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À la découverte des fonds et des collections

« Il y a des choses qu’une personne cultivée ne peut ignorer » – Le Bulletin de la Société d’étude et de conférences (1951-1967) : sa genèse, ses actrices et son contenu“Il y a des choses qu’une personne cultivée ne peut ignorer” – The Bulletin of the Société d’étude et de conférences (1951-1967): Origins, Stakeholders and Content

  • Fanie St-Laurent
Cover of Number 4, 2012, pp. 4-113, Revue de Bibliothèque et Archives nationales du Québec

Article body

On a beaucoup étudié le rapport des femmes à l’imprimé en parcourant l’oeuvre des auteures ou en observant celles qui exercent une profession dans le milieu du livre [1]. Les travaux de Jacques Michon sur l’éditrice Berthe Dulude Simpson [2], ceux de Chantal Savoie sur l’histoire littéraire des femmes [3] et ceux d’Isabelle Boisclair sur le sous-champ littéraire féministe au Québec [4] témoignent par exemple de cet intérêt. Or, les femmes empruntent souvent d’autres voies pour accéder à la culture et à l’écrit. Ainsi, aux côtés de ces auteures, relieures, éditrices et libraires figurent un bon nombre de lectrices et d’animatrices de la vie littéraire.

Les clubs du livre et tant d’autres formes de sociabilité culturelle féminine permettent également aux femmes de se cultiver et, parfois, d’utiliser l’écrit pour transmettre des informations et diffuser des idées. Des conceptions modernes sont ainsi transmises dans les périodiques féminins profanes du début du xxe siècle [5]. Dans son article sur les revues féminines québécoises, Micheline Dumont souligne d’ailleurs l’importance de cet accès à la parole par l’imprimé dans la transformation de la société québécoise [6]. Par exemple, des groupes d’affirmation et de revendication des droits des femmes comme la Fédération nationale Saint-Jean-Baptiste (fondée en 1907) et la Fédération des femmes du Québec (1966- ) ainsi que des groupes culturels ou religieux tels les cercles de fermières (1915- ) et les mouvements féminins d’action catholique (dès 1932) se servent d’un organe d’information pour joindre leurs membres, partager des connaissances et susciter une réflexion. C’est aussi le cas des femmes membres de la Société d’étude et de conférences (SÉC), un regroupement féminin francophone, qui publie son Bulletin de 1951 à 1967 (ill. 1).

1

Bulletin de la Société d’étude et de conférences, vol. 2, no 1, septembre-octobre 1951. BAnQ, Centre d’archives de Montréal, fonds Société d’étude et de conférences – Section de Montréal (P805).

Photo : Marie-Andrée Boivin © Bibliothèque et Archives nationales du Québec, 2012

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Le Bulletin de la SÉC de même que l’ensemble des archives de la Société se trouvent au Centre d’archives de Montréal de Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ), fonds P805 [7]. On peut consulter avec profit de nombreux documents textuels et des photographies témoignant de l’histoire de ce regroupement culturel de 1933 à 2004. Ce fonds de BAnQ, constitué en 2008, donne un accès privilégié au quotidien des femmes de l’élite sociale montréalaise et à leur participation à la vie culturelle, particulièrement dans les années 1940 et 1950. Dans cet article, nous voulons d’abord présenter la SÉC, puis proposer une analyse de son Bulletin. Il sera notamment question de la mise en forme du premier numéro, du profil des principales responsables de sa publication et du contenu proposé aux lectrices. Ce travail repose sur l’étude de sources diverses. Nous avons consulté 24 des 30 numéros du Bulletin de la SÉC conservés au Centre d’archives de Montréal de BAnQ [8] et nous avons complété la recherche en parcourant les autres publications [9] ainsi que les archives de cette organisation (rapports annuels, procès-verbaux, correspondance, etc.). Comme tant d’autres bulletins d’information, celui de la SÉC est aujourd’hui tombé dans l’oubli [10] à cause de son lectorat réduit et de son caractère daté, qui correspond à un état révolu de société. Mais il nous paraît intéressant de faire ressortir certains aspects de ce périodique et de percevoir les choix éditoriaux du comité de rédaction.

« Les choses intellectuelles plutôt que la broderie [11] » : présentation de la SÉC

La SÉC est fondée à Montréal en 1933 et attire principalement des femmes de l’élite canadienne-française soucieuses de poursuivre leur formation intellectuelle à une époque où les études supérieures leur sont peu accessibles. Le regroupement rappelle les nombreuses formes de sociabilité féminine dans le Canada anglais du xixe siècle et du début du xxe siècle telles que décrites par Heather Murray, qui allient mondanité et acquisition de connaissances [12]. La fondatrice, Odette Lebrun, a l’intention de réunir

toutes les femmes qui ne se croient pas des puits de science à leur sortie du couvent, toutes celles chez qui la vie quotidienne n’a pas tué ou recroquevillé sans espoir les goûts intellectuels, toutes celles qui ont de l’idéal, qui aiment le beau, qui croient que les loisirs peuvent s’occuper, se meubler [13].

Dès sa création, le mouvement obtient un vif succès. En 1933, il compte sept cercles comprenant chacun une douzaine de membres qui se réunissent aux deux semaines parfois chez l’une, parfois chez l’autre. À la fin des années 1960, la SÉC comprend près d’une centaine de cercles, soit plus de 1300 membres [14]. À l’origine, les deux principaux volets d’activités de la Société sont, d’un côté, l’étude, la recherche et la création dans les cercles et, de l’autre, l’audition de conférences offertes bimensuellement à tous les membres par des spécialistes reconnus du Québec et d’ailleurs, principalement de la France. Comme l’exprime Alain Viala à propos des salons littéraires et mondains du xviie siècle, ces rencontres profitent à la fois aux conférenciers et à leur auditoire :

D’une part, les écrivains s’y trouvent en contact avec une élite sociale de leurs lecteurs et peuvent observer les tendances du goût mondain dominant. Mais, d’autre part, l’élite sociale cherche là des moyens de distinction : converser avec les auteurs permet d’être en prise directe sur l’actualité de la production littéraire ; et, les effets du snobisme aidant, ces mondains amplifient en courants de la mode les tendances esthétiques qui répondent le mieux à leurs attentes [15].

Il est impossible d’accéder aux connaissances transmises dans les conférences – les paroles s’envolent – mais la seule observation des choix des conférenciers et des thèmes abordés permet de comprendre, comme l’ont montré Alain Clavien et François Vallotton, que la transmission des idées ne se limite pas aux écrits :

Dès la moitié du xixe siècle et jusque tard dans le xxe siècle, la conférence est ainsi l’une des activités régulières de très nombreux clercs, un moyen privilégié de présenter et de défendre leurs idées, une manière de transmettre leur savoir, et aussi une pièce importante dans le dispositif de l’espace public et de la vie sociale de ces années-là [16].

Ainsi, le nombre imposant de conférenciers (plus de 500 entre 1933 et 1967) et d’auditeurs – à certaines occasions, quelque 700 places sont réservées à l’hôtel Windsor –, ajouté au poids symbolique de certains orateurs, place la SÉC en bonne position sur l’échiquier culturel pour avoir accès à des connaissances dans des domaines aussi variés que les sciences, les arts, la musique et la littérature, entre autres. Parmi les conférenciers qui prennent la parole devant les membres de la Société, les plus connus sont certainement les Québécois Lionel Groulx (1936), Paul-Émile Borduas (1942) et René Lévesque (1955) ainsi que les Français Jacques Maritain (1944), Jean-Paul Sartre (1946) [17] et Pierre Emmanuel (1951 et 1959). Avant les années 1970, ce sont en majorité des hommes (environ 80 %) à qui l’on demande de présenter des conférences. Notons tout de même que des femmes aux parcours singuliers sont également invitées par la SÉC, dont Thérèse Casgrain (1943, 1947 et 1971), Marguerite Yourcenar (1957) et Lise Payette (1972) (ill. 2).

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Dans l’ordre habituel :

Chanoine Lionel Groulx, vers 1950. BAnQ, Centre d’archives de Québec, collection Centre d’archives de Québec (P1000, S4, D83, PG58). Photographe non identifié. Num.

Radio – Journalistes [René Lévesque], juin 1949 (détail). BAnQ, Centre d’archives de Montréal, fonds Conrad Poirier (P48, S1, P23495). Photo : Conrad Poirier. Num.

Lise Payette [au centre], entre 1960 et 1970. BAnQ, Centre d’archives de Montréal, fonds Antoine Desilets (P697, S1, SS1, SSS18, D96). Photo : Antoine Desilets.

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En parallèle aux conférences, la formule des rencontres de cercles encourage l’émulation entre les membres et les porte à l’écriture, comme en témoigne Alice Brunelle, présidente de la SÉC de 1953 à 1955 : « Mon appartenance à un cercle m’a beaucoup aidée. La conscience que j’ai apportée à l’élaboration de mes travaux, la délectation que j’y ai trouvée ont fait naître et grandir en moi le désir d’aller toujours plus avant dans l’exercice de l’écriture [18]. » Les travaux d’Alice Brunelle et de ses compagnes des cercles portent sur les voyages, la littérature, la musique et l’histoire ou sont l’ébauche de textes de création qui trouvent un premier public. Dès 1936, un concours littéraire est créé afin d’encourager la création et la rédaction de travaux de recherche. Pour Annette Doré, présidente de 1938 à 1941, le concours s’avère l’une des initiatives les plus heureuses de l’histoire du regroupement, l’une des plus susceptibles d’avoir favorisé l’éclosion de talents littéraires [19]. Toutefois, à la lecture des noms des lauréates, un constat s’impose : sauf exceptions, la majorité des lauréates demeurent inconnues et leurs textes, rarement publiés, sont peu diffusés à l’extérieur des cadres de la SÉC [20]. Le concours littéraire, malgré l’autorité incontestable des jurés, n’a guère de légitimité dans le champ littéraire [21]. En créant ce concours, le regroupement a certainement amené les femmes à l’écriture, à la formation littéraire, mais la reconnaissance auprès des éditeurs et du public naîtra dans d’autres lieux.

Le rapport annuel de la SÉC paru en 1942 (ill. 3) atteste la primauté accordée au travail réalisé dans les cercles :

Les cercles y jouent logiquement le premier rôle, car la Société fut fondée en vue de fournir aux femmes, par eux, des moyens de culture intellectuelle, et tel est encore son unique objet. Les conférences publiques que la Société organise […] ne sont qu’une adjonction à son programme régulier [22].

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Société d’étude et de conférences, Rapport annuel 1941-1942, Montréal, 1942. BAnQ, Centre d’archives de Montréal, fonds Société d’étude et de conférences – Section de Montréal (P805).

Photo : Marie-Andrée Boivin © Bibliothèque et Archives nationales du Québec, 2012

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En 2008, dans l’ouvrage de commémoration du 75e anniversaire de la SÉC, on souligne encore l’importance des cercles :

Le cercle d’étude est un lieu privé de partage, d’amitié, de recherche. Plus interactif que la conférence, il permet aux participantes d’échanger des idées, d’exposer leurs opinions à d’autres participantes et d’obtenir ainsi une meilleure compréhension de sujets traitant de la culture, des questions d’actualité et autres thèmes choisis. Le cercle d’étude nous permet d’utiliser des moyens éducatifs variés pour parfaire nos connaissances générales et dépasser la spécialisation à outrance  [23].

Ainsi, les deux volets privilégiés par le regroupement – les conférences et la recherche dans les cercles – permettent aux membres d’élargir leurs horizons culturels en assistant aux conférences et de s’investir plus activement dans leur formation intellectuelle en produisant des travaux.

En outre, la SÉC est à l’origine de plusieurs manifestations littéraires et culturelles du milieu du xxe siècle au Québec. Le regroupement obtient du gouvernement français une bourse annuelle d’études à Paris pour l’un de ses membres de 1949 à 1964 [24], soumet des mémoires à quatre commissions royales d’enquête [25], organise les deux premiers salons du livre à Montréal, au début des années 1950, et reçoit des subventions de fonctionnement de divers organismes culturels, des gouvernements provincial et fédéral ainsi que de l’administration municipale montréalaise. Ces projets demandent aux femmes de maîtriser la langue, de ciseler des arguments et de se positionner dans un espace public essentiellement dominé par les hommes à cette époque. Ces activités et les prises de position qui en découlent témoignent de l’assurance, de la rigueur et de l’acuité intellectuelles que les membres de la SÉC développent au fil des ans, déployant gratuitement leur temps et leur savoir-faire au service du groupe.

Réfléchir et diffuser des connaissances

Le Bulletin est avant tout un lien tangible entre les membres, une autre façon, après les recherches personnelles, les conférences et le concours littéraire, de réfléchir et de diffuser des connaissances. Publié de 1951 à 1967, ce bulletin d’information présente les travaux et les réalisations des membres et reprend les textes lauréats du concours littéraire et des conférences marquantes. Il offre aussi à ses lectrices des critiques de livres, de pièces de théâtre et de musique ainsi que diverses informations culturelles.

Selon les archives de la SÉC, c’est l’aumônier du regroupement, Marie-Ceslas Forest, un dominicain, qui soumet un projet de revue au conseil d’administration en avril 1937. Très présents dans les institutions universitaires, les dominicains utilisent abondamment le livre et l’imprimé pour diffuser leurs idées [26]. Le père Forest transmet donc cette façon de faire à la SÉC, dont il est le directeur spirituel de 1934 à 1966 :

Ce projet, bien qu’encore assez vague, semble soulever un vif intérêt. Sans qu’il soit question d’une mise en oeuvre immédiate, on peut dès maintenant considérer ce [qu]i suit : les frais matériels de la revue pourrai[en]t être couverts par la publicité. Quant à la matière littéraire, on trouverait facilement, parmi les travaux des cercles, les textes de nos conférenciers de quoi y suffire [27].

L’idée, qui reste au stade de projet, reparaît périodiquement dans les procès-verbaux du regroupement. En juin 1945, le père Forest revient à la charge « afin d’établir solidement ce nouvel essor de notre société qui affirmera nettement sa véritable position dans la formation culturelle [28] ». À la fin de l’année 1945, au terme d’une longue réflexion, on choisit un cartonnage gris pour la couverture et on adopte le titre « Étude et conférences ». On s’entend aussi quant au format, identique à celui des « Cahiers des concerts symphoniques [29] », au nombre de pages et au choix des caractères, semblables à ceux de la Revue dominicaine. Les tâches qui entourent la publication, la recherche d’imprimeurs, la comptabilité, les publicités et la rédaction sont réparties entre différents comités [30]. Il en coûtera 0,25 $ par exemplaire et 2 $ pour un abonnement d’un an [31]. Les coûts de production élevés entravent de nouveau le projet ; le conseil d’administration convient alors d’augmenter ses revenus avant de lancer la publication. « Après étude du projet cette année, nous en sommes venu[e]s à la conclusion que nous ne sommes pas encore assez préparé[e]s, [car] des conditions difficiles enrayeraient l’expansion d’une telle entreprise [32]. » Même si le premier numéro du Bulletin ne paraît que cinq ans plus tard, ces premières tentatives donnent une idée de l’ampleur du projet, de l’enthousiasme des membres et des modèles retenus. Les « Cahiers des concerts symphoniques » et la Revue dominicaine apparaissent ainsi comme des figures d’autorité qui imposent leur standard. On perçoit également l’influence du père Forest et son intérêt pour la diffusion des idées par l’imprimé.

Paru en 1951, le premier numéro du Bulletin de la SÉC revêt un caractère artisanal  (ill. 4) : dactylographié et agrafé simplement, il se présente néanmoins dans un format (environ 14,5 × 21,5 cm) que les rédactrices conserveront d’année en année [33]. Chaque numéro comprend les textes ou les résumés des conférences prononcées aux réunions de la Société, les textes des lauréates des concours littéraires, des nouvelles des cercles et une chronique littéraire et culturelle. On y décrit les revues et les livres acquis pour la bibliothèque du regroupement, des expositions, des films, des pièces de théâtre et des concerts présentés à Montréal. En 1951, Marie Raymond, présidente de la SÉC (ill. 5), explique le but de la publication :

Son rôle n’est pas de vous donner une directive rigide qui limiterait vos formes d’expression. Tout au plus s’agit-il de porter à votre connaissance et de soumettre à votre réflexion le résultat de certaines recherches susceptibles d’élargir le champ de votre travail individuel [34].

Dans le numéro suivant, Marie-Ceslas Forest renchérit :

Je pense que le Bulletin devrait être avant tout un organe d’information. Il devrait tenir les membres au courant non seulement de la vie de leur Société, mais aussi de la vie littéraire, artistique, etc., tant au Canada qu’à l’étranger. Il y a des choses qu’une personne cultivée ne peut ignorer. Ce sont ces choses que le Bulletin pourrait signaler à ses lecteurs [35].

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Bulletin de la Société d’étude et de conférences, vol. 2, no 1, septembre-octobre 1951, p. 1. BAnQ, Centre d’archives de Montréal, fonds Société d’étude et de conférences – Section de Montréal (P805).

Photo : Marie-Andrée Boivin © Bibliothèque et Archives nationales du Québec, 2012

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Marie Raymond, 1952. BAnQ, Centre d’archives de Montréal, fonds Gabriel Desmarais (P795, S1, D1350). Photo : Gaby (Gabriel Desmarais). Num.

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Donc, avec son bulletin, la SÉC souhaite rehausser le degré de culture générale de ses membres sans dicter de ligne de conduite, mais en gardant à l’esprit qu’une femme de l’élite sociale devrait s’intéresser à des sujets précis : la littérature, les arts et la culture.

Les 24 numéros du Bulletin que nous avons consultés comptent entre 17 et 87 pages (avec une moyenne de 37 pages par numéro) et présentent entre 4 et 20 articles (environ 7 articles par numéro) écrits par 109 auteurs différents (66 femmes et 43 hommes). Les femmes sont responsables de l’ensemble de la production du bulletin, écrivent les articles critiques et signent les textes lauréats du concours littéraire. Les textes écrits par des hommes proviennent principalement des conférences. Les membres de la SÉC – plus d’un millier en 1960 – reçoivent gratuitement le Bulletin en payant leur cotisation annuelle, ce qui donne à la fois des indications sur le tirage et sur le mode de financement du bulletin. Des publicités permettent aussi de couvrir une partie des frais. Si plusieurs annonces proviennent d’éditeurs et de libraires, d’autres ciblent directement les femmes dans leurs campagnes ou font la promotion d’entreprises connues des membres. La maquette du Bulletin change à plusieurs reprises, au gré de la créativité du comité de rédaction et des innovations techniques des années 1960 (ill. 6).

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Bulletin Société d’étude et de conférences, vol. 2, no 2, novembre 1951 ; vol. 13, no 2, mai 1963 ; vol. 14, nos 1 et 2, mai 1964 ; vol. 17, nos 1 et 2, mai 1967. BAnQ, Centre d’archives de Montréal, fonds Société d’étude et de conférences – Section de Montréal (P805).

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Le comité de rédaction est constitué d’une secrétaire de rédaction, responsable de la publication, qui s’adjoint des collaboratrices en plus de chroniqueuses régionales qui fournissent des nouvelles des cercles éloignés de Montréal. Quelques secrétaires de rédaction, telles Andrée Paradis, Marie Raymond, Andrée Blain et Thérèse Perrault, dirigeront plus d’un numéro mais, en général, le personnel bénévole des comités de rédaction change régulièrement. Les responsables de la publication, souvent très actives au sein de la SÉC, ne limitent pas leur participation au Bulletin, elles font aussi partie du conseil d’administration et de différents comités. Par exemple, Andrée Paradis (1919-1986), présidente du regroupement de 1948 à 1950, est rédactrice du mémoire remis à la Commission royale d’enquête sur l’avancement des arts, des lettres et des sciences au Canada en 1949 en plus d’être la première directrice du Bulletin. Marie Raymond (1921-2011) est quant à elle fondatrice du Salon du livre de Montréal en 1951, présidente de la SÉC de 1951 à 1953, secrétaire de rédaction du Bulletin en 1953 et en 1954 et présidente du comité de rédaction du mémoire sur le bilinguisme et sur le biculturalisme au Canada en 1965. En outre, Andrée Paradis [36] et Marie Raymond participent au comité de fondation d’un autre périodique culturel, Vie des arts, en 1956.

En plus des textes de conférences et des textes gagnants des concours littéraires, le comité de rédaction propose des chroniques récurrentes (critiques littéraires, calendrier artistique, nouvelles des cercles éloignés) dont la publication demande du temps, de la recherche et du jugement. Par exemple, Thérèse Perrault, chargée de présenter les ouvrages déposés à la bibliothèque de la SÉC, énumère les articles de revues qui lui paraissent utiles à lire. Dans le numéro de décembre 1959, elle donne une liste de huit revues canadiennes et de sept revues françaises accessibles aux membres de la SÉC, puis, sous la rubrique « Articles à souligner », elle suggère des lectures spécifiques dans ces revues, notamment dans La Nouvelle Revue française,La Table ronde,Les Annales, Les Cahiers du Sud et Mercure de France [37]. Cela signifie qu’elle a effectivement lu ces revues et qu’après avoir fait une sélection elle partage son opinion avec ses lectrices. Par ailleurs, le propos n’est pas nécessairement complaisant. En décembre 1958, à la fin de sa critique du roman Et le septième jour de Claire France, la chroniqueuse littéraire Michelle Lasnier dénonce le côté dramatique et la mièvrerie du récit, allant même jusqu’à affirmer qu’« on est tenté d’en escamoter des pages [38]… ».

Le fait de produire un bulletin soulève des incertitudes liées à l’inexpérience et à la formation réduite des membres. Quand les femmes se lancent dans des chroniques approfondies, elles éprouvent parfois le besoin de diminuer la valeur de leur travail. C’est ce que fait Marie Raymond, en mai 1965, dans une critique portant sur trois nouvelles pièces de théâtre québécoises : Les beaux dimanches de Marcel Dubé, « à voir pour tuer l’ennui », Klondyke de Jacques Languirand, « à voir pour se divertir », et Une maison… un jour de Françoise Loranger, « à voir sans faute ». Elle ajoute, à la fin de son texte, que son « propos n’a pas la prétention d’être un article de fond, tout au plus s’agit-il d’une réflexion presque improvisée, suscitée par trois spectacles qui ont tenu l’affiche au même moment l’hiver dernier [39] ». Cette façon de réduire la portée de son texte montre bien la difficulté de certaines femmes à reconnaître la valeur de leur propre travail. C’est également une manière d’être, de se dire et de se représenter caractéristique de la rhétorique féminine au Québec avant 1960 [40].

Les sujets traités

Le Bulletin de la SÉC accorde beaucoup d’importance à la vie littéraire et culturelle. Un survol de son contenu offre la possibilité d’entrer au coeur des décisions du comité de rédaction, de montrer ses intérêts et de tracer les limites de son univers culturel. Notre étude du Bulletin fait ressortir quelques tendances, notamment chez les écrivains présentés, soit dans des études approfondies, soit dans des textes plus courts ou des critiques de livres (tableau 1). D’abord, le Bulletin fait une large place aux auteurs d’origine française du xxe siècle : 15 hommes et sept femmes. Toutes sortes d’esthétiques sont présentées, de l’existentialisme chrétien de Gabriel Marcel à la philosophie de l’absurde d’Albert Camus. Chez les femmes, il est autant question d’émancipation (notons la présence de Colette et celle de Marguerite Duras) que de psychologie populaire et de romans d’amour. Dans une moindre mesure, le comité de rédaction fait place aux auteurs québécois et canadiens-français (neuf femmes et huit hommes) du xxe siècle. Encore ici, plusieurs mouvements se confrontent, de Germaine Guèvremont à Hector de Saint-Denys Garneau. À quelques occasions seulement, il est question d’auteurs d’autres lieux et d’autres époques, notamment de Baudelaire, de Katherine Mansfield et d’Oscar Wilde. Le comité de rédaction du Bulletin se préoccupe ainsi de la diversité des approches, même s’il privilégie les écrivains contemporains et les sujets d’actualité. Cette ouverture et cet éclectisme reflètent en réalité le meilleur des activités de la SÉC.

Tableau 1

Écrivains présentés dans le Bulletin de la Société d’étude et de conférences

Écrivains présentés dans le Bulletin de la Société d’étude et de conférences

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Certains articles, tirés des conférences et des concours littéraires, ne font pas référence à un auteur en particulier, mais à une question littéraire précise : « Comment on devient romancier », par Hervé Bazin (décembre 1958), « Les conditions d’une maturité littéraire canadienne », de Maurice Gagnon (novembre 1962), « Le nouveau roman : du sensible au cérébral », par Madeleine Marmin (mai 1964), « L’homme dans la littérature canadienne d’expression française », une réflexion collective de Claire Martin, Paule Saint-Onge et Nicole Deschamps (mai 1965), « Les grands thèmes du roman américain contemporain », par Normand Deslongchamps (juin 1966), et « La participation des écrivains canadiens à la confédération » de Lyse Saint-Hilaire (mai 1967). Là encore se perçoit la volonté d’offrir aux membres des synthèses qui facilitent leur apprentissage.

Les rédactrices du Bulletin de la SÉC accordent une bonne place aux textes d’analyse sur les femmes (huit articles). Dès le premier numéro, Marielle Dorval, dans un texte inédit, donne l’« opinion d’une Française sur la femme canadienne » qui vante les vertus des regroupements féminins telle la SÉC, « car la femme française est une individualiste qui n’a aucun moyen de se retrouver ainsi en groupe pour affirmer ses opinions et approfondir sa culture [41] ». D’autres articles traitent de la Japonaise [42], de l’Égyptienne [43] ainsi que des femmes dans le monde des lettres [44]. S’il n’est pas précisément question de féminisme, on peut toutefois percevoir une évolution dans les textes proposés sur les thématiques féminines. En 1953, c’est un homme, Jean Le Moyne, qui traite de « la femme et la civilisation canadienne-française ». Il tente de retracer le mythe de la mère chez les nombreuses femmes qui ont eu une influence sur la société québécoise depuis Marie de l’Incarnation, en Nouvelle-France, jusqu’à la poète et romancière Jovette Bernier, dans les années 1920 et 1930 [45]. Tourné vers le passé, son regard s’oppose à celui de Jeanne Sauvé, future gouverneure générale du Canada (1984-1990) (ill. 7), qui présente, en 1966, un article intitulé « Les dimensions nouvelles du rôle de la femme » et qui questionne la division stéréotypée des sexes : « Tout l’esprit créateur, le jugement en affaires, le talent politique est-il contenu dans le mot “homme” et tout le sens maternel, l’aptitude à éduquer, à consoler, à donner dans le mot “femme” [46] ? », s’interroge-t-elle. Sans blâmer les femmes qui travaillent à la maison, elle croit que la formation des femmes ainsi que le travail à l’extérieur du foyer peuvent être bénéfiques à la fois pour les femmes elles-mêmes, pour leur couple et pour leur famille lorsque des conditions socioéconomiques favorables à cette situation existent. Selon elle, « la famille, qui dans son ensemble cosmique est menacée, trouvera son compte dans un rapprochement des sexes et un meilleur partage des responsabilités de l’éducation [47]». Ces idées progressistes, partagées aux conférences de l’organisation, sont reprises dans le Bulletin, ce qui leur donne une diffusion élargie et permet aux lectrices d’accéder à de nouveaux courants d’idées et d’y réfléchir.

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Jeanne Sauvé, née Benoît, journaliste et gouverneure générale du Canada de 1984 à 1990, vers 1962. BAnQ, Centre d’archives de Montréal, fonds Gabriel Desmarais (P795, S1, D11488-1). Photo : Gaby (Gabriel Desmarais). Num.

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En 1967, à la suite de la parution du volume 17, le Bulletin de la SÉC cesse d’être publié. L’espacement entre les numéros qui, à partir de 1964, deviennent doubles et ne paraissent qu’une fois l’an, annonce peut-être la fin. D’autres projets, comme la rédaction du mémoire pour la Commission royale d’enquête sur la situation de la femme au Canada en 1968, ont peut-être aussi détourné les administratrices de la SÉC du Bulletin. Dans les années 1970 et 1980, d’autres bulletins d’information voient le jour, tel LaSEConde, qui paraît encore aujourd’hui. La collection « Les cahiers de la Société d’étude et de conférences » offre aussi aux lauréates du concours littéraire un nouvel espace de discours entre 1975 et 1995. Les nouvelles possibilités de formation des femmes, notamment à l’université, et leur entrée massive sur le marché du travail somment les administratrices de la SÉC de renouveler leurs façons de faire et de trouver des moyens différents pour atteindre ses membres, dont le nombre chute d’année en année. La SÉC se joint par exemple à la Fédération des femmes du Québec en 1967 et fonde des cercles d’accueil pour les immigrantes. Ces initiatives seront-elles suffisantes pour que la Société traverse les tumultes de cette période faste en revendications et en mouvements féminins ?

***

De sa fondation en 1933 jusqu’à la fin des années 1960, la SÉC a joué un rôle important dans la vie culturelle et intellectuelle des femmes de Montréal et des régions du Québec. La qualité et la diversité de ses activités ont donné l’occasion au regroupement de s’imposer et de promouvoir la culture de plusieurs façons. L’un des moyens utilisés par les administratrices, la mise sur pied d’un bulletin d’information de 1951 à 1967, a donné plus de visibilité à des textes et à des conférences qui, sans cet organe de diffusion, seraient rapidement tombés dans l’oubli. D’autres études plus poussées restent à faire sur le contenu de ce bulletin, notamment en le comparant aux autres organes d’information publiés par les regroupements culturels des années 1950. L’analyse du bulletin Reflets de la section de la Mauricie publié depuis 2004 et le dépouillement des archives de cette section (fonds P127), que l’on peut consulter au Centre d’archives de Trois-Rivières de BAnQ, pourrait également offrir un autre point de comparaison intéressant.

Les femmes qui ont participé à la publication du Bulletin de la SÉC ont dû apprendre et gérer toutes les étapes de la production d’un périodique, sans nécessairement pouvoir compter sur une formation préalable. La présentation de la genèse et de l’évolution de ce périodique ainsi que l’analyse de son contenu montrent comment des femmes peu connues publiquement ont trouvé des outils pour partager des connaissances avec leurs consoeurs. En bref, le Bulletin a ceci de particulier : il a permis à la SÉC d’élargir l’étendue de ses activités, notamment de ses conférences et de son concours littéraire, en assurant une plus grande diffusion des idées, parfois nouvelles et ambitieuses, auprès du lectorat féminin.

Appendices