprès de ses enfants – ce sont les mots que m’ont transmis mes défunts parents et grands-parents –, les gens voulaient montrer leur respect pour l’endroit qui les avait nourris de ses richesses. » Voilà pourquoi ils ont érigé le mishtikuhkaan... Nous devons transmettre ces leçons à nos enfants. C’est ce que mon père a fait. Il disait qu’il l’avait appris de son père et de son grand-père... C’est maintenant à ton tour d’offrir cette pratique à tes enfants. Le mât représente notre pikusheymauushuuwinuu (« nos attentes et nos désirs d’une bonne vie pour nous-mêmes et nos enfants »). Le mât est l’endroit où les autres peuvent entrevoir nos vies – et où nous pouvons aussi revoir nos propres vies.

Feu Tommy Neeposh

Dans le même sens, les aînés ont aussi aidé à mieux saisir le rôle que jouaient les caches contenant des effets personnels (Treyvaud 2008) ou des vivres tels que de la farine de poisson séché (yuuhiikaan) entreposée sur le territoire plusieurs décennies auparavant (Treyvaud et al. 2010).

Sur les sites des projets EM-1 et EM-1-A–Rupert, les aînés ont encouragé l’exploration de lieux particulièrement importants pour eux. Dans certains cas, le contexte historique s’y prêtait, comme pour un site, à Wiishaaukuushiiuu Saakihiikan, où avaient lieu de grands rassemblements d’hiver au milieu des années 1940 (voir plus loin). Ces fouilles archéologiques ont offert aux aînés l’occasion de se rappeler des histoires en rapport avec des objets « aide-mémoire ». L’information archéologique contenue sur ce site et sur d’autres sites contemporains a aussi enrichi l’interprétation de ces lieux (Marcoux 2015) et produit des « artéfacts » (appartenant autrefois aux aînés) qui s’avéreraient essentiels pour la représentation de périodes du passé souvent négligées par l’archéologie. Les fouilles de sites contemporains ont aussi produit quelques surprises. Sous l’une des habitations d’hiver occupée au début des années 1950 à Kaa Naamekushkaashii (lac Cabot) et excavée dans le cadre du PAPC Boumhounan, gisait une aire d’occupation datant de plus de cinq cents ans, et un vase iroquoien presque intact y a été découvert (Izaguirre 2012). Les travaux archéologiques ont aidé à rétablir des liens avec des endroits importants qui seraient bientôt inondés. Une femme de Mistassini a vécu une expérience extrêmement émouvante en revisitant son lieu de naissance, un campement à Kaa Naamekushkaashii, occupé durant les années 1950 et excavé par le PAPC.

En contraste avec le PAPC Nadoshtin, où les travaux ont été limités aux secteurs inondés par le réservoir EM-1, dans le cas du du projet EM-1-A–Rupert le Comité consultatif a choisi d’élargir l’aire de recherche archéologique et de connaissances traditionnelles aux secteurs qui ne seraient pas endommagés ou ennoyés. En ce sens, plusieurs activités ont été réalisées, notamment une reconnaissance en canot en aval du barrage Rupert en 2008, ainsi qu’un inventaire archéologique jumelé à un événement soulignant le « patrimoine vivant » le long de la Rupert – de Mistissini à Waskaganish – en 2009. En 2010, le PAPC a réalisé des inventaires et des fouilles ponctuelles en amont de la dérivation dans certaines portions de la Rupert non touchées par les travaux. Ces fouilles et ces inventaires ont aussi eu lieu en aval du secteur affecté par la dérivation où le débit de la Rupert allait être réduit.

Figure 5

Johnny Husky Swallow et feu Charlotte Husky Swallow à un campement datant des années 1950 excavé dans le cadre du PAPC

Johnny Husky Swallow et feu Charlotte Husky Swallow à un campement datant des années 1950 excavé dans le cadre du PAPC
PAPC, Gouvernement de la Nation crie

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La motivation derrière ces activités relevait du désir de documenter les sites qui ne seraient pas inondés et qui pourraient être utilisés par les communautés concernées à des fins éducatives et touristiques, et ce, longtemps après la fin du PAPC.

Histoire et connaissances traditionnelles cries

Beaucoup de travail a été réalisé pour documenter l’histoire et les connaissances traditionnelles cries des territoires affectés par les projets EM-1 et EM-1-A–Rupert. Tout en aidant les archéologues en leur indiquant les sites et en leur fournissant des informations contextuelles sur ceux-ci, les aînés ont été présents dans nos camps forestiers pour partager différents aspects de leurs vies sur le territoire. Dans le cas du projet EM-1, ce sont de jeunes Cris ayant participé au programme de formation (description ci-dessous) qui ont mené les entrevues en 2003 et 2004, passant de longues heures à converser avec les aînés. Certains de ces jeunes étaient les petits-enfants des aînés, ce qui a occasionné des échanges plus personnels et intimes. Pour le projet EM-1-A–Rupert, les entrevues et leurs traductions ont été menées par John Bosum, un Cri de Mistissini qui a travaillé pour le PAPC à titre de technicien en archéologie en 2005, et qui a démontré beaucoup d’intérêt, ainsi qu’une grande facilité à travailler avec les aînés. Les deux projets comprenaient l’enregistrement de toponymes, ainsi que la cartographie de voies de déplacement et d’autres lieux importants comme les sites de sépulture, les lieux de naissance, les frayères et autres zones de récolte de ressources fauniques.

Dans leurs histoires et leurs commentaires, les aînés ont rendu hommage aux territoires et aux animaux et « célébré un mode de vie dont ils avaient tiré tant de plaisir et qui, selon eux, devrait demeurer pertinent encore bien longtemps. Ils ont imploré les auditeurs de se tourner vers leurs propres traditions – vers la culture crie – pour guider leurs vies » (Marshall 2015b : 292, voir aussi 2008).

Figure 6

John Bosum interviewant feu Tommy et Kitty Neeposh en 2007

John Bosum interviewant feu Tommy et Kitty Neeposh en 2007
PAPC, Gouvernement de la Nation crie

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Le résultat de ces deux projets a permis de constituer un vaste corpus de récits et de commentaires sur la vie dans le territoire. Certains d’entre eux portent sur de nombreux lieux d’une importance particulière et sur divers personnages du passé. Ce matériel a été enrichi avec des données généalogiques détaillées (recueillies dans le cadre du PAPC ou par l’Institut culturel de Waskaganish) et des informations tirées des archives de l’Église anglicane et de la Compagnie de la Baie d’Hudson. Il a servi à produire un riche portrait historique de familles associées à ce territoire au cours des xixe et xxe siècles (Guindon et al. 2007 ; Marshall 2015a).

Cet aspect des travaux se voulait le complément des études archéologiques, illustrant ainsi d’une manière très personnelle l’importance d’un lieu. Entendre les aînés parler des endroits qui seraient inondés et de l’amour qu’ils éprouvaient pour ceux-ci a été une expérience émouvante. Malgré le fait que ces endroits n’ont pas nécessairement contenu de matériel ou de vestiges archéologiques et qu’ils gisent maintenant sous les eaux, ils sont une partie essentielle de l’environnement culturel local. Certaines histoires sont déchirantes, comme celle des cinq enfants de la famille Shanush, qui sont morts d’inanition en 1938 à Uuchikwaachikaanaan. Un autre exemple est l’histoire de Waapaashkushtawaakan (aussi connu sous le nom de Jacob Mattaweskum), un chef de l’intérieur des terres qui a choisi de rester auprès d’un jeune, lui aussi mourant de faim, au lieu connu sous le nom de Kaa Ayaapishaamishii.

D’autres endroits sont associés à des événements joyeux, comme Wiishaaukshiiuu Saakihiikan, qui a été lieu de festins lors de la reprise du piégeage au sanctuaire de castors de Rupert House, au milieu des années 1940. David Moses, le maître de trappe local[7], y avait invité des familles des territoires environnants fermés au piégeage, à de grands rassemblements de partage de nourriture.

Figure 7

Feu George Coonishish à la tête d’une brigade de canots sur la rivière Eastmain en 2003

Feu George Coonishish à la tête d’une brigade de canots sur la rivière Eastmain en 2003
Kreg Ettenger pour PAPC, Gouvernement de la Nation crie

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Les aînés ont raconté leurs rondes annuelles d’activités, ne se limitant pas aux activités de subsistance et autres, mais soulignant aussi leur gratitude. Des festins étaient tenus en remerciement après « un voyage sans embûches, l’arrivée au camp, la construction de l’hébergement d’hiver, la capture d’un ours ou de gros gibiers, Noël et le Jour de l’An, la première chasse fructueuse d’un fils, le départ de la brousse et le retour à la communauté au printemps » (Marshall 2015b : 298).

« Patrimoine vivant »

Dans le cadre du PAPC, les activités sur le « patrimoine vivant » sont des événements tenus sur le territoire et inspirés des traditions cries. Ces activités ont été incluses au programme grâce à l’insistance des membres du comité consultatif, pour lesquels ces activités représentent un moyen d’éduquer la jeunesse et, en même temps, de célébrer les terres et les eaux qui seront affectées par les projets hydroélectriques.

Certaines de ces activités furent aussi associées à des objectifs de recherche archéologique. Par exemple, en 2003, un groupe de jeunes Cris a participé à un programme de formation qui comprenait une expédition en canot sur la rivière Eastmain. Ce voyage a offert à des aînés et à des utilisateurs du territoire en question l’occasion de faire connaître leurs terres aux jeunes qui allaient ultérieurement mener des explorations archéologiques sur celles-ci. L’expédition a aussi permis de consigner des informations sur les histoires des familles et des traditions associées à ces secteurs. En 2004, une autre expédition en canot a été entreprise sur une autre portion du secteur, qui allait être inondée peu après par le réservoir EM-1. Les archéologues du projet ont participé à ces deux expéditions, profitant d’une expérience d’apprentissage exceptionnelle et d’une initiation au territoire par les aînés qui le connaissent le mieux.

À l’hiver 2004, une marche en raquette a été organisée sur la rivière Eastmain. À l’hiver 2005, une deuxième marche s’est terminée par un grand rassemblement et par un festin communautaire dans une immense habitation traditionnelle construite pour l’occasion. L›événement a rassemblé des trappeurs et leurs familles dans une célébration de la région et une réflexion sur son importance, tout cela dans le cadre d’une série d’activités qui ont culminé dans un rassemblement traditionnel à Wiishaakushiuu Saakahiikan. L›événement avait pour objectif de transmettre des connaissances sur la région et d’offrir une dernière occasion aux aînés, aux maîtres de trappe et à d’autres membres de la communauté de se remémorer et de partager in situ des histoires en rapport avec ce territoire, et ce, avant qu’il soit inondé. On espérait aussi que l’événement aiderait, bien que modestement, les familles concernées à faire le deuil de la perte imminente de ce territoire. Le rassemblement de Wiishaakushiuu Saakahiikan s’inspirait des rassemblements historiques d’hiver (décrits dans la section précédente) qui avaient lieu sur ce lac. Notre événement cherchait à recréer symboliquement ces rassemblements et à faire ressortir les liens historiques entre les familles et l’éthique du partage en temps de répartition inégale des ressources.

Figure 8

Dernière étape de la marche en raquette (2004) d’est en ouest à travers le secteur qui allait être inondé par le réservoir Eastmain-1. Cet événement commémore les marches du milieu des années 1940 lors de voyages vers les territoires de la Eastmain pour des festins de Noël

Dernière étape de la marche en raquette (2004) d’est en ouest à travers le secteur qui allait être inondé par le réservoir Eastmain-1. Cet événement commémore les marches du milieu des années 1940 lors de voyages vers les territoires de la Eastmain pour des festins de Noël
PAPC, Gouvernement de la Nation crie

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Des événements éducatifs et commémoratifs de même nature ont eu lieu en lien avec la dérivation de la rivière Rupert, notamment un rassemblement familial et une marche hivernale en 2006. Ces derniers événements ont offert une dernière occasion d’apprécier la beauté des paysages devant être inondés par la dérivation de la Rupert, avant les activités de déboisement du futur réservoir.

On peut citer deux autres exemples en lien avec la portion de la rivière Rupert qui n’était pas touchée par les inondations. Kaa Ayaapishaamishii est un lieu traditionnel de pêche à l’esturgeon situé à 30 km en aval du barrage, dans la zone où le débit a été fortement réduit. À la demande de Walter Jolly, maître de trappe local, on a mis sur pied un programme éducatif de pêche à l’esturgeon à la foène, selon la méthode traditionnelle, pour les jeunes de la région (financé séparément par la Société Niskamoon, par le biais du Fonds des travaux correcteurs) . M. Jolly voulait assurer la transmission de la pratique et du savoir écologique de cette technique rarement utilisée de nos jours. Une équipe de tournage a documenté l’événement dans un court-métrage (ARC et Caplain 2010). Les archéologues ont aussi saisi l’occasion pour en apprendre plus sur la pêche traditionnelle à l’esturgeon et pour documenter ce site vivant utilisé pendant des centaines – voire de milliers – d’années.

Le Rupert River Legacy Canoe Trip est un deuxième exemple. L’été 2009 représentait la dernière occasion de vivre l’expérience d’une descente de la puissante et majestueuse rivière Rupert dans son état naturel avant la fermeture du barrage Rupert à l’automne 2009. Après une formation d’une semaine en secourisme et en canotage, un groupe de dix personnes guidé par feu Matthew Neeposh, aîné de Mistissini, est parti en canot de Mistissini à la mi-juillet et est arrivé à Waskaganish à la fin août, 500 km plus loin. À trois endroits le long du parcours, des aînés locaux ont dispensé des enseignements et ont parlé du visage humain et de l’histoire de la rivière. L’événement a été filmé par une équipe de tournage (parfois deux) et occupe une place importante dans la série télévisuelle Down the Mighty River produite par Rezolution Pictures (Webb et al. 2010). La seule personne non autochtone accompagnant l’équipe était un archéologue dont le rôle consistait à enseigner aux participants des techniques de reconnaissance et de collecte de données sur les sites, et ce, tout au long du parcours (Pentz 2009).

De façon générale, les activités sur le patrimoine vivant ont atteint leurs principaux objectifs. Elles ont effectivement contribué à sensibiliser davantage les communautés à l’histoire et à l’importance culturelle du territoire affecté par les projets hydroélectriques, en plus de produire de la documentation vidéo et écrite pouvant être utilisée pour développer du matériel pédagogique qui saurait atteindre un plus large public et permettre aux individus, familles et communautés d’exprimer la perte ressentie.

Main-d’oeuvre et formation

Plusieurs programmes de formation sur la documentation du patrimoine culturel ont été mis sur pied (financés par le service du développement des ressources humaines cries). Le premier programme, le plus complet, a été offert en 2003, au début des travaux du projet EM-1. Cette formation sur le terrain et en cours d’emploi portait sur les différents aspects de la documentation du patrimoine culturel, notamment : 1) l’archéologie, 2) l’ethnologie, les connaissances traditionnelles et l’histoire des familles, 3) l’enregistrement vidéographique et photographique, et 4) les activités et les compétences traditionnelles. Parmi les neuf personnes ayant participé à la formation, trois – Jamie Moses, Jane Voyageur et Tim Whiskeychan – ont trouvé un emploi à temps plein au sein de leur communauté à titre de « coordonnateurs culturels » des programmes culturels communautaires. Une quatrième, Jamie Stevens, a effectué en 2014 un retour au programme à titre d’assistante d’archéologue. Pendant quelques années, elle a aussi occupé le poste de coordonnatrice du PAPC, pour ensuite poursuivre sa formation universitaire en études muséales. Actuellement, elle occupe le poste d’agente de liaison par intérim pour les programmes culturels pour le Gouvernement de la Nation crie. Une cinquième, Celina Wapachee, motivée par son travail en médias numériques et par les interviews menées auprès des aînés, a entrepris une carrière en diffusion radiophonique et télévisuelle. John Bosum, un membre de l’équipe de la rivière Eastmain en 2005, a supervisé les travaux de savoirs traditionnels auprès des aînés et des utilisateurs du territoire pour le programme de dérivation de la Rupert (Boumhounan). Jamie Moses, Jamie Stevens et John Bosum ont présenté des exposés individuels ou collectifs à plusieurs conférences de professionnels de l’archéologie. Toutefois, malgré le succès de ce programme et d’autres programmes de formation plus courts, le PAPC n’a pas encore réussi à inciter des Cris à entreprendre des études universitaires en archéologie.

Le succès relatif du programme de 2003, en termes de retombées professionnelles pour les Cris, ne s’est pas répété dans les années subséquentes, que ce soit pour le programme Nadoshtin ou Boumhounan. C’est en partie dû au fait que ces programmes n’offraient principalement que des emplois saisonniers durant des périodes d’intenses fouilles archéologiques. Il était important de faire des fouilles du secteur qui serait ennoyé pour consigner des données dans les archives cries, et, cela va sans dire, plusieurs techniciens étaient requis pour ces travaux. Certains techniciens en archéologie se sont engagés plus sérieusement, comme le démontre ce commentaire de Julian Guilpin, d’Eastmain :

Je m’appelle Julian Guilpin. Je viens d’Eastmain et j’ai 19 ans. J’ai trouvé des objets depuis que j’ai commencé à fouiller. J’ai trouvé des éclats de pierre. J’ai trouvé aussi des os à l’endroit où ils mangeaient. Je pense aussi avoir trouvé un foyer où ils faisaient du feu. J’ai appris la technique de fouille pour recueillir les objets dans le sol.

Notre mode de vie est essentiel, car nous vivions de notre terre. C’est très important. Quand tu fouilles, tu peux trouver une partie de toi-même. C’est pour ça que je suis heureux de faire ce travail. C’est ainsi que je vois ce travail. J’ai beaucoup appris sur la façon dont on vivait il y a longtemps. Je veux comprendre la vie de mes ancêtres. C’est ce que j’espère découvrir.

ARC et Caplain 2008

Le PAPC a embauché une moyenne de 44 personnes par saison de terrain entre 2003 et 2010. Durant la plupart des saisons, à l’exception de 2005 et 2009, trois archéologues non Cris étaient sur place avec respectivement cinq et six techniciens, pour une moyenne de vingt-quaatre personnes par saison. L’équipe logistique rassemblait des travailleurs ayant pour tâche la construction et le maintien des campements, des cuisiniers et aides-cuisiniers, ainsi que des pilotes de bateau, pour une moyenne de neuf personnes par saison. Environ dix aînés vivaient dans les campements chaque saison. Au total, 196 Cris ont été embauchés, la plupart venant des communautés d’Eastmain, Waskaganish, Mistissini et Nemaska. Certains sont revenus travailler pour le PAPC durant deux ou trois saisons. Toutefois, malgré de multiples sessions de formation et à l’exception des cas cités ci-dessus, la majorité de ces employés n’ont pas nourri d’autres ambitions ou perspectives au-delà d’un emploi saisonnier et n’ont pas adhéré aux objectifs du PAPC.

Durant les projets de développement affectant les terres cries, le maître de trappe et sa famille étaient normalement les premiers approchés pour un emploi, une pratique adoptée par le PAPC aussi, et ils avaient aussi souvent accès à d’autres emplois ou contrats plus payants. Plusieurs des employés saisonniers du PAPC étaient perpétuellement sans travail. Les Cris les plus éduqués étaient susceptibles d’occuper des postes à temps plein au sein de l’administration crie. D’autres se sont trouvé des emplois mieux rémunérés auprès de la SEBJ ou de l’un des entrepreneurs du projet hydroélectrique ou se sont inscrits au programme de formation Niskamoon, qui leur assurerait un emploi à temps plein chez Hydro-Québec – une des dispositions négociées de la Paix des Braves. Un grand nombre de travailleurs mâles avec de l’expérience dans le bois, mais un faible niveau d’éducation formelle, ont été embauchés sur des contrats de slashing (coupe d’arbres dans les zones devant être inondées) alloués aux compagnies cries. Il est difficile de généraliser, mais une partie des travailleurs du PAPC étaient recrutés à même la population de jeunes chroniquement sous-employés et réticents à travailler aux opérations de débroussaillage, travail mieux rémunéré mais avec de longs horaires et physiquement exigeant. D’autres candidats potentiels refusaient ou étaient incapables de passer de longues périodes de temps dans la brousse, habituellement à cause d’obligations familiales. Certains des gens sous-employés travaillant pour le PAPC avaient des problèmes de drogue ou d’alcool. Quelques-uns avaient eu des démêlées avec la justice et avaient fait de la prison. Un des meilleurs techniciens en archéologie, complètement sobre en forêt, buvait sans arrêt dès son retour dans sa communauté. Personne n’était à l’abri de problèmes sociaux graves – remontant, dans certains cas, aux impacts négatifs des écoles résidentielles, qui hantent toujours les communautés. Certains de ces travailleurs ont pu profiter à la fois de la vie dans l’environnement plus « sain » de la forêt et des interactions avec les aînés.

Le fait que plusieurs Cris ont suivi des formations grâce au PAPC et sont devenus des coordonnateurs culturels dans leurs communautés, plutôt que de s’engager dans les longues années d’études universitaires requises pour devenir archéologues professionnels, démontre les énormes difficultés de parcours pour des individus au cheminement académique limité. Les coordonnateurs culturels jouent toutefois un rôle important dans le développement et la prestation des programmes faisant la promotion du processus de guérison et de survie culturelle. Jamie Moses, de la cohorte des « diplômés » du PAPC en 2003, est revenu y travailler à titre d’assistant-archéologue responsable d’une équipe d’inventaire. En 2005, cette fois en tant que coordonnateur culturel, il a organisé une expédition en canot avec un groupe de jeunes d’Eastmain pour s’approprier la rivière Eastmain avant son inondation, en vue de « créer de nouvelles histoires pour se souvenir de la rivière ». Son approche aux programmes culturels destinés à sa communauté a été inspirée par ses expériences avec le PAPC, ainsi que par ses apprentissages auprès des aînés et la transmission des connaissances par des activités de terrain, dont des randonnées en raquettes et des voyages en canot. Il est tout de même ironique que les individus les plus aptes à pratiquer une archéologie autochtone dans un contexte cri – ceux qui sont le plus en harmonie avec leur culture et leurs traditions, dont plusieurs aînés ayant travaillé avec le PAPC – soient aussi ceux qui sont les moins enclins à poursuivre des études supérieures pour faire carrière en archéologie. Plusieurs d’entre eux abordaient les travaux d’inventaire avec adresse et minutie, étant donné le dynamisme de cette activité, qui implique beaucoup de voyagement sur le territoire et la découverte de nouveaux lieux. Par contre, la nature sédentaire des fouilles et la rigueur de l’enregistrement de données se sont révélées beaucoup moins intéressantes.

Malgré le faible taux de diplomation au niveau secondaire chez les étudiants d’Eeyou Itschee, un nombre croissant de jeunes Cris s’inscrit dans des programmes postsecondaires et dans un éventail plus large de matières (Commission scolaire crie 2016), dont les études autochtones, l’histoire, l’anthropologie et la muséologie. Il va de soi que tous ces programmes sont pertinents pour poursuivre une carrière en archéologie. Il y a un nombre croissant d’archéologues autochtones ailleurs au Canada, autant dans le monde universitaire que dans celui des services-conseils, et considérant l’attitude plus positive maintenant démontrée par les Cris face à l’archéologie, il est fort probable que, dans un avenir pas si lointain, on connaisse au Québec un ou une archéologue eeyou/eenou. Il reste que cela dépend aussi des programmes de formation continue et des perspectives d’emploi.

Partage des histoires

Une partie importante du PAPC s’est consacrée au développement de produits éducatifs et à la mise en place d’activités éducatives – en d’autres mots, au partage d’histoires en relation avec les secteurs affectés par les projets EM-1 et EM-1-A–Rupert. Plusieurs activités éducatives et autres produits sont issus du PAPC et il est permis d’espérer que d’autres verront le jour dans les années à venir. Jusqu’à présent, deux films ont été produits au sujet du secteur EM-1 et de ses occupants. L’ultime marche documente des marches en raquettes et d’autres événements dans ce secteur de la rivière Eastmain. Le crépuscule d’une terre se penche sur les travaux archéologiques et l’engagement des aînés dans la documentation du patrimoine de l’aire affectée (ARC et Caplain 2008 ; Denton et Caplain 2006). Les deux films encouragent une réflexion sur le patrimoine culturel et l’identité crie dans un contexte de changements rapides. Un troisième film, Antui (cité ci-dessus), raconte l’histoire de jeunes Cris apprenant des techniques traditionnelles de pêche à l’esturgeon à Kaa Ayaapishaamishii.

Plusieurs visites ont été organisées dans les écoles primaires et secondaires et dans les collèges afin d’expliquer les résultats des recherches et des travaux archéologiques. Les aînés, ainsi que les archéologues, ont toujours participé à ces événements afin de mettre en lumière leur rôle dans les activités de recherche et de consignation de l’histoire crie.

Figure 9

Feu Harry Moses lors du vernissage de l’exposition « Souvenez-vous », Nemaska, 2011

Feu Harry Moses lors du vernissage de l’exposition « Souvenez-vous », Nemaska, 2011
Gaston Cooper, pour PAPC, Gouvernement de la Nation crie

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Un autre exemple concernant les enfants est celui des Summer Cree Heritage Camps (camps d’été sur le patrimoine cri) de 2008 et 2009. Des groupes d’enfants de 8 à 12 ans ont séjourné à notre camp principal, situé au coeur de la zone qui allait être inondée par la dérivation de la rivière Rupert. Les enfants ont participé aux fouilles archéologiques, appris les rudiments des métiers traditionnels, écouté les récits des aînés, profité d’activités récréatives et, tout simplement, passé du temps en forêt.

En 2005, deux artistes cris ont été invités à passer du temps à un camp du PAPC sur la Rupert, avant l’inondation, et ont partagé, à travers la peinture (p. ex. Matoush 2006) et la littérature (Pésémapéo Bordeleau 2007), leurs visions respectives de la rivière et de son avenir.

Dès la création du PAPC Nadoshtin, il a été entendu qu’une grande exposition itinérante serait produite et présentée aux communautés cries après inondations. Dans les années qui ont suivi le travail de terrain du projet EM-1, l’équipe du PAPC et le Comité consultatif ont mis sur pied l’exposition « Souvenez-vous... et vous aurez une belle vie ». Cette exposition avait pour but de présenter les résultats du PAPC aux membres des communautés cries d’Eeyou Itschee et de transmettre la signification historique, culturelle et affective des terres inondées par le réservoir de l’Eastmain-1. L’exposition repose sur les témoignages des aînés. Le père du défunt Harry Moses lui avait dit « Souviens-toi et tu auras une belle vie ». Cette citation, reprise comme titre de l’exposition itinérante, donne une voix aux valeurs que les aînés espèrent transmettre aux jeunes Cris et, en même temps, véhicule l’importance de maintenir des liens avec la terre et des relations respectueuses avec les animaux. Cette exposition se concentre sur les liens géographiques et historiques des familles qui ont vécu dans la région du projet EM-1, sur les récits des aînés qui ont grandi là et sur les relations de la communauté avec le passé lointain telles que représentées par l’archéologie. Remarquablement, en quarante ans de travaux archéologiques dans le cadre du développement hydroélectrique à Eeyou Itschee, c’était la première fois que les artéfacts et les résultats du projet étaient ramenés aux communautés (Stevens 2015).

Figure 10

Enfants participant aux fouilles au Summer Cree Heritage Camp en 2009

Enfants participant aux fouilles au Summer Cree Heritage Camp en 2009
PAPC, Gouvernement de la Nation crie

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L’exposition a fait la tournée de neuf communautés cries en 2011 et 2012. Elle a été présentée deux fois à Chibougamau, ville voisine du territoire concerné. Un épisode de l’émission crie Maamuitaau, produite par Radio-Canada Nord, lui a été consacré (CBC 2012). Le catalogue d’exposition (Marshall 2011) et une exposition en ligne (Cree Nation Government, s.d.) ont aussi tous deux contribué à la diffusion et au partage de ces histoires.

Il reste beaucoup à faire pour faire connaître les résultats du programme auprès des Cris et du grand public non autochtone. Des livres et des publications électroniques sur la dérivation de la Rupert sont en préparation.

Sites de sépulture

L’inondation de sites de sépultures représente, pour les familles affectées, un impact particulièrement douloureux des projets hydroélectriques à Eeyou Istchee. Selon les dispositions de la convention Nadoshtin sur les lieux de sépulture, les proches parents avaient le choix de faire exhumer leurs êtres chers et de les réinhumer hors de la zone inondée ou de choisir une autre façon de conserver leur souvenir et de les commémorer. Dans les deux projets EM-1 et EM-1-A–Rupert – comme dans le cas des réservoirs du complexe La Grande – toutes les familles ont opté pour d’autres formes de commémoration.

Le PAPC avait un mandat particulier en ce qui concerne les lieux de sépulture cris. Un programme d’identification des sites de sépulture a été entrepris et les sites ont été nettoyés, et dans certains cas de nouvelles croix ont été installées. Les proches ont été emmenés sur les sites pour des services commémoratifs. Dès le départ, il a été convenu que les activités commémoratives devaient aussi se faire dans le plus grand respect de certains ancêtres cris morts dans le secteur au cours des millénaires, dont les lieux d’inhumation sont toujours inconnus.

Par exemple, dans le secteur du projet EM-1, à la fin de septembre 2005, un mois avant l’inondation, un groupe d’une dizaine de personnes s’est rendu par avion d’Eastmain à un endroit nommé Uuchikwaachikaanan, afin d’assister à une cérémonie en mémoire des cinq enfants Shanush qui y sont morts de famine en 1938. Par la même occasion, une autre cérémonie fut célébrée sur le lieu d’une sépulture datant du début du xviie siècle près de là, découverte en raison de l’érosion de la berge. En 2009, un groupe s’est rassemblé sur le lieu de sépulture d’un membre de la famille Jolly près du secteur de la diversion Rupert. Une vidéo de cet événement émouvant témoigne de la volonté de dire au revoir au défunt, mais aussi de faire le deuil des terres affectées. Beaucoup d’autres cérémonies plus modestes ont eu lieu sur d’autres sites de sépulture avant les inondations causées par les projets Eastmain et Rupert (ACHP 2014).

Figure 11

Activités de commémoration avec des aînés cris à Uuchikwaachikaanan en 2005

Activités de commémoration avec des aînés cris à Uuchikwaachikaanan en 2005
PAPC, Gouvernement de la Nation crie

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Des monuments commémoratifs permanents ont été érigés sur les sites EM-1 et EM-1-A–Rupert pour rendre hommage aux défunts inhumés en ces terres aujourd’hui inondées par le réservoir. Ces monuments rendent aussi grâce aux territoires et aux animaux qui ont aidé les Cris à survivre pendant des millénaires. Sur le site EM-1, l’emplacement choisi par le comité consultatif offre une vue imprenable sur la partie sud du réservoir. L’emplacement du monument commémoratif du secteur EM-1-A–Rupert, surplombant le réservoir, le barrage et le tronçon à débit réduit de la rivière, a été proposé par Walter Jolly, maître de trappe local et membre du comité consultatif. Selon lui, « [d]’ici on peut voir toute l’histoire ». Les deux monuments ont été conçus par l’artiste cri Tim Whiskeychan et réalisés par le sculpteur Robert Nepveu. Quoique stylistiquement différents, les deux monuments suscitent une réflexion sur l’importance de la terre et de l’eau, la riche histoire de la région et la relation spéciale qu’entretenaient les occupants eeyous/eenous avec ce territoire gisant désormais sous l’eau. L’inauguration officielle du monument sur le site du projet EM-1 a eu lieu à l’automne 2008, et celui du site de la diversion Rupert, à l’automne 2014. Ces deux événements ont été soulignés par des festins communautaires sur les lieux de commémoration.

Discussion

La signature de la Paix des Braves en 2002, avec son consentement à la dérivation de la rivière Rupert, était controversée – et l’est toujours dans une certaine mesure, même quinze ans plus tard – chez les Eeyouch/Eenouch. Il y a eu des débats houleux et de la contestation durant les négociations menant à cette entente, ainsi que de l’insatisfaction concernant son processus d’approbation (Atkinson 2008 ; Atkinson et Mulrennan 2009 ; Oblin 2007 ; Deer et al. 2005 ; Radu 2015)[8]. Une évaluation de l’entente déborde des sujets traités dans cet article, mais il semble évident que la Paix des Braves représentait de plusieurs façons une rupture avec le passé. Alors que sa portée était essentiellement économique, elle a ouvert la porte à un contrôle accru des Cris sur leurs territoires et à leur autonomie gouvernementale (Craik 2004 ; Feit 2010 ; Grand Council of the Crees 2005 ; MacLure 2005 ; T. Moses 2005 ; Salée et Lévesque 2010 ; Scott 2005) et a mené explicitement à une entente parallèle entre les Cris et le gouvernement fédéral et, plus tard, à des ententes de gouvernance avec Québec et le Canada. Les relations entre les Cris et Hydro-Québec ont aussi évolué de façon significative durant la période menant à la signature en 2002 et dans les années suivantes (Baba et Raufflet 2014, 2015 ; Bouvier 2006 ; Schiehll et Raufflet 2013). Depuis les jours du complexe La Grande, Hydro-Québec a fait volte-face en s’efforçant de rendre ses projets à Eeyou Istchee « socialement acceptables » pour la nation crie, principalement par le biais d’ententes de partage des bénéfices (Égré et al. 2007 ; Roux et Seelos 2004) et des communications plus respectueuses (Baba et al. 2016). Alors qu’il existe différentes formes de garanties de protection et de gestion du patrimoine culturel incluses dans des ententes négociées pour des projets de développement des ressources (Fidler 2010 ; O’Faircheallaigh 2008), le PAPC semble représenter un rare exemple de programme d’archéologie autochtone qui soit développée de cette manière. Si Hydro-Québec a réussi à installer un certain niveau d’acceptabilité sociale en lien avec la construction de deux barrages sur deux rivières importantes d’Eeyou Istchee dans les années 2000, le PAPC y a très probablement joué un rôle de soutien, pour le meilleur ou pour le pire.

Figure 12

Monuments commémoratifs à Eastmain-1 (en haut) et près du barrage Rupert (en bas). Les deux sculptures ont été conçues par Tim Whiskeychan et réalisées par Robert Nepveu

Monuments commémoratifs à Eastmain-1 (en haut) et près du barrage Rupert (en bas). Les deux sculptures ont été conçues par Tim Whiskeychan et réalisées par Robert Nepveu
PAPC, Gouvernement de la Nation crie

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Quels ont été les réels bénéfices du PAPC pour les différentes instances concernées ? Avant toutes choses, le PAPC a réussi à répondre aux préoccupations exprimées par les aînés à l’atelier de Chisasibi. La question « d’autorité » en relation avec l’histoire crie est fondamentale. Les aînés cris ont joué un rôle important en orientant les recherches archéologiques, en déterminant des sites potentiels et en participant à l’interprétation des aménagements et artéfacts archéologiques. Toutefois, on a aussi fait appel à des archéologues non autochtones pour leur jugement professionnel et leur utilisation de méthodes archéologiques conventionnelles. Inévitablement, sous la pression des délais imposés dans un contexte d’archéologie de sauvetage juste avant les inondations, la « logique archéologique » du projet a pris, parfois de façon prédominante, le dessus sur la « logique communautaire ».

Les préoccupations des aînés concernant la possibilité de perturbations de sépultures ont fait l’objet de consultations tout au long des travaux de terrain. Malgré la participation des aînés, serait-il possible que des sépultures soient perturbées par inadvertance ? À Uuchikwaachikaanaan, sur la rivière Eastmain, feu George Coonishish a indiqué l’endroit où les enfants Shanush sont morts si tragiquement, leurs corps toujours ensevelis sous le tipi effondré, jusqu’à la relocalisation de leurs ossements plus loin, près d’une décennie plus tard. Le premier endroit se trouvait tout près d’un de nos sites de fouille. Dans des circonstances normales, les sites de sépultures se trouvaient rarement à proximité des sites d’habitation. Cet exemple suggère, comme plusieurs aînés cris le craignaient, qu’il était possible que les archéologues mènent, par inadvertance, des fouilles sur des sites où il y avait eu des lieux de sépulture insoupçonnés. Par contre, les Cris ont aussi fait preuve d’ouverture à la possibilité d’en apprendre plus à partir de sépultures plus anciennes, sans lien évident avec les populations actuelles. Par exemple, dans le cas de la découverte de ce type de sépulture exposée par l’érosion de la berge près de Uuchikwaachikaanaan, le comité consultatif a recommandé que l’on procède à la collecte des ossements. Ceux-ci ont été réinhumés hors de la zone d’érosion et une cérémonie a été célébrée à la mémoire de la personne inconnue. Avant la réinhumation, les aînés ont permis à un paléoanthropologue de procéder à la datation au radiocarbone et à l’étude de la mandibule humaine (Larocque 2007), puis de conserver une partie de cet ossement pour de futurs tests d’ADN et autres. Ils ont aussi permis qu’un couteau ou pointe de lance en métal ferreux extrêmement corrodé, retrouvé près de l’individu, ne soit pas réinhumé avec lui, mais plutôt conservé avec d’autres artéfacts issus des fouilles faites par le PAPC.

Les préoccupations au sujet du retrait des artéfacts du territoire ont aussi été abordées – séparément du PAPC. En 2011, l’Institut culturel cri Aanischaaukamikw (ACCI), centre culturel et musée des Cris d’Eeyou Istchee, a ouvert ses portes au public. Ce n’est pas par hasard que le projet de musée initialement proposé par la communauté crie au milieu des années 1980 est devenu réalité juste après la période de développement hydroélectrique de la fin des années 2000, avec l’aide financière d’Hydro-Québec et du gouvernement du Québec. L’ACCI héberge le laboratoire d’archéologie du GNC et possède des installations adéquates pour l’entreposage et la conservation des collections, dont celles du PAPC. Ce laboratoire est la base d’opération des projets archéologiques du GNC. À l’heure actuelle, les artéfacts du PAPC, tout comme ceux d’autres projets du GNC, y sont conservés. Plusieurs membres de la communauté crie souhaiteraient être reconnus en tant que propriétaires en droit de ce matériel, mais le fait qu’il soit maintenant à Eeyou Istchee et accessible à toute la communauté constitue une avancée majeure et très positive pour la nation crie.

Nous n’avons pas fait l’exercice, sans doute utile pour mesurer les avantages matériels pour la communauté, de « suivre l’argent » pour déterminer qui a profité financièrement du PAPC. Néanmoins, le fait que les Cris contrôlaient la logistique du PAPC a produit des retombées tangibles pour la communauté : achats de nourriture ou de produits divers dans les commerces locaux, fabrication de tentes par les artisans de la région, location d’équipements de camping, de bateaux et de moteurs par les résidents, etc. Ces dépenses ont sûrement eu de meilleurs impacts sur l’économie locale que celles générées par la location d’hélicoptères. En ce qui concerne les salaires, le seul poste permanent était celui du coordonnateur cri du PAPC. Un autre poste clé était celui du coordonnateur logistique, qui n’a travaillé que six mois par année approximativement. Toutefois, compte tenu du rôle de l’archéologie au sein du programme, plusieurs postes contractuels à long terme étaient occupés par des archéologues non autochtones[9]. Cela est dû en partie au temps considérable de préparation des rapports archéologiques exigés par les permis provinciaux. Bien qu’ils représentent les seules archives écrites essentielles à la mémoire des travaux et des découvertes sur le terrain, ces rapports ne sont pas facilement accessibles aux membres de la communauté et n’ont pas un grand intérêt à leurs yeux.

Notre impression, quoique subjective, nous porte à croire que les efforts éducatifs du PAPC – particulièrement l’exposition itinérante – ont eu un réel impact sur la perception crie de l’archéologie. Plusieurs facteurs y ont contribué : le PAPC sous les auspices des Cris, le rôle critique des aînés cris dans le programme, le grand nombre de Cris participants et le vaste éventail d’activités autres que l’archéologie. Le fait que les traditions et les connaissances cries ont été prises au sérieux dans tout le matériel éducatif produit par le PAPC est plus important encore, puisqu’il a permis de réellement changer les perceptions, ce qui représente un gain énorme pour l’archéologie à Eeyou Istchee.

Nous estimons qu’en produisant un compte rendu qui traduit le savoir et les intérêts cris, le PAPC a aussi amélioré l’ensemble de la qualité « scientifique » de l’archéologie dans les secteurs touchés par les projets hydroélectriques. Comme nous l’avons mentionné plus haut, le fait que deux programmes (PAPC et SEBJ) ont fonctionné en parallèle a ajouté une dimension importante de connaissances, qui n’aurait pas existé autrement. La dynamique de la participation crie a aussi mené à un partage accru d’informations entre les archéologues, notamment à des sessions conjointes de rencontres d’associations archéologiques et à la publication du premier ouvrage scientifique majeur en près de trente ans d’archéologie contractuelle à Eeyou Istchee (Bibeau, Denton et Burroughs 2015).

Le PAPC soulève des questions inconfortables sur l’évaluation et l’atténuation des impacts archéologiques des projets de développement des ressources à grande échelle. Si deux groupes de chercheurs travaillant en parallèle – l’un issu de l’archéologie communautaire et l’autre travaillant à forfait pour le promoteur – peuvent produire des données archéologiques différentes, manifestement, ni l’un ni l’autre ne peut brosser un portrait d’ensemble. Alors qu’il semble évident que des orientations et des méthodes différentes devraient produire des résultats différents, le processus d’évaluation et d’atténuation des impacts suppose que des inventaires et des fouilles devraient produire un échantillonnage à peu près représentatif, qui rendrait compte d’une vue globale de l’histoire d’un secteur. Qui décide des sites à fouiller et qui détermine ce qui est important ? Au Québec, les études de potentiel archéologique sont des outils essentiels d’évaluation des impacts. Bien qu’elles puissent prendre en considération des facteurs « ethnographiques », dont les emplacements de vieux campements, les frayères, etc, elles sont tout à fait différentes d’une démarche effectuée par les membres de la communauté dans le processus qui définit le potentiel archéologique ou patrimonial. Alors que l’inventaire du PAPC incluait des zones identifiées par les archéologues sous contrat avec la SEBJ, plusieurs des sites du PAPC ont été découverts en dehors de ces zones. Sans l’inventaire du PAPC, ces sites n’auraient pas été signalés et le portrait global de l’histoire des secteurs affectés serait passablement différent.

Des questionnements similaires peuvent se poser sur le choix des sites à fouiller. Conformément aux orientations générales du PAPC, les travaux se sont concentrés sur les sites relativement récents, n’excluant toutefois pas les plus anciens. Bien qu’il existe une longue tradition d’enquêtes sur des sites modernes et contemporains à Eeyou Istchee en ce qui concerne l’archéologie des projets hydroélectriques (Denton 1976 ; Laliberté et al. 1977), la grande majorité des travaux avait pour but d’établir une meilleure compréhension des relevés archéologiques plus anciens. Le PAPC a dirigé l’approche vers un autre niveau, en partenariat avec les aînés locaux, en explorant l’importance culturelle et historique de ces sites récents (Guindon 2013b, 2015 ; Izaguirre 2012 ; Marcoux 2012, 2015). L’attention portée aux sites récents, dont ceux du xixe siècle, période archéologique longtemps négligée à Eeyou Istchee (Denton 1994), a servi de lien entre le passé récent et le passé beaucoup plus ancien. La présentation de vieilles bottes en caoutchouc, de scies à chaîne datant des années 1970 et d’autres artéfacts de la vie de tous les jours dans l’exposition itinérante « Souvenez-vous », a permis aux Cris de faire des liens plus aisément entre ces artéfacts et d’autres plus anciens, et en même temps de réaliser pleinement que « ceci est notre histoire ».

Plusieurs autres questions ont été soulevées sur le rôle du PAPC en relation avec le programme archéologique de la SEBJ et de ses consultants. Le PAPC a organisé des visites avec les aînés sur les sites soumis aux fouilles par les consultants de la SEBJ avec l’objectif de s’assurer que les connaissances cries seraient prises en compte dans les interprétations archéologiques, et a aussi mis sur pied, en mars 2012, un atelier de partage d’information entre les aînés cris et les consultants en archéologie de la SEBJ. Les discussions de l’atelier ont surtout porté sur les interprétations divergentes du site EjFt-3, connu par les Cris sous le nom de Chisheyaachischishkaau (plusieurs vieux pins gris). Inventorié et fouillé par la SEBJ, ce site est reconnu comme le plus grand site archéologique fouillé en Eeyou Ischee[10]. On peut donc se demander si la composante archéologique du PAPC aurait pu être conçue différemment. Le PAPC aurait pu mettre en place des normes établies par les Cris et offrir des ressources pour une meilleur atténuation des impacts du point de vue de la communauté, mais en laissant l’exécution des travaux aux consultants de la SEBJ. Dans ce contexte, les Cris auraient-ils atteint leurs objectifs d’engagement communautaire – nommément en embauche, formation, orientations générales de programme, produits éducatifs, etc. – et ainsi exercé une influence plus marquée sur un programme élargi et intégré ? Il serait inutile de se perdre en conjectures, mais nous avançons tout de même que les contraintes et les réglementations corporatives, dont les normes imposées aux campements des travailleurs, n’auraient pas permis d’atteindre un résultat approchant le niveau « d’archéologie communautaire » produit par le PAPC. Comme nous l’avons déjà vu, vivre sur le territoire dans les campements eeyous représentait un élément essentiel des composantes du PAPC, dont l’archéologie. Les occasions de modeler et de maîtriser le programme se sont possiblement heurtées aux allégeances premières des compagnies : leurs obligations contractuelles au promoteur du projet.

Les Cris ont donc fait beaucoup d’efforts pour obtenir leur propre programme d’archéologie, dans le but de compiler leurs propres données sur ces terres, et sur leur importance pour les léguer aux générations futures. Pour l’archéologie, l’effet le plus significatif de la participation active des Cris dans l’acquisition de connaissances sur le passé est la volonté accrue d’accepter que cette discipline puisse raconter le passé de façon pertinente. L’attitude des Cris envers leur propre culture a grandement changé depuis les années 1970. Au fur et à mesure que les gens ont délaissé la chasse et le trappage comme principales activités économiques, ils se sont rapprochés de ce que nous appelons le « patrimoine culturel ». Celui-ci est une source d’identité et de fierté, une réalité à défendre et à préserver et, de plus en plus, une réalité pouvant être valorisée par des outils de recherche « extérieurs » adaptables aux intérêts de la communauté. Ces outils, notamment l’archéologie, l’histoire orale et la muséologie, peuvent aider à renouer avec le passé et réaffirmer son identité. Il est important que les jeunes Cris puissent reconnaître leur culture et leur histoire dans un monde moderne dominé par Internet et la télévision par satellite.

Cette réalité s’est confirmée à la vue d’un jeune participant du Rupert Legacy Canoe Trip, extrêmement ému devant la beauté des outils en pierre taillée – pointes de projectile, grattoirs, etc. – fabriqués par ses ancêtres. Ce jeune était étonné qu’aucun de ces objets ne lui ait jamais été montré à l’école. Le PAPC et d’autres projets contribuent à changer la situation : de plus en plus de matériel historique cri, y compris du matériel archéologique, se taille une place dans les programmes académiques d’histoire. Un défi important sera de favoriser l’intégration, en mettant l’accent sur le rôle que les aînés et autres membres de la communauté jouent dans une adaptation de l’archéologie en tant qu’outil d’exploration et de rétablissement de liens avec le passé et les traditions eeyous.

Le PAPC a été conçu pour collecter, archiver et partager les histoires et, dans un certain sens, créer une mémoire collective de ces lieux. Il s’agit d’un remplacement tristement insuffisant à un accès illimité au territoire et à la possibilité d’entendre les histoires dans leur contexte initial social et naturel – mais c’est sûrement mieux que rien. Dans une certaine mesure, il s’agit aussi de « guérison ». Plusieurs aînés ont parlé de l’importance du territoire et de leur tristesse de le perdre, une douleur comparable à la perte d’un être cher. Les commentaires de feu Harry Moses au sujet de la rivière Eastmain sont tout à fait caractéristiques de l’attitude des aînés à ce propos : « Ce qui se passe sur la rivière m’affecte grandement, je me sens comme quelqu’un qui est triste d’avoir perdu une chose pour laquelle il éprouvait un amour intense. C’est comme perdre un être cher. »

Certains ont sévèrement critiqué Hydro-Québec pour avoir inondé ces territoires ; d’autres ont fait preuve d’une plus grande mesure d’acceptation, comme Noah Wapachee : « On perdra quelque chose. Tout sera inondé. En se rappelant les moments heureux passés là, ils n’auront sûrement pas le coeur à rire, mais je crois que ça n’aide personne de voir les choses sous cet angle. »

Partager les histoires et exprimer ses sentiments au sujet de l’inondation imminente a possiblement contribué au processus de guérison, permettant aux aînés cris et aux utilisateurs du territoire de composer émotionnellement avec cette perte. Un important concept cri de bien-être s’exprime par le terme miyupimaatisiiun, généralement interprété comme « être bien dans sa vie » (Adelson 2000). Au-delà de l’absence de maladies, ce concept englobe la protection du froid et l’accès à une alimentation propre aux Cris ; il implique aussi une relation intime avec le territoire et les animaux dont se nourrissent les Cris et, par extension, leur mode de vie et leur identité culturelle (Adelson 1998 : 13-16). Certains Cris considèrent que l’inondation de leurs terres compromet leur mode de vie et leur identité culturelle. Pour certains, des programmes de guérison en forêt ont contribué à contrebalancer ces impacts et beaucoup d’autres issus du colonialisme, dont celui des écoles résidentielles (Adelson 2009 ; Radu 2015 ; Radu et House 2012 ; Radu, House et Pashagumskum 2014 ; Roué 2006 ; Tanner 2009 ; Vanthuyne, sous presse). Même si plusieurs des activités sur le territoire ont été organisées par le PAPC – marches en raquette, voyages en canot et festins – à des fins explicitement éducatives et commémoratives, elles peuvent aussi être vues comme partageant de nombreux aspects du processus de guérison. Une dimension curative ou thérapeutique pourrait même être suggérée à titre de composante du PAPC (cf. Schaepe et al. 2017). Comme nous l’avons déjà mentionné, les aînés eeyous ont assuré que les recherches archéologiques étaient menées sur des lieux ayant à leurs yeux une importance particulière et mettaient l’emphase sur des éléments culturellement – et, dans certains cas, spirituellement – significatifs. Par conséquent, en aidant les Cris à se réapproprier leur passé et leurs traditions sur certains secteurs du territoire, l’archéologie du PAPC a tout de même servi, ne serait-ce que minimalement, à favoriser le miyupimaatisiiun.

Conclusion

Dans cet article, nous avons décrit une forme d’engagement d’un groupe autochtone avec l’archéologie dans le contexte d’un vaste projet de développement des ressources. Le financement du PAPC a été négocié en tant que composante d’une entente de partage des bénéfices entre Hydro-Québec et la nation crie. Le PAPC a vu des archéologues non autochtones travaillant pour un gouvernement autochtone et menant des travaux archéologiques dans le contexte d’un mégaprojet de développement des ressources en soutien aux communautés locales. C’est l’insatisfaction des Cris par rapport aux programmes de sauvetage archéologique menés auparavant qui a donné l’élan initial à l’inclusion de l’archéologie dans les conventions de Nadoshtin et Boumhounan. Autre point important, l’archéologie est devenue un élément parmi de nombreuses autres activités liées à la préservation du patrimoine culturel et à l’éducation relative au patrimoine. Dans le PAPC, les enseignements et l’information dispensés par les aînés occupent une place au moins égale à l’information fournie par l’archéologie.

L’appétit apparemment insatiable du Québec pour l’énergie hydroélectrique a donné lieu à une décennie de développement rapide de projets sur les rivières Eastmain et Rupert dans les années 2000. Dans ce contexte, le PAPC a mobilisé les énergies et l’intérêt pour tout ce qui touche le patrimoine culturel cri. Pour les familles directement concernées, les informations archivées et les produits éducatifs ne peuvent compenser l’inondation des terres. Néanmoins, dans ce contexte difficile de perte, le PAPC a offert aux individus, aux familles et aux communautés concernés une occasion remarquable de documenter et d’explorer l’importance de ces terres ; de conserver la mémoire des ancêtres qui y sont inhumés et de leur témoigner du respect ; de célébrer leurs connaissances, leurs valeurs et leurs traditions et de partager cet héritage avec les autres.

Le programme a aussi permis aux Cris d’explorer le passé récent et plus lointain des régions affectées avec le soutien d’archéologues professionnels. Malgré les relations complexes entre les communautés et les représentants de cette discipline, les deux côtés ont fait preuve d’une volonté d’adapter et de modifier leurs perceptions. Les archéologues du PAPC étaient des invités à Eeyou Istchee et dans les familles locales. L’apprentissage des réalités de la vie en forêt dans un environnement social et culturel cri et, surtout, la présence des aînés et la volonté de partager leurs perspectives et leurs enseignements, ont ouvert les yeux des archéologues sur un territoire et son histoire du point de vue des Cris. Cette expérience a permis aux archéologues de conférer au territoire une dimension plus humaine et d’établir des liens entre les Cris d’aujourd’hui et leurs ancêtres directs. Cependant, les archéologues avaient un double statut : celui d’invités, mais aussi celui de « patrons » gestionnaires de fouilles, dans un environnement social et culturel cri aux valeurs et au rythme de travail différents. Aucun cours universitaire ne les avait préparés à cette réalité et la courbe d’apprentissage s’est révélée plutôt raide.

Pour les nombreux Cris mis en contact avec l’archéologie, la PAPC a démontré les possibilités de l’archéologie à contribuer à la compréhension du passé d’une manière permettant l’utilisation et le respect des savoir-faire et des connaissances de leurs aînés. Pour d’autres groupes autochtones négociant des ententes sur le partage des bénéfices dans le contexte d’importants projets de développement des ressources, le PAPC démontre que l’archéologie peut être associée avec succès à un programme élargi de patrimoine culturel sur les connaissances et valeurs traditionnelles. On remarque aussi qu’un tel programme peut rallier les communautés et répondre à plusieurs objectifs locaux dans un contexte difficile. Dans les cas où le patrimoine matériel sera détruit ou inondé, l’autorité de la communauté est seulement limitée par le besoin réel ou perçu de mener des fouilles à grande échelle et par les contraintes éthiques reliées aux rapports archéologiques.

L’option d’archéologie « do it yourself » est principalement appropriée pour des groupes ayant déjà une capacité organisationnelle ou professionnelle à développer de tels programmes (Dent 2016). Le programme archéologique cri – avec son approche communautaire/collaborative – était en place bien avant le PAPC et continuera longtemps après. D’autres options de rencontres entre les communautés et l’archéologie, dans un contexte de grands projets de développement des ressources, devraient exister pour les communautés qui n’ont pas cette capacité ou qui ne désirent pas s’engager de manière importante dans des initiatives archéologiques. Pour des groupes ayant une influence politique leur permettant de négocier des ententes de partage des bénéfices, les « règles d’engagement » avec l’archéologie pourraient s’établir par le biais de négociations. Ailleurs, il reste à espérer que les exigences gouvernementales de consulter les communautés autochtones avant d’octroyer des permis de travaux archéologiques (pour le Québec, voir Desrosiers 2017) mèneront à des programmes d’intendance du patrimoine qui favoriseront l’atteinte des objectifs communautaires.

En introduction, nous demandions comment l’archéologie, dans un contexte de projets de développement des ressources à grande échelle, pourrait mieux répondre aux objectifs et aux préoccupations des communautés. Pendant le processus d’évaluation et d’atténuation des impacts au Québec et ailleurs, il y a une tendance marquée à assimiler le patrimoine culturel à la présence de sites archéologiques, conférant ainsi un statut particulier d’autorité aux archéologues en matière de patrimoine culturel autochtone. Le PAPC nous rappelle l’importance des liens culturels des Autochtones avec le territoire et les nombreux aspects non archéologiques du patrimoine qui ont pu être affectés par le développement. Le travail du PAPC sur les projets EM-1 et EM-1-A–Rupert plaide en faveur d’une approche plus globale au patrimoine culturel dans un contexte de développement et de la possibilité pour les communautés de s’engager au niveau qu’ils choisiront pour répondre aux objectifs en lien avec leur patrimoine culturel. Alors que les promoteurs tenteront inévitablement de restreindre l’étendue des recherches aux plus strictes définitions de responsabilités légales, il est possible d’en élargir la portée par l’entremise d’un processus de consultation mandaté par le gouvernement. Dans le même sens, comme le mentionnent plusieurs chercheurs, une collaboration entre les groupes autochtones et les consultants en archéologie peut largement contribuer à améliorer le contrôle et l’engagement communautaire, même dans le cas d’archéologie contractuelle (Angelbeck et Grier 2014 ; Connaughton et Herbert 2017).

À Eeyou Istchee, comme ailleurs, le développement n’est pas la seule menace aux relations saines avec le passé : les aînés encore capables de maintenir ces liens s’éteignent petit à petit. Alors que la chasse demeure toujours un élément culturel essentiel, la dominance de nouvelles voies de communication fait que certaines parties du territoire sont visitées moins souvent. Dans ce contexte, nous osons espérer que les activités qui servent à maintenir les liens des communautés avec leur territoire et leurs traditions – celles qui, dans ce sens, favorisent le miyupimaatisiiun – continueront et se multiplieront sur le territoire d’Eeyou Istchee. Il ne faut pas que ce genre d’activités soit entrepris uniquement dans le but de mitiger les dégâts produits par les grands projets de développement. De notre point de vue, elles devraient s’étendre dans des secteurs qui ne seront jamais inondés ou affectés par un développement effréné. Nous espérons aussi que, dans cette perspective, ces lieux seront visités, leurs histoires entendues, interprétées et réinterprétées pendant des générations. Pour les Eeyouch et pour plusieurs autres groupes, ce travail implique la collecte et le partage d’histoires et de savoirs. Ces activités, incluant les voyages mettant en valeur le « patrimoine vivant », de même que la formation et l’engagement de la part des jeunes à construire une mémoire collective sur la base des histoires et des connaissances ancestrales, entre autres, peuvent être considérés comme des activités non archéologiques. Cependant, elles peuvent, comme nous l’avons noté ci-dessus, être intégrées à une approche élargie de l’archéologie, qui favorise le maintien de liens et la guérison et qui pourrait – ou non – inclure des fouilles archéologiques.