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Littérature

Poétique de la rature – La fabrique épistolaire chez les dames HarnoisThe poetics of crossing out: Insight into the letter writing of the Harnois ladies

  • Mylène Bédard
Cover of Number 5, 2013, Revue de Bibliothèque et Archives nationales du Québec

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Lors des rébellions de 1837, Ludger Duvernay, propriétaire du journal patriote La Minerve, prend la route de l’exil puisqu’un mandat d’arrestation est émis contre lui[1] (ill. 1). Comme plusieurs de ses compatriotes, il quitte le pays pour les États-Unis, laissant son épouse, Reine Harnois (1798-1844), seule avec ses cinq enfants en bas âge et sa soeur, Marguerite Harnois (1801-1868). Après le départ de Duvernay, les dames Harnois et les enfants du couple quitteront Montréal pour se réfugier à Rivière-du-Loup, aujourd’hui Louiseville, d’où elles écriront la plupart des 50 lettres adressées, en 1838 et 1839, au patriote exilé. D’un point de vue historique, ces correspondances féminines nous renseignent sur la situation financièrement difficile des femmes pendant l’exil du mari et sur les responsabilités qui leur incombent en raison de cette absence, dont celle de gérer la collecte des souscriptions de La Minerve. Mais surtout, ces textes dévoilent les conditions de la production d’une lettre de femme à cette époque de bouleversements. Grâce à la conservation de telles correspondances, il est possible de prendre connaissance des pratiques d’écriture des femmes de la première moitié du xixe siècle, car, comme le souligne Cécile Dauphin,

historiciser dans le cas d’une correspondance familiale, c’est considérer que les traces ne relèvent plus seulement d’un patrimoine ou d’une mémoire familiale, mais qu’elles renvoient à la réalité d’une pratique et à la position d’acteurs dans leur temps, et que de ce fait, elles rencontrent l’histoire tout court, l’histoire des pratiques épistolaires[2].

(ill. 1)

(à gauche) Ludger Duvernay, vers 1880. BAnQ, Centre d’archives de Québec, fonds J. E. Livernois Ltée (P560, S2, D1, P1630). Photo : J. E. Livernois. Num.

(à droite) La Minerve, 20 novembre 1837 (détail). BAnQ, collections patrimoniales (JOU 1640 CON). Num.

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En ce qu’elles sont susceptibles de révéler les codes qui régulent la correspondance au coeur du xixe siècle[3], les ratures qui parsèment les lettres des dames Harnois nous invitent à réfléchir au support ainsi qu’à l’histoire des pratiques épistolaires. Dès 1845, l’auteur du premier traité canadien sur le genre épistolaire affirme l’importance de maîtriser cette forme discursive qui est gage d’une bonne éducation : « Après l’étude de la grammaire et de l’orthographe, il n’en est pas qui soit moins indispensable, en général, que celle de l’art épistolaire[4] » (ill. 2). Au tournant du xixe siècle, des femmes de la bourgeoisie canadienne qui fréquentent les couvents se familiarisent avec les rudiments de l’écriture épistolaire[5]. Or, cette éducation – limitée aux plus privilégiées – ne doit pas occulter l’influence du réseau familial dans la formation et la pratique des épistoliers. Les lettres conservées montrent que les parents, et particulièrement les mères, assurent la transmission des préceptes de la correspondance à leurs enfants et les incitent à cultiver leurs relations par l’entremise de l’épistolaire.

(ill. 2)

Jean-Baptiste Meilleur, Court traité sur l’art épistolaire, 5e édition revue et corrigée, Sorel, La Gazette de Sorel, 1863. BAnQ, collections patrimoniales (en traitement). Num.

Photo : Michel Legendre © Bibliothèque et Archives nationales du Québec, 2013

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En faisant apparaître un travail sur l’écriture, les ratures nuancent l’idée préconçue de l’épistolaire au féminin, selon laquelle, depuis l’exemple consacré de Madame de Sévigné, l’écriture de la lettre procède au fil de la plume et le travail de mise en mots est contraire à l’exigence de naturel et de spontanéité. De façon pragmatique, la présence récurrente de ratures dans la correspondance des dames Harnois atteste, entre autres, du coût élevé du papier. La fréquence des lettres résultant d’un urgent besoin de communiquer oblige à tolérer ces biffures dans l’espace épistolaire. Comme on ne peut recommencer sur une page vierge, le texte doit coexister avec des mots raturés. C’est précisément cette coexistence qui donne accès aux hésitations de l’épistolière, à ses choix, en somme aux étapes de la rédaction. Les ratures, mais aussi l’absence de signature et la très forte ressemblance de la graphie chez les dames Harnois, permettraient alors de « restituer les expériences dans toute leur discontinuité[6] » et d’envisager la possibilité d’une écriture à relais. Si ces modifications témoignent de l’étape de relecture qui parachève l’écriture épistolaire dans sa gestation, peut-on penser que ce travail sur le style participe d’une négociation des conditions d’acceptabilité du discours avant l’envoi? L’analyse des ratures dans cette correspondance familiale permet-elle d’observer comment le modèle épistolaire s’éprouve par le déploiement de stratégies discursives? Dans quelle mesure ces retours sur l’écriture influent-ils sur la manière dont les épistolières se représentent et négocient leur rapport à l’autre?

L’autocorrection

À la lecture des lettres des dames Harnois, on peut établir une sorte de hiérarchisation des rectifications effectuées par les épistolières. En effet, certaines ratures ne modifient pas le sens de manière importante, mais relèvent plutôt de l’autocorrection. Peu significatives sur le plan du contenu informatif de la lettre, les corrections apportées à la graphie et à l’orthographe nous renseignent sur la relation qui unit les correspondants. Ces modifications semblent être garantes du respect que l’épistolière voue à son destinataire. Dès lors, ces ratures pourraient référer aux normes du genre discursif puisqu’une des principales conventions de l’art épistolaire consiste à avoir conscience du statut de celui à qui on écrit. Comme le rapport qui lie Reine et Marguerite à leur correspondant en est un d’autorité[7], leurs lettres se doivent d’être agréables à celui qui les reçoit et le plaisir de la lecture transite, entre autres, par la lisibilité de l’écriture. Par ailleurs, une orthographe soignée constitue aussi une preuve du souci de l’autre, à qui on écrit. Les ratures de répétition, de rectification orthographique, de syntaxe et de précision peuvent donc être interprétées comme une volonté de hausser le niveau du discours quant à la qualité de l’expression.

Comme l’orthographe n’est pas fixée au xixe siècle au Bas-Canada[8], on peut supposer que, lorsqu’un mot raturé est suivi du même, mais orthographié différemment, la rature a pour but de rectifier l’orthographe. La lettre du 8 mars 1838 adressée par Marguerite Harnois à Ludger Duvernay contient deux de ces ratures dites d’autocorrection, l’une orthographique, l’autre syntaxique. Au bas de la première page, on peut voir que l’épistolière, voulant écrire Lanaurais, se trompe et rectifie immédiatement : « la N naurais[9] ». Dans le troisième tiers de la dernière page, en parlant de l’épouse de Duvernay, elle écrit d’abord « la votre », rature et reprend ainsi : « vous pouvez croire que votre chère femme et vos enfants envie le même bonheur avec impatience[10] ». Ici, c’est bien un déplacement des unités de la phrase que permet la rature. Par l’insertion du « vous », non seulement l’épistolière insiste sur le destinataire, mais l’ajout syntaxique crée un effet de persuasion grâce au « vous pouvez croire ». Cette adresse est loin d’être fortuite puisqu’elle met l’accent sur la véracité de l’information qui est transmise et invite le destinataire à avoir foi en son discours. La rature syntaxique vient donc hausser la qualité, non plus de l’expression, mais de l’épistolière à transmettre le témoignage fidèle des espérances de la famille. Ces corrections participent de la construction d’une image de soi de témoin, conformément à la volonté de l’épistolière de faire vivre par procuration la vie familiale au mari et au père exilé.

En d’autres occasions, les ratures syntaxiques cherchent plutôt à atténuer qu’à rehausser l’expression. Dans la lettre de Reine Harnois du 6 octobre 1838, on peut lire tout juste avant la péroraison : « sa ne me coutera pas da[ll]er partous ou tu voudra par le désir que j ai de te rejoiendre est trop grand ainsi mon cher il nous faut du courage a tous les deux » (ill. 3). Comme les mots biffés ne sont pas déplacés ou encore que la phrase n’a pas été modifiée en fonction d’intégrer ce segment raturé, il se peut que la syntaxe ne soit pas l’unique motif de cette rature, la phrase demeurant incorrecte syntaxiquement en raison du « par ». Cette biffure semble plutôt traduire l’ambivalence de l’épistolière : doit-elle exprimer son sentiment amoureux ou privilégier une certaine retenue? Au sujet de l’expression des sentiments conjugaux, il n’y a pas de conventions épistolaires comme telles au xixe siècle; certaines épistolières sont passionnées tandis que d’autres se montrent plus réservées. Que faut-il voir alors dans l’apparente réserve de Reine Harnois? Quand on observe ce qui reste de cette phrase après que le travail de rectification a fait son oeuvre, on s’aperçoit que la rature constitue un point tournant. En effet, le premier segment est centré sur le moi de l’épistolière tandis qu’à partir de la rature, le discours s’oriente vers l’autre, vers le couple. Cette prise en compte du destinataire dans la seconde partie de la phrase se manifeste par l’expression d’un « nous » uni par un sentiment commun. L’ennui et les désirs de Reine pourraient faire glisser l’épistolière dans la mélancolie de l’absence, d’où l’atténuation des sentiments au profit d’un « nous » réuni par l’évocation du courage. Cette rature illustre bien le trajet de l’écriture qui, plutôt que de s’inscrire dans une continuité, se constitue d’allers et de retours de l’écriture sur elle-même, ceux-ci reflétant les va-et-vient de la conscience de l’épistolière entre soi et l’autre.

(ill. 3)

Reine Harnois, [Lettre à Ludger Duvernay], Rivière-du-Loup, 6 octobre 1838, p. 3 (détail). BAnQ, Centre d’archives de Montréal, fonds Société d’archéologie et de numismatique de Montréal (P345, P1/ B, 01).

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Enfin, au même titre que les ratures orthographiques et syntaxiques, les rectifications de précision participent du désir de majorer la qualité de l’expression. Afin de ne pas inquiéter le destinataire ou d’éviter des malentendus qui pourraient perdurer en raison du décalage temporel propre à l’échange épistolaire, les épistolières souhaitent transmettre les nouvelles avec exactitude. La lettre de Marguerite du 16 novembre 1839 présente un exemple de rature de précision. À la veille des retrouvailles de la famille aux États-Unis, l’épistolière écrit : « il paroit que les steamboot passerons passeront a Berthier mercredi ou jeudi nous partiront de la semaine prochaine nous partiront dici pour embarquer las[11] ». L’ajout de « de la semaine prochaine » est capital puisque le patriote exilé aurait pu, sans cet éclaircissement, se méprendre quant à la date réelle du départ des siens. D’autres corrections de ce type concernent la collecte des souscriptions pour le journal de Duvernay. Afin de rendre compte des sommes collectées et surtout de ne pas être accusées de faire des excès dans les dépenses du ménage, les épistolières ont tout intérêt à fournir l’information juste, comme en témoigne la lettre du 11 mai 1838 : « peut être aige oublier de vous ecrire que Gerard en retirant les argents a Montréal quil ma donné 11 Piastre a garder 11 Piastre pour lui[12] ». Par cette rature et l’ajout d’une précision, Marguerite indique qu’elle et sa soeur remplissent leur devoir méticuleusement. Enfin, une autre tâche qui revient aux femmes en raison du contexte insurrectionnel consiste à expédier des effets (livres, vêtements, etc.) au patriote exilé. Cette responsabilité n’est pas toujours simple à gérer puisque les dames Harnois ont dû déménager à plusieurs reprises, de sorte que leurs biens sont dispersés à différents endroits. De plus, comme il faut attendre une occasion sûre pour faire l’envoi des paquets, les délais de livraison sont souvent imprévisibles, au grand désarroi de Duvernay. Tentant de justifier un retard, Reine écrit le 16 février 1839 : « je suis faché de ne pas trouver ce billet dont tu nous parle dans tes lettres nous l’avons chercher et ne pouvons pas le trouver - ne crsoit pas faché que nous l’avons perdus car je puis tassurer que jai pris tous les précautions » (ill. 4). Ici, la rature modifie significativement le sens de l’énoncé. En considérant la phrase initiale, force est d’admettre que l’épistolière avoue avoir perdu le billet et craint la colère de son époux. Une fois rectifiée, la phrase ne contient plus l’aveu et est construite de façon à dissiper les doutes concernant toute possibilité de négligence.

(ill. 4)

Reine Harnois, [Lettre à Ludger Duvernay], Rivière-du-Loup, 16 février 1839, p. 2 (détail). BAnQ, Centre d’archives de Montréal, fonds Société d’archéologie et de numismatique de Montréal (P345, P1/ B, 01).

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Prête-moi ta plume

Chez Reine Harnois, bon nombre de ratures sont des substitutions de pronoms. Dans 5 des 15 lettres à son mari[13], Reine écrit d’abord « vous » lorsqu’elle s’adresse à Duvernay, puis rature pour le remplacer par un « tu[14] ». Que Reine vouvoie dans un premier temps son époux lorsqu’elle lui écrit a de quoi surprendre puisque, de manière générale, les épistolières du xixe siècle tutoient leur mari dans leur correspondance. C’est le cas notamment de Julie Bruneau-Papineau, de Rosalie Papineau-Dessaulles et de Virginie Ahier. Si on revient plus tôt dans le siècle, à la génération précédente, on trouve aussi le « tu » dans les lettres de femmes, telles celles qu’adresse Rosalie Cherrier à Joseph Papineau[15]. Dans les lettres de Reine, non seulement ces ratures sont « récidivantes[16]», pour reprendre l’expression de Pierre-Marc de Biasi, mais elles ont aussi des « variantes liées[17] » car lorsque le changement de pronom ne s’effectue pas au fil de l’écriture, il modifie automatiquement la terminaison du verbe qu’il accompagne.

Comme les soeurs Harnois écrivent toutes deux régulièrement à Duvernay et que le contenu de leurs lettres est très homogène en ce qu’elles transmettent essentiellement des nouvelles familiales, peut-on penser que Reine, souffrant d’un abcès au sein, fasse écrire sa soeur à sa place? Ce qui donne du poids à cette hypothèse, c’est que lorsque Marguerite écrit à son beau-frère, elle le vouvoie. Par conséquent, l’usage de la deuxième personne du pluriel pourrait être un tic d’écriture résultant de l’habitude, lequel serait corrigé après coup. Est-ce suffisant pour confirmer que la soeur écrit pour l’épouse de Duvernay? On ne peut l’affirmer sans réserve, mais cette hypothèse expliquerait la fréquence et le caractère régulier des substitutions de pronoms. Le nombre de ces ratures fait en sorte qu’il ne peut s’agir que d’une erreur d’inattention de la part de Reine. Chez des épistolières très actives, il peut arriver que, ayant commencé deux lettres en même temps, l’on poursuive la lettre de l’un sur celle de l’autre[18]. Néanmoins, il serait peu probable que Reine soit victime de distraction aussi fréquemment, c’est-à-dire dans le tiers de sa correspondance. Par ailleurs, on ne trouve pas de rupture dans le propos qui indiquerait que ce changement d’adresse coïncide avec un changement de destinataire.

Les soeurs Harnois invoquent souvent la maladie pour justifier de ne pas avoir écrit ou pour excuser un délai important entre la lettre et sa réponse[19]. Si on poursuit l’hypothèse selon laquelle Marguerite écrit sous la dictée de Reine quand cette dernière est trop malade pour le faire, ces lettres à deux têtes seraient reconnaissables par les substitutions de pronoms. L’absence de ce type de rature impliquerait par conséquent que la maladie de Reine lui laisse le répit nécessaire pour vaquer elle-même à sa correspondance. La confusion entre les pronoms ne peut être aplanie ainsi et demeure problématique, car elle n’est pas systématique. Dans une même lettre, on retrouve l’adresse à la deuxième personne du singulier sans rature et plus loin, on trouve un « vous » raturé, remplacé par un « tu ». C’est le cas notamment de la lettre du 22 août 1838 qui débute ainsi : « Jai reçue ta lettre samedi qui daté du 16 courant qui nous a fait beaucoup de plaisir et si l’on aretarder a técrire c’est parce que Marguerite attendais une lettre de Montréal[20] ». Par cet exorde, tout indique que c’est Reine qui écrit à son mari. Toutefois, la suite de cette lettre marque un changement dans l’adresse à l’autre, ce qui rend problématique l’identification de l’épistolière qui tient la plume. Dès la page suivante, on peut lire au sujet du fils : « cétait abssolument vo[tre] même expression[21]. cela nous a fait rappeler quel-que fois qu’en te[22] regardant dans le miroir vous vous tu te trouvais changer » (ill. 5) et tout juste avant la conclusion : « tu vous nous dites[23] que largent est difficile a retirer je le crois[24] ». À cette oscillation entre le vouvoiement et le tutoiement s’ajoute le facteur de la maladie.

(ill. 5)

Reine Harnois, [Lettre à Ludger Duvernay], Rivière-du-Loup, 22 août 1838, p. 2 (détail). BAnQ, Centre d’archives de Montréal, fonds Société d’archéologie et de numismatique de Montréal (P345, P1/ B, 01).

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Dans cette missive, Reine se plaint d’un mal au doigt : « pour moi jai toujours bien mal au doig je crains quil me sorte des os de dans jai souffert orriblement », mais elle précise que Marguerite « est un peut mieux[25] ». Cette douleur inciterait-elle Reine à demander à sa soeur d’écrire pour elle à son mari? D’une part, il se pourrait que la lettre soit en partie rédigée sous la dictée de Reine, mais que certains segments soient redevables à la seule plume de Marguerite, qui, se rappelant qu’elle écrit pour Reine, rature pour assurer une certaine cohérence ou pour ne pas révéler le prête-plume. D’autre part, on peut présumer que Reine commence la rédaction de la lettre et qu’au fil de l’écriture, la douleur, devenant insupportable, provoque un relais entre les deux épistolières. Qu’il y ait ou non confusion entre le « tu » et le « vous », la maladie est un thème récurrent dans cette correspondance[26]. Dans les lettres sans substitution de pronoms, la maladie est évoquée, mais on y devine plutôt un moment de répit, comme dans cet extrait de la lettre du 31 janvier 1839 : « jai maigri beaucoup je ne mange pres que pas jai souvent des foiblesse destomac, mon siens n’est pas gueri il y a des tems ou je souffre beaucoup[27] ». Parfois, il arrive que les deux femmes soient indisposées au même moment. Dans ces circonstances, l’écrit est là pour attester que l’exigence de régularité et le devoir envers l’autre priment sur les troubles physiques des épistolières puisque l’une ou l’autre des soeurs Harnois a dû prendre la plume pour écrire la lettre. Favorable à la mise en place de stratégies, cette situation contraignante rend plausible l’érection d’un système d’écriture à relais, lequel justifierait l’absence de systématisation dans l’usage des pronoms. Cadencé par les problèmes de santé et les périodes d’accalmie, le relais de l’écriture permettrait de comprendre pourquoi les ratures pronominales surviennent non pas en début de lettre, mais à la seconde et même à la dernière page, et ce, dans les cinq cas recensés. Le passage de la plume serait donc déterminé par la fatigue ou la douleur des épistolières.

La lettre du 7 avril 1838 de Reine à son époux présente un cas distinct de substitution. La rectification, plutôt que de s’appliquer aux pronoms, vise un déterminant : « Marguerite prie toujours le bon Dieu pour cela, tu peut croire quel serai contente daller te voir avec V. mais c’est bien naturel que ce soit moi et surtous comme il faut amenner sonle petit » (ill. 6). Comme Marguerite n’a pas d’enfant, on peut penser que c’est elle qui écrit et qu’elle fait référence au petit de sa soeur. Somme toute, ces ratures de pronoms sèment le doute quant à l’identité de l’épistolière qui écrit. Dans cette correspondance, il arrive que les deux soeurs rédigent tour à tour dans une même lettre sans toutefois que ce relais de la plume ne soit ambigu. Par exemple, on constate que Marguerite écrit à la suite de Reine dans la lettre du 7 février 1838 et que ce changement d’épistolière est marqué par un trait, qui sépare distinctement le discours de l’une de celui de l’autre. Or, dans la partie située au-dessus du trait, on trouve une rature de substitution de pronoms : « je vous t’assure » (ill. 7). Selon l’hypothèse formulée à partir des ratures de pronoms, la présence du trait implique que ces substitutions ne soient pas effectuées avec transparence. Peut-être est-ce là une chose convenue entre les correspondants, ce qui expliquerait l’absence d’indication à ce sujet, ou encore que la dissimulation est conçue de façon à plaire au destinataire, diminuant son inquiétude sur la santé de son épouse.

(ill. 6)

Reine Harnois, [Lettre à Ludger Duvernay], Rivière-du-Loup, 7 avril 1838, p. 3 (détail). BAnQ, Centre d’archives de Montréal, fonds Société d’archéologie et de numismatique de Montréal (P345, P1/ B, 01).

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(ill. 7)

Reine Harnois, [Lettre à Ludger Duvernay], Rivière-du-Loup, 7 février 1838, p. 2 (détail). BAnQ, Centre d’archives de Montréal, fonds Société d’archéologie et de numismatique de Montréal (P345, P1/ B, 01).

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Ce qui complexifie l’analyse, c’est que, nous l’avons mentionné, les deux épistolières ne signent généralement pas leurs lettres. Reine ne signe aucune des 15 lettres qu’elle adresse à son époux. En l’absence de signature, ce sont les pronoms, le discours tenu sur l’autre épistolière, l’adresse et l’expression des sentiments qui révèlent l’identité du sujet écrivant. D’ordinaire, l’adresse en début de lettre peut remplacer la signature dans le processus d’identification de l’épistolière. Les lettres débutant par « mon chèr mari » ou encore « mon cher » révèlent d’emblée que l’épistolière est l’épouse de Duvernay tandis que les lettres débutant par « mon chèr frère » seraient de la plume de Marguerite. Ce type d’adresse ne se trouve que dans 5 des 15 lettres de Reine, les autres ne présentant aucune formule de salutation en début de lettre. Parmi ces cinq missives, trois contiennent aussi des ratures de pronoms. Pour ce qui est de Marguerite, elle signe de ses initiales seulement 2 des 34 lettres qu’elle adresse à Ludger Duvernay[28]. Bien que huit lettres de cette épistolière présentent des éléments d’identification, que ce soit par l’adresse, les initiales ou encore la formule d’adieu, « votre affectionnée soeur », les 26 autres pièces de cette correspondance ne comportent aucun de ces indices permettant de reconnaître l’auteure. Ce qui est frappant, c’est que cette neutralité de l’épistolière est systématique à partir du 19 juin 1838 jusqu’à la toute dernière lettre retrouvée, soit celle du 16 novembre 1839. Une seule lettre échappe à la règle, celle du 11 novembre 1839, dans laquelle on peut lire « mon chèr frère ». Cet effacement soudain des traces de la relation d’affection qui singularise les épistolières est peut-être lié à la crainte que le courrier soit surveillé par les autorités. Est-ce que ce doute quant à la confidentialité de la correspondance pourrait inciter Reine à semer la confusion par l’alternance entre le « tu » et le « vous »? Cette avenue semble douteuse puisque les substitutions de pronoms surviennent de façon sporadique de février à août 1838 dans les lettres de Reine alors que l’effacement des traces de l’identité est d’une constance presque irréprochable tant chez Marguerite que chez Reine. En invalidant les critères de distinction entre ces deux épistolières, les ratures de pronoms rendent l’identification problématique. De plus, le contexte de répression coloniale nuit à l’interprétation des rectifications en faisant apparaître la possibilité d’un subterfuge visant à déjouer les représentants du pouvoir.

Parallèlement à la disparition des marques d’identification, d’autres signes indiquent que l’écriture devient mixte chez les dames Harnois. Plus la correspondance progresse dans le temps, plus les ratures estompant l’affirmation individuelle au profit d’une énonciation collective apparaissent. C’est le cas de la lettre de Marguerite du 13 septembre 1839, dans laquelle on trouve l’exorde suivant : « Nous avons reçue vos lettres une Dimanche du 3 sept. une autre hier avec les 10 Piastre que vous avez eu la bonté de m’nous envoyer[29] ». Même chose dans la lettre de Reine du 16 février 1839 : « je suis nous avons été tres contente d’aprendre que tu aie vue Bruneau » (ill. 8). Le coût du papier pourrait expliquer que les épistolières, afin de réduire les dépenses liées au courrier, partagent la rédaction de leurs missives. Il se pourrait aussi que Duvernay pose les deux soeurs comme destinatrices de ses lettres, ce qui les inciterait à lui répondre conjointement[30]. On peut aussi présumer qu’en raison de la maladie de Reine, les épistolières auraient instauré un système de prête-plume, développant ainsi l’habitude de s’unir dans l’écriture jusqu’à se confondre.

(ill. 8)

Reine Harnois, [Lettre à Ludger Duvernay], Rivière-du-Loup, 16 février 1839, p. 1 (détail). BAnQ, Centre d’archives de Montréal, fonds Société d’archéologie et de numismatique de Montréal (P345, P1/ B, 01).

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La conformité

Enfin, comme « on n’écrit point une lettre sans avoir dans l’esprit toute une série d’idées reçues, de notions confuses, d’à-peu-près, tant sur la pragmatique linguistique que requiert l’exercice épistolaire que sur sa signification socio-idéologique[31] », certaines ratures paraissent intervenir dans le but d’assurer une plus grande conformité aux conventions épistolaires. C’est le cas dans la lettre écrite par Marguerite Harnois le 1er novembre 1838. Cette missive de trois pages contient quatre ratures qui relèvent à la fois de l’autocorrection et du désir de conformité aux normes épistolaires. La première est une rature de répétition et les deux suivantes constituent des rectifications en cours de phrase, où l’épistolière remplace la préposition « en » par la conjonction « et » afin de poursuivre son idée. Mais c’est à la toute fin de la lettre que la rature soulève un enjeu de conformité important. On remarque que, dans un premier temps, Marguerite écrit : « Adieu du courage pour vous. je suis très contente[32] ». Puis, elle rature, remplaçant le « vous » par « chaqu’un de nous » et biffe le « je suis très contente » pour le réécrire une phrase plus loin. Ainsi, le « Adieu du courage pour vous. Je suis très contente » devient : « Adieu du courage pour chaqu’un de nous, vous savez sens doute que Mr Rodier est arrivée a Montreal je suis contente que vous ayez trouver une place » (ill. 9).

(ill. 9)

Marguerite Harnois, [Lettre à Ludger Duvernay], Rivière-du-Loup, 1er novembre 1838, p. 3 (détail). BAnQ, Centre d’archives de Montréal, fonds Société d’archéologie et de numismatique de Montréal (P345, P1/ B, 03).

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Le remplacement du « vous » par « chaqu’un de nous » est une substitution qui ne relève pas de l’autocorrection au même titre que les ratures mentionnées plus haut. Cette rectification est de l’ordre de la stratégie d’inclusion. En effet, le contexte insurrectionnel bouleverse la vie des patriotes contraints à l’exil, mais la situation est aussi extrêmement précaire pour les femmes qui demeurent au pays. La substitution se veut ici plus inclusive afin de mettre en évidence que les femmes subissent, elles aussi, l’échec des rébellions. Si la péroraison de la lettre est le lieu où l’épistolière doit repenser sa relation à l’autre, Marguerite profite de ce moment pour inscrire une plus grande égalité au sein de ce rapport d’autorité. Par cette substitution, l’épistolière cherche peut-être aussi à compenser l’absence et à rompre l’isolement de l’exilé. En outre, on peut également envisager que la rature du « je suis très contente » résulte d’un changement d’idée en cours de phrase. Or, que Marguerite rature puis déplace ce segment cadre tout à fait, selon nous, avec la fonction de la péroraison au cours de laquelle l’épistolière doit faire un retour sur son interlocuteur, exprimer des souhaits ou des formules de politesse. Ce déplacement favorise et prépare le retournement de l’échange vers la personne du destinataire afin d’exprimer les sentiments de respect et d’affection comme il se doit : « je suis contente que vous ayez trouver une place, Adieu ayez bien soien de votre santé[33] ».

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Au final, l’analyse de la rature pose des problèmes quant à la lisibilité. Il n’est pas simple de distinguer la rature équivalente à l’effacement de celle plus stratégique qui invite à une lecture à deux niveaux, en considérant la rature tout en prenant connaissance des mots raturés. Bien qu’elle révèle les moments où l’épistolière tâtonne, à la recherche d’un style plus personnel, la rature atteste de la présence de règles qui déterminent la pratique épistolaire, comme en témoignent les substitutions de pronoms qui paraissent avoir pour fonction d’assurer une plus grande conformité à un usage en vigueur. Intervenant de manière importante ou non sur le contenu ou l’énonciation, les rectifications permettent de suivre à la trace « la progression d’un discours quelconque vers un discours optimal[34] ». Par leurs effets de réel, la rature, mais aussi l’orthographe, la syntaxe et la disposition de l’écriture sur la page sont autant d’éléments qui nous permettent de restituer les conditions de la pratique épistolaire au coeur du xixe siècle en plus de nous fournir des renseignements sur le degré d’instruction des épistolières. Ils mettent également au jour des relations de pouvoir, indiquant le respect plus ou moins grand qui unit les destinataires. Toutefois, comme « l’archive entretient toujours un nombre infini de relations au réel[35] », il faut se méfier des moments où elle apparaît avec le plus de transparence, car lorsque les contradictions surgissent, les certitudes se dérobent. C’est pourquoi la rature pourrait être considérée comme un écueil de la recherche en archive, mais cette simple trace déclenche tout un imaginaire des conditions de la fabrique épistolaire. Parfois, la biffure s’avère n’être qu’une bête tache d’encre, mais en d’autres occasions, elle met en lumière un travail sur la syntaxe, sur la qualité de l’expression qui rend manifeste le souci du destinataire, mais aussi le souci de l’écriture[36]. Par le jeu sur les limites entre ce qui s’écrit ou pas se dessine un modèle de la lettre qui tente de négocier sa rencontre avec le pouvoir, car, selon Cécile Dauphin, « les formes les plus tâtonnantes, les plus balbutiantes peuvent être comprises comme un lieu de rencontre entre le social et le for intérieur, entre les codes et les modes d’appropriation, entre le privé et le politique[37] ». Considérée ainsi, la rature paraît pointer, tel un voyant lumineux qui traverserait les siècles, les processus de cette négociation, révélant les codes qui régulent la forme épistolaire et les relations sociales tout en montrant la façon dont ceux-ci sont modulés dans la pratique scripturaire.

Appendices