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Arts

Montréal érotique : pin-up et imagerie de nus chez le photographe de presse Conrad Poirier, 1912-1968Erotic Montréal: Pin-ups and nude imagery by press photographer Conrad Poirier (1912-1968)

  • Julie-Anne Godin-Laverdière
Cover of Number 5, 2013, Revue de Bibliothèque et Archives nationales du Québec

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Le fonds photographique P48, préservé au Centre d’archives de Montréal de Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ), témoigne de la carrière prolifique de Conrad Poirier (1912-1968)[1](ill. 1). Celui-ci a travaillé pendant près de 30 ans comme photographe pigiste dans quelques-uns des journaux et des périodiques les plus importants de la métropole, tels que La Patrie,La Presse,La Revue populaire et The Gazette. Délaissant sa pratique journalistique durant les dernières années de sa vie, Poirier s’est consacré à la photographie commerciale, entre autres au portrait[2].

(ill. 1)

Conrad Poirier, 3 décembre 1945. BAnQ, Centre d’archives de Montréal, fonds Conrad Poirier (P48, S1, P12419). Photographe non identifié. Num.

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Aujourd’hui, 23 460 photographies et négatifs sont conservés dans le fonds P48. De ce nombre, 21 282 ont été numérisées et sont accessibles sur le portail Internet de BAnQ[3]. Il s’agit en grande partie d’images journalistiques, mais aussi d’une production plus personnelle constituée de souvenirs familiaux et de photos d’amis. Parmi les oeuvres photographiques réalisées par Poirier durant sa carrière, il y a des photographies d’événements sportifs, des portraits de personnalités et des photos témoignant de la vie quotidienne en ville dans les décennies 1930 à 1960. Un aspect méconnu de la production de Poirier tranche toutefois avec le reste de son travail : il s’agit d’oeuvres qui mettent en scène des filles en maillot de bain adoptant des poses suggestives, de même que des jeunes femmes vêtues de sous-vêtements affriolants ou ayant la poitrine dénudée. Dans certains cas, elles sont complètement nues. Ce genre d’images, associé à la pin-up, est empreint d’érotisme et semble marginal chez Poirier. En effet, environ 200 de ses photographies seulement montrent des modèles féminins – habillés, semi-dénudés ou entièrement nus – pouvant être associés à l’imagerie de la pin-up. Ce type de représentation s’inscrit dans une production occidentale – et, plus particulièrement, nord-américaine – associée aux arts de masse, qui montre le corps de la femme de manière suggestive, sensuelle et désirable. De plus, 69 photographies prises par Poirier mettent en scène des culturistes, des images où l’accent est mis sur la beauté du corps masculin semi-dénudé et qui, par conséquent, s’apparentent à l’imagerie de la pin-up.

On sait peu de choses au sujet des oeuvres conservées dans le fonds P48, de même que sur Conrad Poirier lui-même. En fait, les rares ouvrages à traiter de l’artiste offrent les mêmes informations succinctes concernant sa carrière et l’attention est surtout portée sur les photographies représentatives de la vie québécoise de l’entre-deux-guerres[4]. Il est aussi difficile de dresser avec précision le portrait de l’homme qu’était Poirier puisque peu d’informations concernant sa vie personnelle et professionnelle ont survécu à sa mort. Par ailleurs, des recherches effectuées sur la photographie québécoise ou sur Conrad Poirier permettent de constater rapidement qu’aucun texte ne porte de près ou de loin sur l’imagerie de la pin-up. D’ailleurs, une photographie de nu de Poirier, Nude – Model at Millar Studio[5], a été reproduite dans l’ouvrage Montréal au xxe siècle – Regards de photographes à la suite du chapitre rédigé par Martin Brault, « Montréal 1910-1950 », et il n’y a aucune référence à cette oeuvre ni à la production de nus chez Poirier dans l’ensemble de l’ouvrage (ill. 2). Ce manque d’information fait en sorte que de nombreuses questions liées de près ou de loin à ce corpus particulier de Poirier demeurent sans réponse. S’agit-il d’une production personnelle, de commandes d’un particulier ou ces oeuvres étaient-elles destinées à la vente et à la publication?

(ill. 2)

Nude – Model at Millar Studio, 30 décembre 1936. BAnQ, Centre d’archives de Montréal, fonds Conrad Poirier (P48, S1, P945). Photo : Conrad Poirier. Num.

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Il est néanmoins possible de replacer les photographies dans le contexte de production et de diffusion propre à la pin-up au milieu du siècle dernier, en tenant compte de la situation montréalaise. C’est d’ailleurs ce qui sera fait ici : après une définition de ce qu’est une pin-up, il sera question de sa présence à Montréal et du contrôle exercé par les autorités québécoises sur la diffusion de ce type d’images. Les oeuvres de Poirier seront étudiées avec une attention particulière dans la seconde partie du présent texte, où un regard sera jeté sur des oeuvres conservées dans le fonds P48[6]. Pour y parvenir, nous avons divisé la production de pin-up et de nus de Poirier en quatre catégories : 1) une collection de photographies provenant de livres et de magazines; 2) des images de nudité et de semi-nudité; 3) des pin-up habillées; et 4) des photographies montrant le corps masculin dénudé et semi-dénudé. ‪En divisant ainsi le corpus étudié, il sera possible, dans un premier temps, de porter l’attention sur les images d’origines diverses qui ont influencé Poirier au point de le mener à les collectionner, à les juxtaposer et à les photographier à nouveau.‬ Dans un deuxième temps, un regard sera jeté sur les trois aspects principaux de la pin-up et du corps dénudés présents dans la production du photographe montréalais.

Qu’est-ce qu’une pin-up[7]?

Il a fallu attendre les années 1940 pour que l’usage du mot « pin-up » se généralise en Occident[8], mais il semble que ce type d’image ait vu simultanément le jour au milieu du xixe siècle aux États-Unis, en France et en Grande-Bretagne. La pin-up apparaît à peu près au même moment dans le monde du spectacle, en photographie, au cinéma et dans l’illustration diffusée à grande échelle dans les magazines et les journaux populaires[9].

La pin-up est un type de représentation complexe. Plusieurs images, parfois fort différentes les unes par rapport aux autres, peuvent être classées dans une telle catégorie. Généralement, il s’agit d’une illustration ou d’une photographie publiée dans un magazine, mais aussi dans d’autres médias. Véritable témoin de l’association faite entre son image et la culture populaire, la pin-up peut être imprimée sur des objets manufacturés en série tels que des calendriers, des jeux de cartes ou des affiches[10]. Il arrive qu’on la trouve sous d’autres formes puisqu’elle est aussi incarnée par des actrices au cinéma et sur scène – notamment dans le cadre de spectacles burlesques[11]. Ce n’est donc pas le support qui permet de définir ce qu’est une pin-up. Le trait commun à toutes les représentations de pin-up est l’attitude adoptée par les jeunes filles : une pin-up sait qu’elle joue un rôle, celui de l’insouciante séductrice, et elle met tout en oeuvre pour y parvenir. L’une des stratégies qu’elle privilégie consiste à revêtir des costumes, des habits de cow-girl par exemple, qui permettent de travailler une mise en scène et un personnage[12]. Lorsqu’elle n’est pas costumée, elle revêt des vêtements moulants, des jupes fuseaux, de la lingerie – sous-vêtements de dentelle, longs bas allant jusqu’au milieu des cuisses et talons hauts – ou des maillots de bain. La pin-up est aussi parfois représentée complètement nue. Les poses qu’elle adopte sont sensuelles et mettent en valeur les courbes de la femme. L’une des conséquences de cette mise en scène est la création d’une image fortement érotisée qui ne doit toutefois pas être confondue avec de la pornographie.

Départager érotisme et pornographie est parfois difficile : les limites entre ces deux concepts sont floues et les définitions changent d’une société à l’autre, voire d’une personne à une autre. D’ailleurs, des photographies pornographiques circulent clandestinement au même moment que les pin-up, sous forme de cartes postales, par exemple. Elles empruntent certains des codes associés à la pin-up, tels que la nudité, de même que les costumes et les sous-vêtements affriolants.

Une oeuvre érotique privilégie la suggestion et le désir, alors que l’image pornographique montre distinctement les organes génitaux ou représente un acte sexuel[13]. Si elle met en scène un être sexuellement attirant, le propre de la pin-up est de représenter le glamour, soit une sensualité sophistiquée axée sur la séduction, non la sexualité explicite. Même dans les cas où les pin-up sont complètement dénudées, elles adoptent une pose qui ne permet pas de voir les poils pubiens ou les organes reproducteurs, et ce, bien que certaines parties du corps associées à l’érotisme, comme les cuisses et les seins, soient en évidence.

En ce qui concerne Poirier, sa production conservée dans le fonds P48 s’inscrit nettement dans l’érotisme et non dans la pornographie, même lorsqu’il s’agit de nus. Ainsi, les photographies Nude [Femme au chapeau] et Nude [Femme se tenant les seins] (ill. 3) demeurent du côté de l’érotisme et de la pin-up : la première, avec la mise en scène, le costume et les bijoux, s’inscrit dans le glamour alors que la seconde est teintée d’une touche d’humour perceptible d’une part dans l’attitude de la jeune fille et, d’autre part, dans son expression faciale. L’humour n’est pas nécessairement présent dans toutes les images mettant en scène une pin-up, mais il s’agit tout de même d’une des caractéristiques de cette esthétique, visible parfois dans la pose ou dans l’attitude.

(ill. 3)

(à gauche) Nude [Femme au chapeau], 1950. BAnQ, Centre d’archives de Montréal, fonds Conrad Poirier (P48, S1, P19098). Photo : Conrad Poirier. Num.

(à droite) Nude [Femme se tenant les seins], 1950. BAnQ, Centre d’archives de Montréal, fonds Conrad Poirier (P48, S1, P19091). Photo : Conrad Poirier. Num.

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La pin-up au Québec

Durant la première moitié du xxe siècle, le Québec est influencé par la culture de masse américaine, une situation qui s’accentue au lendemain de la Seconde Guerre mondiale[14]. Il n’est donc pas étonnant de constater que certaines des oeuvres réalisées par Poirier s’inspirent de l’esthétique d’images de masse en vogue durant cette période. Soulignons qu’au Québec la pin-up est présente sous plusieurs formes : elle se retrouve sur scène incarnée par certaines effeuilleuses[15](ill. 4), sous forme d’illustrations dans des magazines (américains ou canadiens) et au cinéma dans les productions hollywoodiennes. Puisque le contenu du fonds Poirier est constitué de négatifs, notre attention se portera principalement sur la photographie.

(ill. 4)

Photographie de Lili St-Cyr au dos du programme de spectacle Gayety Theatre, week starting monday matinee June the 11th 1951, Lili St. Cyr and « Vaudeville Revue », Montréal, Gayety Theatre, 1951. BAnQ, collections patrimoniales (PRO THEGAY 1951.06.11 x). Photo : Bloom.

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Traiter de pin-up sans aborder les nombreuses photographies d’actrices en circulation, notamment dans la presse de masse, est quasi impossible. Ceci est dû à l’omniprésence des films américains dès l’ouverture des premières salles de cinéma à Montréal, au tournant du xxe siècle. Dès lors, les actrices hollywoodiennes gagnent en popularité de ce côté-ci de la frontière[16]. L’une d’elles, Mae West (1893-1980), est si connue qu’en 1932, la pâtisserie Stuart de Montréal nomme l’un de ses gâteaux le « May West », en guise d’hommage[17]. Outre West, d’autres actrices sont appréciées à Montréal, comme Betty Grable (1916-1973), Rita Hayworth (1918-1987) ou Marilyn Monroe (1926-1962), qui incarnent les pin-up à l’écran et qui promeuvent cette image en dehors des studios. Leurs photographies se retrouvent notamment sur les affiches annonçant les productions cinématographiques, de même que dans les journaux et magazines populaires.

C’est toutefois la presse de masse états-unienne qui constitue l’un des lieux privilégiés pour la diffusion de la pin-up et plusieurs de ces publications sont disponibles à Montréal dans la première moitié du xxe siècle. C’est le cas d’Esquire – où les illustrateurs George Petty (1894-1975) et Alberto Vargas (1896-1982) publient des photos de pin-up, le premier de 1934 à 1942, le second de 1942 à 1946[18]. Quelques années après avoir quitté Esquire, Vargas est embauché par le magazine Playboy, où il continue à publier ses dessins sensuels[19].

Malgré la présence d’oeuvres graphiques dans le magazine, la renommée de Playboy vient avant tout de ses playmates, ces jeunes femmes photographiées avec une petite tenue suggestive ou entièrement dénudées. Les playmates sont toujours placées dans la page centrale du magazine, en plus d’être présentes dans les pages suivantes, où une interview dans laquelle elles se confient est reproduite. Parfois, seuls les seins sont montrés alors que le pubis est caché par une culotte ou un vêtement vaporeux. À d’autres occasions, c’est la pose adoptée par la playmate qui cache son sexe. Les premières éditions du magazine ne montrent jamais le poil pubien ou les organes sexuels des playmates; c’est en 1972 que la pilosité pubienne est explicitement montrée pour la première fois dans une édition du Playboy[20].

La presse populaire américaine où l’on trouve des pin-up, comme Esquire ou Playboy, est en vente dans les kiosques à journaux montréalais, en dépit d’une loi provinciale adoptée sous le gouvernement unioniste de Maurice Duplessis (1890-1959) et entrée en vigueur à la fin du mois de mars 1950[21]. La Loi concernant les publications et la morale publique a pour but de bannir les publications renfermant des « illustrations immorales » et on a confié le mandat de la faire respecter au Bureau de censure du cinéma de la province, qui doit aussi surveiller et éliminer les scènes « immorales » des films présentés dans les salles de cinéma québécoises. Malgré les interdictions et la vigilance des censeurs, des images de nudité ou de semi-nudité échappent à cette censure. Par exemple, Playboy, fondé en 1953, n’est pas censuré au Québec avant 1958. Le magazine est en circulation à Montréal durant ses cinq premières années d’existence et sans doute après de manière clandestine, tout comme d’autres magazines américains où se trouvent des images de pin-up[22]. Il est possible que Poirier ait vu ces images, de même que celles d’autres publications américaines et canadiennes, et qu’il s’en soit inspiré. Poirier est d’ailleurs un grand consommateur de magazines américains, mais aussi d’ouvrages contenant des nus, un sujet dont il sera davantage question dans la prochaine section.

La pin-up ne se trouve pas que dans les magazines américains puisqu’elle est aussi présente dans les tabloïds sensationnalistes produits au Québec, où sont reproduites des images osées et des histoires scandaleuses. Ces publications, appelées « presse jaune », prolifèrent au Québec entre 1940 et 1960. Il s’agit d’une presse de masse hebdomadaire, de langue anglaise et française, dont chacun des numéros coûte entre 10 et 15 sous[23]. Ici Montréal,Jour et nuit,Tabou et Voit tout sont quelques-uns des journaux publiés à Montréal au courant des années 1950[24]. De manière générale, des femmes légèrement vêtues et des titres racoleurs se trouvent en première page et à l’intérieur de ces journaux. Certaines de ces images sont d’origine américaine, mais il existe aussi une production montréalaise, surtout à partir de la fin des années 1950[25].

La presse jaune et les magazines états-uniens qui ont été mentionnés ici sont étroitement surveillés, parfois même censurés, par les autorités québécoises[26]. Ce contexte historique doit être considéré lorsqu’il est question de la production photographique de Poirier. En fait, il pourrait expliquer en partie l’absence de renseignements concernant ces images de nudité et de pin-up ainsi que leur(s) destinataire(s). Néanmoins, en dépit des interdits, les images de pin-up circulent au Québec, que ce soit légalement ou de manière clandestine, comme il a été possible de le constater jusqu’ici et comme en témoigne aussi le contenu même du fonds P48.

Une collection d’images

Un regard porté sur les négatifs conservés dans le fonds Poirier amène un premier constat : outre les photographies attribuées au Montréalais, plus de 1000 négatifs immortalisent des coupures provenant de diverses sources (magazines, livres, etc.), que Poirier a réunies avant de les photographier de nouveau et de les conserver au sein de sa collection personnelle. Celle-ci est diversifiée et contient, entre autres, des illustrations, des publicités, des photos d’acteurs, des partitions musicales et même des textes. Parmi le millier d’images photographiées par Poirier, une centaine mettent en scène des pin-up ou des femmes dénudées. Par exemple, parmi les négatifs conservés dans le fonds P48 se trouve une oeuvre intitulée Copy – Miss Heart Snatcher(ill. 5). Il s’agit d’un dessin originellement réalisé par George Petty, peut-être publié dans Esquire, que le Montréalais a décidé de photographier pour ensuite le conserver dans ses archives.

(ill. 5)

Copy – Miss Heart Snatcher, 14 février 1946. BAnQ, Centre d’archives de Montréal, fonds Conrad Poirier (P48, S1, P12996). Photo : Conrad Poirier. Num.

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L’origine de certaines des images collectionnées par Poirier est donc connue. C’est le cas d’au moins 15 des nus photographiés une deuxième fois par Poirier, des photographies d’abord prises par l’Américain William Mortensen (1897-1965)[27]. Ce dernier a publié une douzaine d’ouvrages dans lesquels il enseigne à son lectorat comment réaliser des photographies artistiques – dont des nus –, et il donne des conseils techniques au sujet de la lumière, de la composition et de la retouche en chambre noire.

La plupart du temps, il est difficile de connaître la provenance exacte et le nom de ceux qui ont originellement réalisé les pin-up et les nus collectionnés par Poirier. Ce dernier photographie parfois une page entière d’un ouvrage ou d’un magazine. À d’autres occasions, les images sont découpées puis juxtaposées les unes aux autres et forment une sorte de montage photographique. C’est le cas de Copy – Lifeguard Story(ill. 6), une pellicule datant de 1940, qui fait partie d’une série de neuf photographies. Sur la gauche, deux photographies non identifiées présentent chacun une femme au buste dénudé dont les cheveux courts correspondent à la mode des années 1920. Sur la droite, une troisième photographie montre deux maîtres nageuses en maillot de bain pratiquant une manoeuvre de sauvetage. La provenance des deux images de gauche demeure inconnue, alors que celle des sauveteuses est issue du magazine américain Life, selon la notice de l’outil Pistard. Mis à part une ressemblance thématique – le corps dénudé ou semi-dénudé –, il ne semble pas y avoir de raison pour que Poirier réunisse ces photographies, puis les conserve dans ses archives personnelles, si ce n’est pour satisfaire le goût de collectionneur qu’il entretient et dont parle Martin Brault dans un article qu’il consacre au photojournaliste. Selon Brault, Poirier collectionnait des films, des disques et des magazines, dont le périodique américain Life. Ce magazine, connu pour ses prises de vues novatrices, a influencé la carrière de Poirier et la constitution de « sa propre imagerie de Montréal[28] ». Il semble logique de croire que les images de nudité et de pin-up qu’il découpe, conserve et juxtapose sous forme de montages photographiques ont également servi comme source d’inspiration pour la réalisation de ses propres photographies. Une telle pratique rappelle la Mnémosyne d’Aby Warburg (1866-1929), une sorte d’atlas visuel regroupant diverses images selon leurs ressemblances thématiques ou stylistiques, qui témoigne de l’imaginaire et des intérêts visuels de celui qui la constitue[29].

(ill. 6)

Copy – Lifeguard Story, 2 novembre 1940. BAnQ, Centre d’archives de Montréal, fonds Conrad Poirier (P48, S1, P5044). Photo : Conrad Poirier. Num.

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Nudité et semi-nudité

En plus des montages photographiques et autres reproductions photographiées provenant de magazines ou d’ouvrages artistiques, plusieurs négatifs mettant en scène des pin-up peuvent être attribués à Poirier[30]. C’est le cas d’une trentaine de photographies, réalisées entre 1934 et 1955, où sont présentées des femmes dont le bas du corps est recouvert d’un pantalon ou d’un sous-vêtement de dentelle. Lorsque le modèle est dénudé, la pose cache toutefois son pubis, ce qui respecte les critères mentionnés précédemment.

Ces images ont été prises en studio et offrent un décor sobre : l’arrière-plan est généralement composé d’un drapé foncé, l’ameublement se limite à un lit ou à une chaise et l’un des accessoires les plus souvent présents est un miroir – sur pied ou de petit format, se tenant à la main – dans lequel le modèle regarde son reflet. Poirier privilégie ici un motif récurrent dans la peinture occidentale (dans les scènes mythologiques, bibliques ou dans les représentations du quotidien), tout comme dans l’iconographie de la pin-up.

Nude [Femme au chapeau] (ill. 3) et Nude [Femme au miroir] (ill. 7) sont deux photographies dont les compositions respectives reprennent les signes propres à l’imagerie de la pin-up. Dans le cas de Nude [Femme au chapeau], nous l’avons dit, c’est la théâtralité et le déguisement qui permettent ce rapprochement. La photographie présente une femme blonde portant un costume érotique typique de la pin-up, soit un chapeau aux larges bords, des gants et des souliers à talons hauts. Loin d’habiller le modèle, ces accessoires accentuent sa nudité et sa sensualité. Ce costume est complété d’un porte-jarretelles qui met l’accent sur une partie désirable du corps, soit les cuisses. Le même effet est produit par le rouge à lèvres foncé qui attire l’attention sur la bouche de la jeune femme.

(ill. 7)

Nude [Femme au miroir], 1950. BAnQ, Centre d’archives de Montréal, fonds Conrad Poirier (P48, S1, P19090). Photo : Conrad Poirier. Num.

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En ce qui concerne Nude [Femme au miroir], celle qui contemple son reflet est complètement nue, à l’exception d’un voile déposé sur ses cuisses et des souliers à talons hauts qu’elle chausse. Le fond est dépouillé, ce qui fait ressortir la blancheur lumineuse du corps, en plus d’isoler le modèle dans le temps et dans l’espace. En fait, la jeune femme semble flotter dans l’espace, d’une manière onirique, ce qui est dû non seulement à l’absence de repère spatial, mais surtout à la pose qu’elle adopte. Le modèle fait ici reposer tout son poids sur la pointe de sa jambe gauche qui est tendue, non pas à la verticale, comme le ferait une ballerine, mais en diagonale. L’iconographie ici adoptée par Poirier rappelle celle des pin-up réalisées par les illustrateurs américains Petty et de Vargas[31]. Tout comme le fait le Montréalais, Petty et Vargas privilégient les corps placés sur un fond neutre, sans repère spatial. Le type de pose diagonale de Nude [Femme au miroir] est caractéristique des illustrations des deux Américains, comme en témoigne Copy – Miss Heart Snatcher (ill. 5), l’oeuvre de Petty conservée par Poirier dans ses archives personnelles.

Poirier et les pin-up

Il a été question un peu plus haut des vêtements moulants et séduisants que revêtent les pin-up, notamment des jupes fuseaux, des sous-vêtements et des maillots de bain. Si plusieurs pin-up figurant sur les photos du fonds Poirier sont vêtues d’un maillot de bain, ce n’est pas l’ensemble des images de baigneuses conservées dans ce fonds qui peuvent être associées à ce type de représentation. Prenons, par exemple, des photos montrant des équipes de natation ou des baigneuses photographiées durant un pique-nique ou lors d’une journée à la plage entre amis. D’une part, ces femmes ne posent pas devant la caméra de Poirier avec l’intention de se montrer séduisantes. D’autre part, ces images ne mettent pas l’accent sur la mise en scène, sur le glamour et sur le corps des femmes en maillot, des caractéristiques pourtant essentielles de la pin-up.

Une vingtaine de photographies issues de la série Swimming – Eileen Greenwood, elles, s’inscrivent toutefois parfaitement dans la tradition de la pin-up. Ces images, réalisées entre 1939 et 1940, présentent une dénommée Greenwood[32] en maillot de bain une pièce, posant sur un quai ou se tenant au mât d’un voilier, les yeux tournés vers l’horizon, coiffée d’un chapeau de capitaine (ill. 8). L’une des photographies de la série (P48, S1, P6045) montre le modèle en contre-plongée, ce qui porte l’attention sur les fesses et les cuisses de la jeune femme. Cette dernière devient ainsi, en quelque sorte, l’extension du mât sur lequel elle est montée.

(ill. 8)

Swimming – Eileen Greenwood, 1er août 1940. BAnQ, Centre d’archives de Montréal, fonds Conrad Poirier (P48, S1, P6042). Photo : Conrad Poirier. Num.

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Greenwood est aussi parfois présentée vêtue de son maillot de bain et de talons hauts dans un studio de photos. C’est le cas de Swimming – Eileen Greenwood [Miss Trois-Rivières], 1940 (P48, S1, P6053), où Greenwood est perchée sur un petit tabouret, tenant dans ses mains un trophée et portant un ruban sur lequel il est inscrit « Mlle [Miss] Trois-Rivières ». Cette image témoigne de la grande popularité des concours de beauté en Amérique du Nord dans les années 1940 et 1950. Le Canada et le Québec n’échappent pas à l’engouement. Dans les années 1950 et 1960, des concours tels que Miss Canada, Miss Toronto, Miss Rosemont, Miss Radio-Monde, Miss Québec, Miss Saint-Henri et Miss Est-Central sont régulièrement organisés dans la province et la photo de la gagnante est présentée dans la presse jaune de la province[33]. Les participantes de ces compétitions peuvent être considérées comme des pin-up puisqu’elles cherchent à séduire le jury, qu’elles font la promotion de leurs attraits physiques et que l’image de la gagnante est largement diffusée. Ces concours sont célèbres pour les épreuves où les participantes se présentent sur scène en maillot de bain, un vêtement moulant qui met l’accent sur le corps des jeunes femmes tout en montrant un maximum de peau.

Poirier a couvert au moins un des concours de beauté présentés dans la métropole québécoise, celui de Miss Montréal en avril 1948. Le photographe a conservé une quinzaine des photos prises durant la compétition, soit celles où les participantes se présentent en maillot devant le public et le jury, de même que celles prises au moment où la gagnante est couronnée, à la toute fin de la compétition. Fait intéressant à soulever, c’est un culturiste ne portant qu’une culotte qui, dans une pose affectée où il exhibe son corps musclé, remet le trophée à la gagnante de Miss Montréal dans la photographie Feature – Beauty Contest(ill. 9). La présence de ce culturiste mène vers l’étude de la dernière catégorie de photos caractéristiques de la pin-up réalisées par Poirier : celles mettant en scène des hommes s’offrant en spectacle lors de Mr Canada, un concours de culturisme organisé à Montréal au même moment que le sont ceux réservés aux Miss.

(ill. 9)

Feature – Beauty Contest, 16 avril 1948. BAnQ, Centre d’archives de Montréal, fonds Conrad Poirier (P48, S1, P16502). Photo : Conrad Poirier. Num.

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Des pin-up masculines?

Il est plus rare qu’un homme soit associé à l’imagerie de la pin-up, bien que ce ne soit pas impossible. Parmi les représentations masculines de pin-up se trouvent les photographies mettant en scènes des culturistes. Soixante-neuf photographies de ce genre sont conservées dans le fonds Poirier et elles ont été réalisées lors de l’événement Mr Canada, comme en témoigne Physical Culture – Mr Canada Show(ill. 10). La photographie présente trois hommes montés sur un podium pour avoir remporté l’une des épreuves du concours organisé par l’International Federation of BodyBuilders en 1949. Chacun revêt un maillot court qui met en valeur son corps musclé et huilé.

(ill. 10)

Physical Culture – Mr Canada Show, 10 septembre 1949. BAnQ, Centre d’archives de Montréal, fonds Conrad Poirier (P48, S1, P18065). Photo : Conrad Poirier. Num.

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C’est au courant des années 1950, au moment même où la pin-up féminine atteint son âge d’or, que le culturisme et l’image de ses adeptes gagnent aussi en popularité un peu partout en Occident. Ceci est dû en grande partie au travail des frères Joe Weider (1919-) et Ben Weider (1923-2008) qui, en 1946, établissent l’International Federation of BodyBuilders[34]. Ils ouvrent simultanément des gymnases où peuvent s’entraîner les culturistes et distribuent diverses revues où sont reproduites des photographies de ces athlètes, par exemple la revue londonienne Adonis. Pour sa part, le photographe montréalais Alan B. Stone dirige des magazines de culturistes, comme Physique Illustrated (1962 à 1968) et Face and Physique, (1962 à 1967)[35]. Montréal devient ainsi la plaque tournante du culturisme international. Les photographies des culturistes peuvent être considérées comme les équivalents masculins de la pin-up puisque, à l’instar des images féminines, celles-ci sont caractérisées par une attention toute particulière portée par le photographe sur la mise en scène et sur le corps. De plus, ces oeuvres sont réalisées pour que le corps soit attentivement regardé et que les photographies soient collectionnées. Par ailleurs, les images de culturistes et les revues portant sur ce sport circulent partout en Occident – surtout aux États-Unis – au milieu du xxe siècle et elles sont alors fortement consommées par les membres de la communauté gaie comme des images homoérotiques[36].

***

Le regard porté ici sur certaines des oeuvres de Conrad Poirier a permis de mettre en lumière une production photographique où le corps est mis en scène de manière séduisante et glamour afin d’en faire ressortir toute la sensualité. Ce type de représentation s’inscrit dans une imagerie populaire présente dans la culture nord-américaine au xxe siècle, la pin-up. D’ailleurs, une part du contenu conservé dans le fonds P48, soit les images collectionnées et photographiées par Poirier présentant des nus intégraux ou des pin-up habillées, témoigne de la présence de l’imagerie de la pin-up en sol montréalais au milieu du siècle dernier.

Cet article visait également à faire état de la richesse du travail de Poirier en proposant une catégorisation quadripartite du corpus conservé par BAnQ, ce qui permettait de jeter un regard plus général sur la production de pin-up attribuée au photographe montréalais. Les recherches entreprises pour réaliser cet article ont fait ressortir un manque important d’études portant sur Poirier, mais également sur la pin-up dans la culture visuelle canadienne et québécoise. Ce premier examen établit donc, nous l’espérons, les bases qui serviront à d’autres recherches sur Conrad Poirier et sur son rôle dans la production et dans la circulation d’images de pin-up à Montréal.

Appendices