Comptes rendus

Nous sommes des histoires : réflexions sur la littérature autochtone, Marie-Hélène Jeannotte, Jonathan Lamy et Isabelle St-Amand (dir.). Mémoire d’encrier, Montréal, 2018, 276 p.[Record]

  • Isabella Huberman

Dans un contexte où des débats sur la réconciliation, la décolonisation et l’appropriation culturelle battent leur plein au Québec et au Canada, l’anthologie Nous sommes des histoires : réflexions sur la littérature autochtone nous offre des outils pour mieux comprendre les perspectives autochtones dans ces débats. Les codirecteurs Marie-Hélène Jeannotte, Jonathan Lamy et Isabelle St-Amand nous livrent, pour la première fois en français, des textes théoriques et critiques d’une sélection de chercheurs autochtones et allochtones du champ des études littéraires autochtones. Alors que la barrière de la langue limite les transferts entre les aires francophones et anglophones, le champ des études littéraires autochtones est solidement établi dans le Canada anglais et aux États-Unis. Et si la littérature autochtone au Québec – cette tradition millénaire, qui prend la forme de publications depuis les quarante dernières années – vit un essor notable depuis le tournant du xxie siècle, les chercheurs, étudiants et lecteurs se butent à un corpus critique restreint pour lire, enseigner et comprendre cette littérature. Les directeurs de Nous sommes des histoires font ici un grand pas pour combler ce manque en puisant dans le riche corpus critique existant du côté anglophone. Une des contributions majeures de l’ouvrage sera de familiariser des lecteurs formés principalement dans la tradition des études littéraires occidentales avec les auteurs centraux et les grandes idées liées à la littérature des premiers peuples. À cet égard, l’écrivain wendat Louis-Karl Picard-Sioui qui signe la préface note que l’anthologie permettra de mieux comprendre la littérature autochtone d’expression française « autrement et en dehors des catégorisations eurocentriques habituelles » (p. 7). Cette précision importante souligne la spécificité de ce corpus littéraire. De surcroît, la décision de commencer l’anthologie avec la préface de Picard-Sioui s’aligne avec la perspective des directeurs d’ancrer leur projet dans le respect et l’humilité. Les trois directeurs blancs font preuve d’autoréflexivité sur leur position de pouvoir en tant que chercheurs et font la démarche importante de justifier les raisons pour lesquelles ils font ce travail, écrivant que les Premières Nations, les Métis et les Inuits ont « quelque chose à nous apprendre. Nous voulons écouter leurs histoires et contribuer à les faire connaître » (p. 11). Plus qu’un geste symbolique d’ouvrir un livre sur la critique littéraire autochtone avec une parole autochtone, ce geste déstabilise l’autorité institutionnelle associée à la direction d’un ouvrage et permet de valoriser l’expertise et l’influence fondatrice de Picard-Sioui dans le champ des études littéraires autochtones au Québec. Dans une introduction rigoureuse, les directeurs dressent un tableau de l’histoire du milieu littéraire autochtone au Québec et de ses thématiques majeures, en même temps qu’ils présentent l’objectif central de l’anthologie, à savoir « de rendre accessibles en français quelques-unes des principales réflexions théoriques développées dans le domaine des études littéraires autochtones » (p. 13). Les directeurs ont porté une attention particulière à la sélection des textes, choisis en fonction de leur qualité et de leur importance dans le champ, mais également pour leur pertinence dans l’espace francophone. Leur démarche relève de l’importation culturelle, mais ils se justifient de manière convaincante en écrivant qu’« il ne s’agit pas d’imposer aux études littéraires autochtones francophones l’ensemble des réflexions élaborées dans l’espace anglophone, mais bien de cibler les éléments pertinents à la compréhension des oeuvres produites au Québec » (p. 15). Sous l’oeil des directeurs, nous pouvons donc concevoir l’existence d’une « parenté littéraire », c’est-à-dire de liens entre les écrivains de l’Île de la Tortue au-delà des barrières linguistiques issues d’une double ...